Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
29 novembre 2014 6 29 /11 /novembre /2014 13:35

Forces productives et rapports de production, Florian Gulli et Jean Quétier

Comment expliquer les grandes transformations historiques ? Sont-elles portées par de nouvelles idées, véhiculées par des groupes sociaux organisés ?

À un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production présents, ou ce qui n’en est qu’une expression juridique, les rapports de propriété, à l’intérieur desquels elles s’étaient mues jusque-là. De formes de développement des forces productives qu’ils étaient, ces rapports se changent en chaînes pour ces dernières. Alors s’ouvre une époque de révolution sociale. Avec la transformation de la base économique fondamentale se trouve bouleversée plus ou moins rapidement toute l’énorme superstructure. Quand on examine de tels bouleversements, il faut toujours distinguer le bouleversement matériel des conditions de production économique, que l’on peut constater aussi rigoureusement que dans les sciences de la nature, des formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques ou philosophiques, bref des formes idéologiques sous lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le mènent à terme. Pas plus qu’on ne peut juger de ce qu’est un individu d’après l’image qu’il a de lui-même, on ne peut juger d’une telle époque de bouleversement d’après sa conscience ; il faut bien plutôt expliquer cette conscience par les contradictions de la vie matérielle, par le conflit existant entre les forces productives sociales et les rapports de production. Une formation sociale ne disparaît jamais avant que soient développées toutes les forces productives qu'elle est assez large pour contenir, et jamais de nouveaux rapports de production supérieurs ne la remplacent avant que les conditions d'existence matérielles de ces rapports n'aient éclos au sein même de l'ancienne société. L'humanité ne s'assigne donc jamais que des tâches qu'elle peut résoudre car, à y regarder de plus près, il se trouvera toujours que la tâche ne naît elle-même que là où sont déjà présents soit les conditions matérielles de sa résolution, soit au moins le processus de leur devenir.

Karl Marx,
« Avant-propos » de la Contribution à la critique de l'économie politique (1859), Les Éditions sociales, Paris, 2014, p. 63. Traduction de Guillaume Fondu et Jean Quétier.

Pour Marx, si l’on veut rendre intelligible une « époque de révolution sociale », le passage d’un type de société à un autre, il faut partir, non pas des idées ou de la conscience des acteurs, mais de la production matérielle. Les révolutions sociales sont préparées souterrainement par des transformations dans la production, par l’évolution des relations entre « forces productives » et « rapports de production ». Elles ne sont donc pas possibles à tout moment ni en tout lieu. Les conditions objectives ne suffisant jamais, l’action politique conserve un sens ; elle doit se méfier néanmoins de l’aventurisme révolutionnaire qui s’imagine que la transformation du monde n’est qu’affaire de volonté.

Les transformations sociales à la lumière de la dialectique des « forces productives » et des « rapports de production »
L’expression « forces productives » désigne les moyens de production (outils, machines, système de machines), l’ensemble des hommes qui les utilisent, ainsi que les savoirs indispensables au travail (savoir-faire des métiers traditionnels, connaissances techniques et scientifiques). Rapport de l’homme à la nature, la production est toujours et en même temps sociale, rapport des hommes entre eux. Il est impossible de penser la production dans les sociétés humaines sur le modèle du travail de Robinson Crusoé, seul sur son île. Les « rapports de production » désignent donc le type de rapports que les hommes établissent entre eux lorsqu’ils produisent. Il existe par exemple des rapports de production esclavagistes. L’esclave n’est pas un homme libre, il est la propriété d’un maître qui organise son travail et lui fournit ses outils. Le servage, à l’époque médiévale est un autre exemple de rapport de production. Le serf est attaché à une terre et à un seigneur ; il n’est pas libre de les quitter à sa guise. Il est en outre contraint de travailler gratuitement une partie de la semaine pour le seigneur. Le salariat est un autre type de rapports de production. Le salarié n’est pas propriétaire des moyens de production qu’il utilise au cours de son travail. Marx explique que le salarié est néanmoins un travailleur « libre » en ce sens qu’il n’est pas la propriété d’un maître et qu’il s’associe au capitaliste au moyen d’un contrat. Mais la liberté juridique du salarié est en réalité un jeu de dupes dans la mesure où les rapports de production capitalistes le contraignent à vendre sa force de travail pour subsister. « Forces productives » et « rapports de production » n’existent jamais indépendamment les unes des autres. Ils sont nécessairement imbriqués. La production est la mise en œuvre de forces productives dans le cadre de rapports sociaux déterminés, elle s’inscrit donc toujours dans une histoire.
Marx estime que les transformations sociales profondes adviennent lorsque le développement des « forces productives » entre en contradiction avec les « rapports de production ». Ces derniers favorisent d’abord l’essor des forces productives mais finissent toujours par devenir de véritables « chaînes » s’opposant à leur déploiement. À l’aube du capitalisme, écrit Marx dans le Manifeste du parti communiste, « le métier, entouré de privilèges féodaux, fut remplacé par la manufacture. La petite bourgeoisie industrielle supplanta les maîtres de jurande ; la division entre les différentes corporations disparut devant la division du travail dans l’atelier même ». Ainsi, la contradiction évoquée précédemment constitue l’un des facteurs qui entraînent la crise du mode de production féodal : les rapports de production liant les maîtres à leurs compagnons dans de grandes corporations de métiers sont autant d’entraves à la généralisation de la division du travail dans la manufacture, laquelle exige la réunion, la réorganisation, voire la fragmentation, des anciens métiers. La contradiction entre forces productives et rapports de production n’est pas la seule explication mobilisée par Marx pour expliquer la transition entre féodalisme et capitalisme. Dans le Capital, il insistera par exemple sur le rôle joué par l’expropriation violente de la population rurale anglaise au XVe siècle.

Critique des lectures idéalistes des transformations sociales et implications politiques
La contradiction entre forces productives et rapports de production est objective, c’est-à-dire qu’elle échappe en partie aux intentions et aux projets des hommes. La conscience humaine, ses productions intellectuelles et institutionnelles ne constituent pas la source principale des changements sociaux. Marx retrouve ici les analyses de L’Idéologie allemande qui conduisaient à relativiser la force des idées. S’il les répète, c’est parce qu’en matière de « révolutions sociales » les explications idéalistes vont bon train. La bourgeoisie voit dans la Révolution française l’avènement de la philosophie des Lumières. Les contre-révolutionnaires la considèrent comme le résultat d’un complot ourdi par ces mêmes philosophes contre la tradition. Dans les deux cas, l’événement est pensé comme la réalisation d’idées. Le rôle de la production, et de ses contradictions, est purement et simplement ignoré. Ces deux lectures sont superficielles ; le mouvement historique est expliqué à partir des productions idéologiques des hommes comme si ces productions ne devaient pas, à leur tour, être réinscrites dans l’histoire.
Faire de la contradiction entre forces productives et rapports de production le moteur ou, tout au moins, la source des révolutions sociales n’est évidemment pas sans conséquence. D’une part, une telle affirmation doit conduire à ne pas se montrer trop volontariste en matière d’action politique. La révolution ne se décrète pas, elle ne germe pas non plus dans n’importe quelles conditions. Marx lui-même en a fait l’expérience en observant le reflux qui a suivi la période de bouillonnement révolutionnaire de 1848. En cela, le texte peut être considéré comme une réponse à tous les agitateurs « hors-sol » qui, comme Blanqui(1) à l’époque de Marx, s’imaginent pouvoir réduire la question de la révolution sociale à celle de la stratégie menant à la prise du pouvoir. L’action politique ne peut donc pas se dispenser d’une analyse approfondie de la situation sociale, du moment historique dans lequel elle prétend intervenir. Toutefois, affirmer la centralité de la contradiction entre forces productives et rapports de production n’a pas simplement pour Marx une fonction critique. C’est aussi une occasion de mettre en évidence les possibilités de transformation sociale déjà incluses dans le présent. On retrouve là l’idée, déjà exprimée dans le Manifeste du Parti communiste, selon laquelle « la bourgeoisie produit ses propres fossoyeurs ». En insistant sur le rôle du développement des forces productives, Marx ne se livre pas à un plaidoyer en faveur d’une expansion effrénée de la production, comme cela a parfois été affirmé : il insiste dans ce texte sur le lien qui existe entre bouleversements dans la production et bouleversements sociaux. Il serait faux néanmoins de s’imaginer que Marx en conclut que le capitalisme s’effondrera sous le poids de ses propres contradictions. Si « l’humanité ne s’assigne jamais que des tâches qu’elle peut résoudre », c’est bien de tâches qu’il s’agit, d’actions à accomplir. Dire que la sortie du capitalisme est possible, ce n’est pas dire qu’elle est automatique.
En nous faisant entrevoir la contradiction qui existe aujourd’hui entre des forces productives qui permettraient de garantir le bien-être des individus (nous pouvons soigner des maladies graves, nous pouvons partager des connaissances essentielles) et d’autre part des rapports de production dont la seule finalité est de garantir aux capitalistes un taux de profit maximal, le texte de Marx nous donne aussi l’occasion d’envisager un autre mode de production que celui dans lequel nous vivons.

(1) - Louis-Auguste Blanqui (1805-1881) : révolutionnaire socialiste français, partisan d'une insurrection violente menée par un petit nombre d'activistes.

1859, une première étape
sur la route du Capi
tal
À la fin des années 1850, Marx travaille déjà à son grand projet de critique de l'économie politique. S'il n'en est pas encore à expliquer ce qui fonde l'exploitation capitaliste proprement dite, il expose déjà, dans l'ouvrage qu'il publie en 1859, les rouages de l'échange marchand et de la circulation monétaire. Marx entend à la fois mettre en évidence le fonctionnement du mode de production capitaliste et faire la critique des catégories couramment employées dans le discours des économistes de son temps (valeur, marchandise, argent, etc.). Ce projet occupera Marx jusqu'à la fin de sa vie et le conduira à rédiger des milliers de pages, dont une partie seulement sera publiée de son vivant.

La Revue du projet, n° 41, novembre 2014

Partager cet article

Repost 0

commentaires

BRUNO FORNACIARI

HPIM3303

Recherche

Texte Libre