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8 décembre 2014 1 08 /12 /décembre /2014 14:38

Le pluralisme de la presse est menacé, nous avons besoin d’une voix différente

L’Humanité fait face à une situation financière difficile…

WILLY PELLETIER CHAMP LIBRE AUX SCIENCES SOCIALES BLAISE MAGNIN ACTION- CRITIQUE-MÉDIAS (ACRIMED), WWW.ACRIMED.ORG OLIVIER LEBERQUIER DÉLÉGUÉ SYNDICAL CGT DE FRALIB

MARDI, 2 DÉCEMBRE, 2014

Par Willy Pelletier, Champ libre aux sciences sociales, Blaise Magnin, Action- Critique-Médias (Acrimed) et Olivier Leberquier, délégué syndical CGT de Fralib.

  • «Des journalistes qui ne plaisent pas aux bourgeois» par Willy Pelletier, Champ libre aux sciences sociales

«J’attends d’ardente impatience des journalistes qui ne plaisent pas aux bourgeois, des ­journalistes qui ne flattent pas leurs préjugés, leurs ravissements d’eux-mêmes, des journalistes qui enquêtent », écrivait Zola. Nous risquons, à nouveau, de les attendre longtemps si, rapidement, nous ne stoppons pas les régressions qui se conjuguent pour interdire, dans le journalisme ou les sciences sociales, les enquêtes critiques – et le minimum d’autonomie et d’indépendance qu’il a fallu conquérir à l’université ou dans la presse pour les produire. Ces enquêtes sont longues et n’obéissent pas aux impératifs de rentabilité à court terme qu’impose une presse devenue support d’espaces publicitaires. Elles sont impossibles dans les journaux convertis en entreprises et de facto dirigés par les pôles commerciaux des groupes financiers (propriétaires de nombreux titres), qui prescrivent à leur presse le modèle de l’entertainment. Ces enquêtes sont collectives et n’obéissent pas à l’individualisme soucieux de briller des journalistes mondains et des essayistes distingués, qui s’entre-célèbrent en un stupéfiant ballet de vanités. Ces enquêtes ne sont pas des compilations de cancans ou de faux secrets, recueillis en semi-off, parmi la noblesse libérale d’État ou la noblesse d’affaires ; de ces cancans qui, dans les luttes parmi l’élite, servent telle faction contre une autre.

Ces enquêtes sont intempestives. Elles laissent parler et font entendre celles et ceux dont l’existence est niée, qui « galèrent » mais qui résistent. Et qui « ne plaisent pas aux bourgeois ». Toutes ces vies invisibles à partir des « beaux quartiers », dans l’entre-soi confortable sous triple digicode, où l’on ne connaît ni ouvriers, ni employés, ni techniciens, ni chômeurs… Ces enquêtes montrent que les fermetures d’entreprises, les licenciements, la protection sociale réduite, les services publics défaits, et les insécurités sociales que cela engendre, ne viennent pas des lois intangibles du marché mais d’une politique. Et que cette politique provient, tout comme l’importation dans le public du management privé, des patterns et savoir-faire du privé, intériorisés à HEC, l’ENA, Sciences-Po, devenus business schools, par les « brillants sujets » qui gouvernent les cabinets ministériels. Leurs carrières, d’ailleurs, les font circuler entre haute fonction dans l’État et haute fonction dans les entreprises du CAC 40.

On entendra, dans ces enquêtes, ce sans-papiers traqué, surexploité par un sous-traitant d’une grosse firme française du bâtiment. On verra ses mains que la chaux a rongées. On saura l’accident du travail pour lequel il n’a droit à rien. On comprendra comment, chaque année, travailler tue tant de salariés, souvent en toute impunité pour les « donneurs d’ordres », du fait des sous-traitances en cascade. On entendra, dans ces enquêtes, ces syndicalistes condamnés (et pas amnistiés) pour avoir retenu des représentants d’actionnaires, qui viennent sans vergogne « foutre en l’air » des vies de travail et les familles qui en dépendent.

On entendra, dans ces enquêtes, ce qui rend ces situations possibles, ce qui rend possible l’insupportable. On verra des bleus de travail, des blouses d’usine, les fatigues des caissières, des agents de Pôle emploi surchargés et qui craquent face à des chômeurs qui craquent… On y entendra par quels mécanismes enchevêtrés, tant de drames anonymes détruisent tant d’existences anonymes. Comment, par exemple, Lydia, licenciée, puis surendettée, puis expulsée, en vient à vivre dans un square puis dans les locaux du DAL, faute de place en hébergement d’urgence et parce que la loi de réquisition des millions de logements vides n’est pas votée. On y verra ce qu’aurait montré Jaurès et ce que montre le journal de Jaurès.

  • "La singularité de l’Humanité" par Blaise Magnin, Action- Critique-Médias (Acrimed), (www.acrimed.org)

Comme nombre de titres de la presse quotidienne nationale, l’Humanitéconnaît depuis près de vingt ans des difficultés ­financières chroniques liées à ­l’érosion de son lectorat. Si l’Humanité ne fait pas figure d’exception au sein du paysage économiquement désolé de la « grande » presse d’information politique et générale, le quotidien centenaire tranche pourtant par ses orientations éditoriales et apparaît même comme une certaine garantie de pluralisme dans une offre d’informations écrites d’une uniformité et d’une médiocrité globalement désolantes.

Du point de vue de l’orientation politique générale de la ligne éditoriale, d’abord. Les bribes vaporeuses d’orientation progressiste qui restaient auMonde s’évaporent à chaque nouvelle formule, ce quotidien cherchant à concurrencer le Figaro sur le terrain de l’actualité des affaires et de la vie des entreprises. Libération, de son côté, se complaît depuis de nombreuses années déjà dans des postures radical chic et se délecte du « réalisme » et de la conversion au libéralisme le plus brutal de la gauche de gouvernement, souvent au mépris des préoccupations des luttes du mouvement social. Et leurs difficultés économiques respectives, gravissimes dans le cas de Libération, en les mettant à la merci des capitalistes les plus ambitieux, ne risquent pas de favoriser une réorientation éditoriale. Si l’on complète ce tableau des grands quotidiens généralistes nationaux par la Croix, Aujourd’hui en France-le Parisien et le Figaro, on mesure à quel point la diversité des informations et la pluralité des opinions sont mises à mal et l’Humanité est indispensable… Quoi que l’on pense de son orientation politique, l’Humanité se singularise aussi par le type de journalisme qu’il propose. Alors qu’en dehors des mobilisations ou des « plans sociaux » suffisamment massifs pour attirer les caméras du 20 Heures, l’actualité sociale a quasiment disparu des colonnes de ses concurrents, l’Humanité est le seul quotidien à tenter de rendre compte non seulement de l’actualité des luttes – autrement que pour les dénigrer –, mais aussi de l’état général des rapports de forces dans le monde du travail. Et l’un des seuls quotidiens également à pratiquer encore un réel journalisme d’enquête sociale, et à ne pas déléguer le traitement de ces questions à des rédacteurs compilant des données institutionnelles ou à des experts interchangeables. On sait aussi gré à l’Humanité de refuser les recettes éditoriales dont les médias les plus mercantiles font leur miel, avec comme principaux ingrédients l’usage frénétique des sondages d’opinion et des faits divers.

Face à la crise structurelle et généralisée que connaît la presse écrite imprimée, les pouvoirs publics restent pour l’essentiel inertes. Plutôt que de procéder à une refonte globale des dispositions législatives et financières qui, dans un paysage bouleversé par la révolution numérique, offrent de moins en moins de garanties au pluralisme et à la survie de la presse écrite généraliste, l’État perpétue un système d’aides à la presse incohérent, archaïque, opaque, injuste et inefficace. Pour le reste, les gouvernements successifs semblent déterminés à laisser jouer les forces du marché, quitte à ce qu’à terme la presse écrite, exclusivement détenue par de grands groupes financiers ou industriels, se partage entre « gratuits » indigents et titres « d’élite » inabordables. Et tant pis pour la presse indépendante et celle dont les opinions ne sont pas conformes aux exigences éditoriales et de rentabilité du marché.

  • "Où va-t-on pouvoir trouver le discours de notre classe ?" par Olivier Leberquier Délégué syndical CGT de Fralib

Après plus de trois années de lutte, nous avons remporté le combat face à la multinationale Unilever, qui voulait rayer de la carte notre usine de conditionnement de thés et d’infusions. Aujourd’hui, nous avons gagné le droit de créer notre entreprise, Scop T.I., qui va se développer sous la forme d’une coopérative ouvrière. Dès le départ, l’Humanité a relayé notre combat et nous a permis de le porter au niveau national.

Notre organisation syndicale CGT Fralib est abonnée depuis très longtemps au journal l’Humanité. La lecture de la presse – et particulièrement celle de l’Humanité – fait partie de notre culture syndicale. Elle est indispensable d’autant plus aujourd’hui que le pluralisme de la presse et de la ­communication en général est mis à mal. Où va-t-on pouvoir trouver le discours de notre classe ? Notre adversaire de classe ne s’y trompe pas. Tous les grands médias de notre pays – que ce soit la presse écrite, la télévisée ou la radiodiffusée – sont détenus par les capitalistes. À longueur de journée, on peut y lire, voir et entendre la propagande ultralibérale du patronat et de ses serviteurs. Dans le dossier que nous avons monté pour ­reprendre notre usine, l’Humanité comme la Marseillaise ont été un apport primordial.

L’Humanité a été un vecteur ­d’informations important au niveau national sur le détail de notre dossier contre la multinationale Unilever, et elle nous a permis aussi d’informer la population française de notre lutte. Le fait quel’Humanité ait été très présente à nos côtés pendant ces trois années de lutte a poussé d’autres médias nationaux à nous suivre. Grâce à la présence de ce titre, nous avons déjoué un boycott total de la presse, comme on peut malheureusement le constater dans nombre de luttes.

À ce propos, je me souviens que, lors de nos négociations tendues avec le PDG d’Unilever France, au plus dur de la lutte, il nous avait confié qu’à cause de nous il était devenu un lecteur assidu de l’Humanité et de la Marseillaise !

Au-delà du traitement de l’actualité concernant notre lutte, des articles d’analyses ont été faits et ont permis de faire comprendre au grand public que notre lutte était juste et légitime. Stratégiquement, nous avons pu par la presse passer des messages tantôt à la population, tantôt à notre direction avec qui les relations ont été rompues plus d’un an et demi. Nous avons pu bénéficier d’une relation de confiance avec l’Humanité comme avec la Marseillaise. On savait que nos propos n’allaient pas être déformés, comme cela a pu se passer avec d’autres médias. Nous nous devons de soutenir l’Humanité, comme la Marseillaise, pour maintenir ce qui reste du ­pluralisme de la presse en France et – pourquoi pas ? – faire en sorte de le faire grandir ! Tout au long de nos trois années de lutte, nous avons été contactés par des journalistes étrangers qui nous demandaient, surpris, pourquoi on se battait, pourquoi notre syndicat refusait la fermeture et n’accompagnait pas plutôt le plan social proposé par la direction. Nous nous sommes aperçus qu’ils n’avaient pas l’habitude d’entendre des voix ­dissonantes par rapport au discours patronal.

Alors qu’ici, des exemples comme les Fralib à Gémenos devenus Scop T.I. ou les Pilpa à Carcassonne ­devenus la Fabrique du Sud avec leur glace la Belle Aude, démontrent qu’en se battant on peut obtenir des victoires sur notre adversaire de classe. Dans beaucoup d’autres pays, tous les médias sont tenus par les ultralibéraux. Heureusement pour nous, ici, nous avons pu compter sur des médias alternatifs, comme l’Humanité, qui ont relayé la voix des travailleurs en lutte. Il n’y a que les luttes qu’on ne mène pas qu’on est sûr de perdre ! Nous avons gagné la nôtre, il faut le faire savoir !

L'Humanité, sortir des difficultés financières. Lors du lancement de la souscription pour l’Humanité, son directeur, Patrick Le Hyaric, a décrit les difficultés du quotidien : « Une hausse de 1 million d’euros des coûts de production, des recettes publicitaires en baisse de 500 000 euros, une baisse des recettes de diffusion et une diminution drastique des aides publiques aux quotidiens à faibles ressources publicitaires, décidée sous la précédente législature, auxquelles viennent s’ajouter une nouvelle baisse d’au moins 200 000 euros annoncée la semaine dernière et un déficit de la Fête de l’Humanité malgré son vrai succès populaire. »

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BRUNO FORNACIARI

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