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16 décembre 2014 2 16 /12 /décembre /2014 20:33

Alain Hayot. « On peut prendre le Front national à contre-pied »

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR GRÉGORY MARIN ET LIONEL VENTURINI

VENDREDI, 7 OCTOBRE, 2011

L’élu régional Paca (PCF-Front de gauche) a observé de près l’ascension du FN à Vitrolles à la fin des années 1990, et au-delà. À l’heure où les sondages semblent permettre à Marine Le Pen de troubler le second tour de la présidentielle, Alain Hayot pose les jalons d’une lutte renouvelée contre le FN, qui interpelle d’abord la gauche.

Ethnologue, professeur à l’université d’Aix-Marseille, président de la commission Aménagement et Développement des territoires du conseil régional de Paca, Alain Hayot a vécu de près l’ascension du Front national dans le Sud-Est, et particulièrement Vitrolles. À l’heure où Marine Le Pen s’installe dans le paysage à la suite de son père, il décrit ce que pourrait être, pour la gauche, une posture de combat. Entretien.

Listons d’abord ce qui a échoué dans la lutte contre le FN, et les écueils qui menacent, à quelques mois désormais d’une élection présidentielle où, il n’y a pas si longtemps, le FN a joué les trouble-fête.

Alain Hayot. Premier écueil à éviter, c’est de considérer que le FN est une excroissance monstrueuse du système républicain, indépendant de la crise politique que nous vivons, alors qu’il en fait partie intégrante. Ce n’est pas une maladie honteuse de notre système mais un des révélateurs de ce que j’appelle la fracture démocratique : le décalage énorme entre le politique et le peuple. Un second élément de cette crise est la crise de la droite française, crise au sens gramscien, car elle est en pleine recomposition. Il y a quelque chose qui est en train de mourir dans cette droite chiraquienne, quasiment radicale-socialiste… On pourrait en fait reprendre et réinterpréter la classification de la droite opérée par René Rémond ; la droite « orléaniste » – on dirait centriste aujourd’hui – est en train de céder le pas à la droite « bonapartiste ». Laquelle prépare une alliance avec la droite « légitimiste » – en réalité l’extrême de la droite. Le sarkozysme est la tentative d’allier les trois. Il a du mal avec la droite centriste, qui tente de se reconstituer autour de Morin, Bayrou ou Borloo. Mais l’alliance avec la droite populiste, elle, est en cours.

Le troisième élément à considérer, c’est bien sûr la crise de la gauche elle-même.

Alain Hayot. Crise du communisme, de la social-démocratie également. La gauche, qu’est-ce qu’elle dit en termes d’alternative ? L’absence de projet a contribué à l’émergence de cette droite populiste et qui se droitise encore. Si l’on veut comprendre le Front national, il faut entendre cela, car autrement la lutte contre le FN revient à opposer le seul front républicain.

Alors que l’on sait que ça ne fonctionne plus… À Hénin-Beaumont, le FN seul réalise au second tour 48 % face à six autres formations…

Alain Hayot. La digue en effet a cédé. Le second écueil, qui découle du premier, c’est la théorie du cordon sanitaire qui là aussi ne fonctionne pas. Ça a marché un temps de jeter à la face du FN « nazis », « fachos ». Mais très vite, ces références ne parlent plus à la jeunesse.

De votre expérience à Vitrolles, quand les mégrétistes s’implantent et jettent leur dévolu sur la ville, que tirez-vous avec le recul ?

Alain Hayot. J’avais constaté que l’émergence du FN s’effectuait sur la base d’une double fracture, une fracture sociale et politique. Pour que le FN émerge, il faut une crise sociale profonde entre ceux qui la subissent ou ceux qui en ont peur, et une crise politique grave. Vitrolles, Marignane, Toulon vivaient ces deux crises, avec un pouvoir local déconsidéré.

Troisième écueil, selon moi, l’approche sociologiste à l’égard du FN. Pourquoi passe-t-on notre vie à essayer de comprendre qui vote pour eux, pourquoi on vote pour eux ? Est-ce qu’on le fait à ce point pour l’UMP ou le PS ? Non ! On ne se pose pas autant de questions, on les combat, on fait de la politique. Or, avec le FN, on substitue la sociologie à la politique. La question n’est pas de culpabiliser l’électeur FN, c’est de combattre le projet du Front lui-même. Argument contre argument. S’occuper du parti plutôt que de l’électeur. Bien sûr qu’il est intéressant de savoir qui vote pour eux, encore faut-il dire des choses vraies…

"Le vote Front de national est un vote de la peur du pauvre.
Au lieu de lutter contre le système, on lutte contre la victime"

Et là justement le « gaucho-lepénisme », vous en avez soupé…

Alain Hayot. Ce trop-plein de sociologie à l’égard du FN s’est traduit par beaucoup d’études, pas innocentes politiquement. Cela a consisté à imposer l’idée fausse d’une responsabilité forte de la gauche, et des communistes en particulier, dans l’émergence du vote FN. Henri Guaino, par exemple, rabâche cette idée. La thèse de Pascal Perrineau est que l’électorat FN serait majoritairement ouvrier et issu des classes populaires, et majoritairement issu des transferts de voix communistes, et pour une part aussi socialistes. Cette thèse a culpabilisé les militants de gauche, au point qu’ils l’ont même intériorisée. Quelque part, cela nous enferme dans l’idée de l’irréversible ascension : il n’y a rien de plus faux. La corrélation établie par Pascal Perrineau est biaisée car il voit les choses globalement. Quand on s’attache à l’échelon local, je l’ai fait sur Marseille ou Cavaillon, on s’aperçoit que, dans les grandes conurbations, le vote FN se fait, majoritairement encore une fois, dans des zones de lotissement, souvent occupées par d’anciens fils d’ouvriers qui ont connu l’ascenseur social. Et qui habitent des zones pavillonnaires, en propriété. Le vote FN n’est pas un vote émis par désespérance sociale, c’est un vote émis par des gens qui ont peur du déclassement. Les vrais désespérés sont dans l’abstention, et depuis fort longtemps. Prenez à Marseille la cité de la Cayolle : le FN fait 10 %, le Front de gauche y fait son meilleur score du canton, le PS réalise 30 %… Et l’abstention est à 70 %. Au fond le Front national est un vote de la peur du pauvre, au lieu de lutter contre le système, on lutte contre la victime.

Cette thèse s’est assise sur deux courbes : celle du déclin du PCF, celle de la montée du FN.

Alain Hayot. Il n’y a pas de corrélation directe entre les deux votes. D’abord parce que le déclin du PCF est antérieur à l’émergence du Front national en 1984. Entre 1984 et 1990, le vote FN est un vote de radicalisation d’une partie de la droite. C’est à partir de 1995 qu’on voit apparaître une corrélation nette entre le vote FN et le vote populaire. Le vote FN est manifestement beaucoup plus ouvrier en 2002, c’est ce vote – s’ajoutant à la radicalisation d’une partie de la droite française – qui permet à Jean-Marie Le Pen de réaliser son opération spectaculaire. Mais cette corrélation se fait sur la base d’ouvriers qui, de manière prévalente, ont déjà voté à droite auparavant.

Il serait stupide de nier des transferts, il y a toujours eu, en tout état de cause, un vote populaire et ouvrier en faveur de la droite ; le gaullisme en fut un exemple récent. La partie de la classe ouvrière dont Marx disait qu’elle était « en déshérence ». Il y a un ouvrier sur deux qui a voté Sarkozy en 2007. Il y a effectivement 19 % de l’électorat FN qui est ouvrier. Mais il y en a 27 % au PS ! La majorité de l’électorat FN est issue en réalité de la classe moyenne et intermédiaire.

Comment lutter plus efficacement contre le FN, alors ?

Alain Hayot. Commençons par regarder ce que nous dit la société française de trois phénomènes : d’abord l’essor d’une droite populiste qui cogne à la porte du pouvoir, puis la radicalisation plus générale de la droite, enfin l’abstention. Premièrement, la société française nous dit l’ampleur des peurs à combattre. Si, comme André Gerin le suggère, on dit que l’on « comprend les électeurs du FN », je crois que l’on se trompe. Si l’on entretient la guerre sociale, ce n’est pas la peine de parler de transformation sociale, voire de société nouvelle. C’est légitimer le vote FN que de faire cela. Au PS, Manuel Valls, lorsqu’il parle à sa manière de sécurité et d’immigration, ne fait pas autre chose. Ce que nous dit le vote frontiste, c’est en somme l’ampleur des replis. Or c’est l’inverse, je pense, que l’on doit travailler, c’est effectuer ce que nos aînés dans les années 1930 ont fait : organiser la solidarité entre les victimes du système. Et non dresser les immigrés anciens contre les immigrés récents, les propriétaires contre les locataires, les moins pauvres contre plus pauvres encore.

"Dire comme le fait le FN, que l'immigration est à l'origine de la crise est un des plus grands mensonges du moment"

Dernier élément à prendre en compte, le vote FN est, dites-vous, un vote « pour », un vote sur un projet.

Alain Hayot. La thèse qui a consisté à penser le vote FN uniquement en termes de vote protestataire, tribunicien, est stupide. Jamais le vote communiste n’a été qu’un vote tribunicien, il a toujours été un vote pour un projet de société, on peut en dire tout ce que l’on veut, mais c’était une cohérence politique. On prend vraiment là le peuple pour des idiots culturels, avec cette vision élitiste. Un type qui vote FN, croit-on vraiment que c’est le « soupir de la créature opprimée » ? Il vote parce qu’il est convaincu que les projets du FN sont ceux que doit porter la société française tout entière. Et Sarkozy l’a bien compris, ça, en intégrant les grands axes de la proposition frontiste dans sa pratique politique.

La gauche se doit donc d’être porteuse d’un projet de société radicalement différent. C’est vrai que le PCF a été un peu gêné aux entournures par le passé parce que l’on tenait un discours antimondialisation. « Produisons français », ce n’est pas la bonne formule si on nourrit le sentiment que la France peut s’en sortir toute seule, alors qu’on sait qu’il faut une bataille au moins à l’échelle européenne.

Le FN dispose d’un levier puissant, il propose un « récit », un imaginaire politique.

Alain Hayot. Pour moi, l’aggiornamento à l’œuvre au FN est plus sur la démarche et l’orientation que sur le fond. Je ne crois pas à un rideau de fumée au FN, je crois qu’il se passe quelque chose de réel. La préférence nationale, Marine Le Pen ne la pose pas comme son père à travers la défense de la France éternelle, mais elle la met au service des Français pauvres : logement (même si ce n’est pas du logement social), école, santé. L’antimondialisme est mis au service d’une politique de repli, avec le retrait de l’euro.

Réfuter les arguments du Front national, ça se travaille ?

Alain Hayot. On me dit : « Tu devrais aller chercher dans le programme du FN tout ce qui montre qu’il est favorable au capitalisme » ; on ne trouvera pas, ils sont plus malins que ce que l’on croit ! Mais nous ne sommes pas démunis pour autant. Dire par exemple, comme le fait le FN, que l’immigration est à l’origine de la crise est un des plus grands mensonges du moment. Des pays dépourvus d’immigration comme l’Islande, ou à faible immigration encore, comme l’Espagne, ont pris la crise de plein fouet. La crise est aussi forte dans les pays d’immigration que dans les pays d’émigration. La crise, en Afrique, est-elle due à l’immigration ? Non, nous devons donc répéter que la migration est un phénomène qui a toujours existé, qui est appelé à se développer avec la multiplication des échanges, que tous les pays vont devenir à la fois des pays d’émigration et d’immigration. Un projet politique authentiquement de gauche aujourd’hui me semble devoir remettre en avant la question du vivre ensemble. On pourrait ainsi dérouler tous les thèmes chers au Front national et avancer sur la construction d’un projet. Un élu communiste qui accepte des caméras de surveillance ne mène pas selon moi le combat des idées ; veut-on vraiment une société où tout le monde se surveille, ou construire une société de solidarité ? La contre-offensive doit être sur le terrain des idées, des valeurs, des arguments.

Je note que la CGT a repris l’offensive, Bernard Thibault a écrit récemment que « la démarche du Front national divise les classes populaires, divise le monde du salariat, et laisse les classes populaires en grande fragilité face aux dominants, aux oligarchies qui gouvernent le monde ».

Alain Hayot. Il faut partir de l’idée que le FN a un projet politique, que ce projet fait des petits, qu’il essaime, il devient le projet de toute la droite, et devient le lieu où s’articulent des problématiques tout à la fois ultralibérales et ultraconservatrices. La question n’est plus de savoir si une alliance entre ces droites aura lieu, mais qui, à l’intérieur de cette alliance, aura l’hégémonie. Nous sommes face à ce danger considérable, tandis que le FN tisse son réseau dans l’appareil d’État. Si on s’imagine que l’on va s’en sortir en épousant les thèses de ceux qui creusent la désespérance sociale, comme le FMI, on se trompe. Nous avons évidemment une difficulté à nommer ce que l’on veut comme alternative au capitalisme. On dit anticapitalisme, altermondialisme, antilibéral ; on est dans « l’anti », mais quel est le système que l’on appelle, nous ?

Détourner les regards
Même s'il se rencontre dans toutes les couches sociales, le vote FN conserve des constantes fortes, dont il cherche à se débarrasser pour progresser. Vote particulièrement masculin (aux deux tiers) il est, note Alain Hayot, « concentré sur une classe d'âge particulière, celle des 35-49 ans ». Pas les plus jeunes, pas les personnes âgées donc, mais la classe d'âge « la plus inquiète pour son avenir ». La classe d'âge des actifs, qui voit l'ascenseur social fonctionner seulement dans les étages les plus élevés. Le cœur de cible du FN se résumerait donc à un agrégat de classes moyennes et couches supérieures, d'artisans ou commerçants, et, plus récemment, de paysans propriétaires. Ce qui fait dire à Alain Hayot que « le Front national pointe du doigt la victime, et fait de la victime le responsable du système. Il décale le regard ; au lieu de regarder vers le haut, vers les riches, comme ceux que décrivent les Pinçon-Charlot, il regarde vers le bas ». Détournant ainsi l'attention envers le processus de régression démocratique à l’œuvre, qu'a pu dépeindre par exemple Jacques Rancière, au profit des oligarchies financière et politique.

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Published by bruno fornaciari - dans FN democratie
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