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17 décembre 2014 3 17 /12 /décembre /2014 18:42

Presse écrite en crise cherche avenir de toute urgence

CLAUDE BAUDRY

MERCREDI, 17 DÉCEMBRE, 2014

L'HUMANITÉ

L’Assemblée nationale examine aujourd’hui une proposition de loi sur la modernisation du secteur de la presse. Mais c’est l’urgence d’un débat sur son avenir qui est aujourd’hui posée.

En commission des Affaires culturelles, la proposition de loi sur la modernisation de la presse, déposée par le Parti socialiste, qui sera discutée aujourd’hui à l’Assemblée nationale, a été approuvée par les députés socialistes et écologistes. Le Front de gauche et l’UMP se sont abstenus. Cette proposition de loi fait suite au rapport remis en avril dernier par Michel Françaix (PS). Mais la question de l’avenir de la presse écrite, sa crise structurelle, sa mutation à l’heure du numérique nécessitent un débat public d’une tout autre ampleur. L’adage selon lequel « il vaut mieux être riche et en bonne santé plutôt que pauvre et malade » va comme un gant à la situation de la presse écrite. Et ce, dans un contexte qui voit se former de grands conglomérats adossés à des groupes industriels ou financiers et des aides publiques à la presse les favoriser.

Comme chacun cherche son chat, chacun cherche son modèle économique. Le numérique n’a pas fait, à quelques exceptions près qui restent fragiles, la preuve que son modèle était viable à court terme, le papier n’en a plus.

1. UNE CRISE STRUCTURELLE PROFONDE

Aucun titre de presse écrite, quotidienne en particulier, n’est seul à l’équilibre. La nouvelle baisse des ventes (– 3,52 % entre janvier et octobre pour la presse quotidienne nationale en 2014 par rapport à 2013), la baisse de ressources publicitaires obligent les journaux à chercher d’autres moyens de résister. La presse quotidienne mais aussi magazine traverse « une crise structurelle dans le cadre d’une mutation inachevée » selon les mots de Pierre Laurent dans son rapport pour avis sur le budget 2015 au Sénat. L’Équipe (qui perd 9,87 % sur la même période) doit beaucoup au Tour de France et aux autres compétitions sportives organisées sous la bannière ASO, le Figaro multiplie les diversifications par des acquisitions sur Internet, nombre de titres comme les Échos organisent des événements plus rémunérateurs que la vente en kiosques. Libération, dont les ventes sont en chute libre (– 7,32 %), tente une relance dans des forums en partie financés par des collectivités locales… L’Humanité n’échappe pas à cette situation difficile. « Aucun quotidien, aucun hebdomadaire n’est en bonne santé. Toute la presse écrite dans le monde entier connaît une crise profonde », rappelait en novembre Patrick Le Hyaric, directeur de l’Humanité, au moment de lancer une souscription auprès de ses lecteurs pour « faire face à de lourdes contraintes financières d’ici à la fin du mois de décembre ». « Pas une semaine sans que soit annoncée une longue liste de restrictions de moyens de pagination, de regroupements de journaux et de nouvelles concentrations, de plans de réduction d’effectifs, de dépôt de bilan, voire de fermetures pures et simples », ajoutait-il. Des titres de presse sont en cessation de paiement, comme notre confrère la Marseillaise, d’autres comme Siné Mensuel sont au bord de la faillite ou en redressement judiciaire comme le Ravi en Provence. La proposition de loi en discussion à l’Assemblée nationale apporte des retouches à la loi Bichet régissant la distribution de la presse, alors que ce secteur est en grande difficulté. Il renforce les pouvoirs de l’Autorité de régulation de la distribution de la presse, afin d’obliger les deux coopératives de distribution, Presstalis et les Messageries lyonnaises de presse, à aller vers davantage de mutualisation. Voire, comme l’avance Marie-George Buffet, vers la constitution d’« une coopérative permettant de distribuer tous les journaux de l’IPG (information politique et générale – NDLR) à égalité, comme la loi adoptée à la Libération en faisait obligation ». Par ailleurs, la proposition de loi crée un nouveau « statut d’entreprise solidaire de presse d’information », inspiré de l’économie sociale et solidaire, qui serait réservé aux éditeurs de presse d’information politique et générale. Le but est de pouvoir mobiliser « des financements pouvant provenir d’investisseurs, de dons du public ou de participation des salariés ». On estime à 700 le nombre de sites concernés, dont 260 pouvant relever de l’IPG…

2. DES TITRES ADOSSÉS À DES GROUPES INDUSTRIELS OU FINANCIERS

Les grands patrons aiment la presse. Serge Dassault, propriétaire du Figaro, Bernard Arnault, PDG de LVMH qui, en 2007 a racheté les Échos pour 240 millions d’euros, sans oublier François Pinault, propriétaire du Point, ont vu arriver des « collègues ». Comme le trio BNP, entendez Pierre Bergé, Xavier Niel, PDG d’Iliad, maison mère de Free, et Matthieu Pigasse, banquier d’affaires. Ensemble, ils ont mis 110 millions d’euros dans le Monde et viennent de racheter le Nouvel Observateur, rebaptisé l’Obs. Le paysage de la presse se modifie profondément. Et ce n’est pas fini. « Vivendi a vocation à devenir le Bertelsmann à la française. » La phrase n’est pas anodine. Elle émane de Vincent Bolloré, le président du conseil de surveillance du groupe Vivendi. Elle a été prononcée le 9 décembre au micro d’Yves Calvi sur RTL. Et la radio, comme M6, appartient, par l’intermédiaire de RTL Group, au puissant mastodonte allemand. Bertelsmann est à la tête de Prisma, éditeur en France de Capital, Gala, Geo… et compte 52 chaînes de télévision et 29 stations de radio. Ce matin-là, Bolloré est venu dire son intérêt pour le groupe L’Express-L’Expansion dont l’éditeur belge Roularta veut se débarrasser. Le créateur du gratuit Direct Matin a de l’appétit pour nourrir Vivendi et de l’argent pour de nouvelles acquisitions. Aux côtés de Bolloré, on trouve Arnaud de Puyfontaine, qui était le président d’un groupe de travail lors des états généraux de la presse écrite en 2008 voulus par Sarkozy. Il fut l’un des plus fervents défenseurs de la constitution de grands groupes dits « champions nationaux ». Vivendi, propriétaire aussi du groupe Canal Plus, y travaille. Après avoir vendu SFR à Patrick Drahi, patron du groupe Altice, propriétaire de Numericable. L’homme d’affaires aime aussi la presse. Il vient d’injecter 18 millions d’euros dans Libération repris par Laurent Joffrin. Ce dernier vient de lui demander une rallonge de 10 millions d’euros. Le quotidien en difficulté a lancé un plan de départs volontaires pour se recentrer sur une équipe réduite et développer son offre numérique. 102 salariés sur 238 se sont résignés à changer d’air… Mais Patrick Drahi lorgne aussi sur le groupe L’Express-L’Expansion. Et pourrait même s’allier avec le… groupe Figaro pour ce rachat. Cherchez l’erreur. Où est l’indépendance des titres dans tout ça.

3. LES AIDES FAVORISENT LES PLUS RICHES

Le Monde, qui va construire pour début 2017 un nouveau siège social où se retrouveront les personnels du quotidien mais aussi ceux de Télérama, l’Obs, Courrier international et Rue 89, a lui aussi mis le cap sur le numérique, comme le Figaro. En bénéficiant des moyens du fonds Google, auxquels l’Humanité n’a à ce jour pas pu accéder, et d’aides à la modernisation sans commune mesure avec les autres titres. Au titre des aides à la presse (rapport de la Cour des comptes 2013 sur les années 2009-2011). Le Monde avait perçu 18,5 millions d’euros (ajoutons-y 9,5 millions pour Télérama), le Figaro, 17,2 millions, Ouest France, 15,5 millions d’euros, Libération, 9,9 millions d’euros. L’Humanité, percevant 6,7 millions d’euros, dont la moitié au titre des aides aux journaux à faibles ressources publicitaires. En cinq années, le Monde a reçu 90 millions d’euros en aides publiques. Ça aide à devenir un champion. Si comme la Croix ou d’autres, l’Humanité a décidé de garder comme socle son édition papier, elle entend se développer aussi sur Internet avec la création d’une plate-forme numérique. Mais cela nécessite des moyens et un accompagnement public indispensable.

4. UN STATUT NOUVEAU POUR L’AFP

Dans ce contexte, le texte examiné aujourd’hui à l’Assemblée nationale vise surtout à mettre en conformité le statut de l’AFP avec le droit européen de la concurrence, à la suite de la clôture de la plainte auprès de la Commission européenne pour aide d’État déposée par un concurrent allemand de l’AFP (aujourd’hui disparu). Il s’agit de préciser que « la responsabilité de l’État ne peut se substituer à celle de l’AFP envers ses créanciers » et que les activités de l’AFP ne relevant pas de ses missions d’intérêt général doivent faire l’objet d’une comptabilité séparée. Une filiale dite technique, AFP Blue, va être créée pour subvenir à ses besoins de financement (voir l’Humanité du 27 octobre). Cette modification de statut suscite des craintes en interne. Plusieurs syndicats de l’AFP (CGT, FO, SUD, CFE-CGC) ont appelé à une grève mercredi dernier. Vice-présidente de la commission, Marie-George Buffet (PCF) a défendu des amendements sur l’AFP, la distribution de la presse et proposé d’inclure dans cette loi une modification des aides à la presse. Cela résonne comme une urgence. Plus que jamais, la presse a besoin d’aides publiques pour poursuivre sa transformation et trouver un nouveau modèle économique stable. C’est l’une des conditions du pluralisme. En septembre dernier, Patrick Le Hyaric avait lancé l’idée d’une conférence nationale sur le pluralisme. La question reste posée. Elle attend des réponses.

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