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30 juin 2015 2 30 /06 /juin /2015 07:49

Crise grecque: «un jour suffit pour abattre comme pour élever toute chose humaine

Un jour, quand on se retournera sur ce moment de notre histoire, on se demandera comment un tel gâchis aura été possible. On aura honte du spectacle donné – un spectacle d’arène – et de l’incapacité à élaborer une solution stratégique visionnaire pour la Grèce et l’Europe, sans avoir l’œil obsessionnellement rivé sur la prochaine échéance d’une dette. Intérêts particuliers, idéologie, entêtement, jeux de pouvoir, manque de vision, orgueil : c’est tout cela qui, depuis des semaines, domine une scène européenne qui se met aujourd’hui au bord d’un précipice.

C’est d’autant plus irresponsable qu’au vu de ce qui se passe en Tunisie et dans un monde arabe pris en otage par l’Etat Islamique, l’Europe apparaît plus que jamais comme une terre de repli. C’est l’un des biens les plus précieux pour nous qui en sommes citoyens, mais aussi pour tant d’autres à l’extérieur.

Nous devrions tout faire pour pérenniser cet ensemble construit autour d’une communauté de valeurs : l’égalité, la solidarité, la prospérité, le respect des droits et des libertés des hommes. L’espace européen reste un havre par rapport à ces autres coins du monde où la pauvreté, le terrorisme, la dictature idéologique ou de conscience sont à l’œuvre. Après Charlie Hebdo, après Sousse, nous savons plus que jamais à quel point ce ne sont pas que des mots, comme nous l’avons longtemps et innocemment cru.

L’Europe, au bord du précipice ? Oui, mais pas pour des raisons économiques et financières. En cas de « Grexit » – de plus en plus inévitable apparemment –, le reste de la zone euro ne devrait pas basculer dans le chaos. Cette sortie inédite d’un pays de la zone monétaire européenne est certes dangereuse, car elle peut provoquer une spéculation contre d’autres monnaies ou des pays faibles. Mais, comme l’a dit dès samedi le ministre des Finances allemand Schaüble, « on va mettre le paquet » pour que ce soit jouable et gérable. Il faudra gérer un choc difficile, mais le Grexit ne devrait pas porter un coup terrible à l’Union économique et monétaire.

Le péril est ailleurs, il est politique et démocratique. Si la Grèce sort de l’euro, après un référendum de son peuple rejetant le plan d’assainissement, Tsipras aura réussi à ce que cet événement sans précédent soit perçu dans une partie du continent, non comme la punition de gauchistes grecs entêtés et irresponsables, mais comme la victoire de l’austérité contre la croissance, de l’orgueil contre la fragilité, des riches contre les pauvres, des embusqués contre les ébranlés, de l’égoïsme contre le désespoir. Une défaite infligée par des « frères », des membres de ce qui a été toujours vendu comme une grande et même famille. Cette sortie sera interprétée comme la victoire de l’idéologie libérale sur la démocratie, et comme la volonté d’une Europe qui ne respecterait le résultat des élections et l’avis des peuples, que lorsqu’ils correspondent à sa vision de la gestion de la chose publique et de l’économie.

Un des graffitis qui fleurissent sur les murs d’Athènes.

Les choses sont à l’évidence moins manichéennes : la Grèce, pays sans Etat digne de ce nom, avec une Eglise et des armateurs qui échappent toujours à l’impôt, a une large part de responsabilité dans ce qui se produit aujourd’hui. Elle n’est d’ailleurs pas le pays le plus mal loti d’Europe (la Slovaquie le souligne assez) ou de la planète (le PIB grec par habitant est supérieur au mexicain ou au brésilien). Et reconnaissons que notre cœur saignerait moins si c’était la Slovénie, dont nous ne savons rien, et non la Grèce, qui devait sortir de l’euro.

L’Europe par ailleurs, telle qu’elle est désormais travaillée par Jean-Claude Juncker, se veut plus ouverte, plus volontariste. Sur la Grèce - hier soir encore -, comme sur les migrants il y a quelques semaines, le nouveau président de la Commission a fait ce qu’il a pu, prenant des initiatives et des risques, allant jusqu’à dénoncer publiquement l’incapacité des États à pratiquer une Europe à la hauteur de leurs grands principes. Un dirigeant historique de l’Union nous le confiait ce week-end : « Il manque au projet européen un grand élan personnalisé par trois ou quatre personnes. Un projet ambitieux ne peut être géré par des gens qui ont les mains perpétuellement dans la crise. L’Europe doit choisir entre le déclin et la survie : cette prise de conscience n’est pas encore assez grande ».

Si le Grexit est explosif, c’est parce qu’il risque de ne pas s’adresser à la raison, mais au ressenti des citoyens. Nombreux sont ainsi ceux qui aujourd’hui ont fait leur deuil du rêve européen de jadis, pour ne plus voir dans cette Union de pays, qu’un diktat inefficace de contraintes économiques et/ou un concentré d’égoïsmes qui rejettent à la mer un pays, des migrants…

La grande inconnue, et donc le grand péril, résident dans la réponse à cette question : quelles seront les réactions des peuples face à une Europe qui, pour la première fois, se sépare de l’un des siens ? Les mouvements populistes, d’extrême gauche ou d’extrême droite, mais aussi des intellectuels, des jeunes, des citoyens démocrates, du sud comme du nord (c’est nouveau) de l’Europe pourraient rompre avec une certaine forme de démocratie et en tout cas, avec un projet qui est devenu l’incarnation, à leurs yeux, d’un système économique dont ils jugent qu’il les broie. Et dont ils ne veulent plus.

Cette crainte de lourds dégâts politiques vit chez des « consciences » de l’Europe. C’est aussi celle que formulait ce samedi, Dominique Strauss Kahn, en conclusion d’un texte de trois pages : « Forcer le gouvernement grec à céder, créerait un précédent tragique pour la démocratie européenne et pourrait mettre en marche une réaction en chaîne incontrôlable ». L’homme est déconsidéré, et sa parole d’expert avec lui.

Mais dans un moment où l’intelligence et l’audace des solutions se font rares, force est de constater que la proposition alternative de l’ex-dirigeant du FMI – proche sur le fond de celles émises par d’autres économistes –, est pertinente et séduisante. Elle a le mérite de sortir l’Europe du bras de fer financier à trois jours, et la Grèce de l’arène des pouces levés ou baissés, pour donner un ballon d’oxygène au pays débiteur, tout en la mettant face à ses propres devoirs. Cela aurait d’ailleurs dû être cela, le vrai défi lancé à Tsipras : faire plier ses riches, plutôt que le faire d’abord s’agenouiller devant les dirigeants de l’Europe.

Le philosophe Socrate. © AFP

Il y aurait des vertus à (re)lire l’Ajax de Sophocle, entre deux rapports du FMI. Le philosophe y raconte qu’à la mort du héros Achille, les deux Atrides, Agamemnon et Menelas, chefs des armées grecques, remettent les armes d’Achille à Ulysse. Insupportable pour Ajax, ami intime d’Achille durant toutes ces années et qui ne tolère pas d’être ainsi ignoré. Il en perd la raison. Pour se venger, il veut tuer tous les compagnons d’Ulysse, mû par un seul et unique sentiment : l’humiliation. C’est bien cela qu’il faut craindre du Grexit : la contamination imprévisible de la colère qui pourrait naître de l’humiliation d’un peuple, quelles que soient les (bonnes ?) raisons qui y ont conduit.

« Que ce spectacle te persuade, face aux dieux, de ne jamais proférer de parole arrogante ; ne t’enfle jamais d’orgueil si tu l’emportes sur autrui par la vigueur de ton bras ou par l’amas d’insondables richesses. Un jour suffit pour abattre comme pour élever toute chose humaine, les dieux ont les sages en amitié, les méchants en horreur ». C’est en ces termes que la déesse Athéna s’adressa à Ulysse (1). Et si le temps passe, le cœur des hommes, lui, ne change guère.

(1) « Ajax » Sophocle, traduction de Robert Davreu, chez Actes Sud-papiers , mis en scène par Wajdi Mouawad mardi au Manège/Mons 2015.

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Published by bruno fornaciari - dans grece INTERNATIONAL
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