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21 septembre 2016 3 21 /09 /septembre /2016 17:02

Discours que Pierre Laurent, secrétaire national du PCF, a prononcé aujourd'hui à l'occasion de l'hommage rendu à Georges Séguy:
"Chers amis, chers camarades,

C’est avec une grande émotion que je rends hommage aujourd’hui devant vous à la mémoire de Georges Séguy. Je veux d’abord, au nom des communistes français, adresser mes pensées les plus fraternelles à sa famille, à ses enfants, et à ses petits-enfants. Nous partageons votre peine ainsi que celle que ressentent tous ses camarades de lutte ici réunis pour saluer sa mémoire, celle d'une grande figure du mouvement ouvrier. J’adresse mon salut à tous les syndicalistes qui viennent de perdre un frère de combat, et en leur nom à Philippe Martinez, le secrétaire général de la CGT qui nous accueille ici.

L’hommage qui nous rassemble, dans cette agora du siège confédéral de la CGT, est exceptionnel et singulier, mais finalement aussi naturel que le fut l’engagement de Georges tout au long de sa vie. Un engagement dans lequel militantisme politique et syndical ne se confondaient pas mais formaient un tout, solidement ancré dans un seul et même désir de justice.

La dernière fois que j’ai croisé Georges, c’était au congrès de la CGT pour le départ de Bernard Thibault. Il était déjà affaibli, mais la poignée de main qu’il m’avait tendu s’était aussitôt éclairé de ses yeux rieurs. J’ai eu la chance de souvent croiser Georges dans ma jeunesse et je retrouvais là son humanité profonde, intacte.

Georges était un rire, un accent, un éclat de vie. Il était un homme bon, bienveillant et chaleureux. Il cultivait la joie de ceux qui ayant connu les ténèbres chérissent la lumière. Il aimait la vie, ses joies du quotidien comme ses grands desseins. Il était un homme simple, un homme du peuple, un ouvrier, qui sait que le bonheur est une émancipation collective.

Je garde de mes rencontres avec Georges le souvenir de moments conviviaux, de repas toujours partagés avec bonheur aux côtés de sa femme Cécile, où les discussions politiques sérieuses étaient immanquablement pimentées de traits d'humour et de camaraderie. Encore adolescent, j'ai souvenir de parties de pêche où la rigolade se mêlait aux silences qu'impose l'espoir d'une belle prise. Georges était un communiste du présent, qui vivait sans attendre la fraternité et la chaleur humaine. Au fond comme l’a écrit le grand poète turc Nazim Hikmet, il était communiste des pieds à la tête, pleinement communiste.

L’humanité pour tous, il en a fait le combat d’une vie. Il fut, chacun le sait, très tôt et durant presque trois décennies, un éminent responsable de notre parti. Membre du bureau fédéral de la Haute-Garonne dès 1946, il entra en 1954 à l'âge de 27 ans au Comité central puis au Bureau politique en mai 1964. Mais il en fut surtout un militant qu’il resta toute sa vie, y compris ces dernières années et ces derniers mois dans le Loiret, cultivant un attachement affectif à notre parti, lui qui dès son retour des camps du concentration, affaibli et ne pesant plus que 38 kilos, proposa le jour même, ses services au Parti Communiste Français.

Dans ses mémoires, il écrit « Si au fil de ma vie, j'ai pu, de simple ouvrier que j'étais, issu d'une famille modeste, accéder à des connaissances telles qu'elles m'ont permis de jouer un rôle responsable au sein du mouvement ouvrier, si j'ai pu élever mes connaissances dans divers domaines économique, politique et culturel, c'est de toute évidence à mon parti que je le dois. C'est sans doute grâce à lui que j'ai pu échapper à l'enfer des camps de concentration. ». La fraternité et la solidarité des camarades, il l'avait éprouvé à Mauthausen, quand, à bout de force, il avait réussi à survivre grâce aux sucres volés par ses compagnons de camp, eux-même affamés, qui n'avaient pourtant jamais pris un morceau pour eux. Georges Séguy vivait le communisme dans sa chair, comme un idéal de société bien sûr mais aussi comme un rapport concret au temps présent, comme une matrice de compréhension du monde.

Souvent pris à parti par ses opposants pour son double engagement syndical et politique, il y répondait sans complexe de la façon la plus naturelle qui soit. Lui, le dirigeant communiste de premier plan défendit avec ferveur l'indépendance syndicale, et aimait à répéter, je cite, qu’il « ne considérait pas que pour être un bon militant syndical il faille forcément être militant du Parti communiste ». Mais chez lui, indépendance syndicale ne signifiait pas prise de distance avec la politique. Il ne confondait pas ses engagements politique et syndical, mais ne les dissociait pas non plus. Pour lui, l’indépendance était en quelque sorte la garantie de protéger l’autonomie en toutes circonstances du mouvement ouvrier pour la défense des droits des travailleurs.

S'il défendait l'indépendance syndicale, il pourfendait donc l'apolitisme, et plaidait pour la politisation du monde ouvrier et de l'ensemble des travailleurs. Là encore, il n’avait pas en tête le ralliement à un parti ou à une idéologie, mais d’abord l'engagement dans la vie sociale, l'évolution de l'esprit de responsabilité, et plus généralement la plus grande participation des salariés à la vie du pays.

Georges Séguy tenait en haute estime la démocratie au sens le plus profond, le pouvoir de tous, par tous et pour tous. Il était un homme du peuple qui malgré ses hautes responsabilités ne s'était jamais éloigné du terrain. Il était convaincu qu'il fallait toujours partir du revendicatif pour se prononcer sur les grandes questions politiques. Sa vision de l'engagement militant reposait sur de fortes exigences démocratiques. Pour lui, la démocratie était la clé. Il était convaincu que c'est en libérant l'initiative et le débat que nous réussirions en emporter avec nous le plus grand nombre. Il savait qu'en nous ouvrant nous ne nous perdrions pas, bien au contraire. Faisant preuve d’une grande intuition politique, comme cette nuit de mai 68 où il comprit qu’il fallait engager la CGT dans ce combat qui dès lors changea de nature pour devenir l’un des plus grands affrontements de classe du XXème siècle, il fut souvent en avance sur son époque, un novateur à qui le futur donna raison.

Me préparant à cet hommage, j ai souvent pensé à lui dans les allées de cette dernière fête de l’Humanité, où l’on questionnait un peu partout «ce que demande le peuple», et où les syndicats dans l’unité venaient débattre des alternatives sociales à opposer à la logique libérale de la loi El Khomri. Il aurait été fier, je crois, de cet engagement militant, portant fièrement, dignement les valeurs de combat à la face d’un monde qui veut nous réduire à la peur et nous diviser.

Georges Séguy était un rassembleur infatigable, conscient que l'unité de la classe ouvrière, de tous les travailleurs, lui qui très tôt prit la mesure des bouleversements du monde du travail, était indispensable à toute avancée majeure de civilisation. Il savait aussi le prix de cette unité sur le terrain politique, participant de tous les appels à l'union des forces de progrès pour proposer une alternative au pays, engagé là où il vivait dans l’aventure du Front de gauche. Il n’avait pas oublié l’amer goût laissé aux grévistes de mai 68 par les élections qui suivirent, faute que soient alors entendus les appels de son parti à la construction d’une réponses politique de progrès à la hauteur. A l’époque, l'anti-communisme et la peur séculaire de la classe ouvrière eurent raison de toute velléité de rassemblement ouvrant ainsi la voix au maintien aux affaires de la droite gaulliste. Ce ne fut que partie remise dans les années 70 qui suivirent; celles du programme commun, mais en 68 quelle occasion manquée, quel champ laissé aux tenants de l'ordre établi.

En son temps, Georges Séguy fut aussi confronté à la montée du repli nationaliste et du racisme lors de la guerre d'Algérie. A cette époque grandissait chez une partie des ouvriers des relents de haine et de xénophobie sur fond d'Algérie française. Il mena le combat sans relâche pour la liberté du peuple algérien. Il avait connu l'humiliation suprême dans les camps, celle d'être rabaissé, nié, insulté, sans pouvoir riposter et ne pouvait supporter le traitement dégradant qui était fait aux immigrés. Pendant les 30 années vécues dans son modeste HLM de Champigny aux côtés des masses de travailleurs portugais entassés dans des bidonvilles, il savait mieux que quiconque combien la division des travailleurs, Français et immigrés, sert toujours le patronat.

Il récusait la guerre avec la même force. Après son départ du secrétariat général de la CGT, il s'engagea pleinement dans le combat pacifique en devenant l'initiateur d’un appel de 100 personnalités pour le désarmement nucléaire en Europe. En plein regain de tension Est/Ouest, en pleine course aux armements, plusieurs centaines de milliers de personnes défilèrent à Paris grâce à cet appel qui marqua les années 80. C’est son combat que nous poursuivrons les 24 septembre dans les marches pour la paix alors que la guerre étend à nouveau un peu partout ses ravages.

Georges Séguy a toujours eu un coup d’avance. Lui qui fut le plus jeune en tout, savait mieux que quiconque l'importance d'ouvrir les voix de l'émancipation à la jeunesse de France. Il raconta d'ailleurs qu'il lança un goguenard « il faut faire confiance à la jeunesse » à ses camarades qui lui confessaient leur peur qu'il parle suite à son arrestation par la Gestapo. Et il conclut son ultime discours à la tête de la CGT lors du congrès de Lille par un vigoureux « envahissez-nous » lancé aux jeunes de notre pays. Aujourd’hui, pour faire vivre son message, c’est à notre tour de faire confiance à la jeunesse qui a envahi les mobilisations contre la loi travail.

Georges Séguy est parti au terme d'une longue et riche vie. Il fut un acteur de son temps et un artisan du futur. Nous lui devons beaucoup. Il fut de ses hommes et femmes qui portent en eux toute l'humanité et les espoirs enivrants de lendemains qui chantent. Son visage jovial et ses yeux rieurs reflétaient toute la dignité et la fierté de la classe ouvrière. Puissent son courage exemplaire et sa confiance en l'Homme nous porter toujours en avant.

C’est ce qu’il aurait voulu, j’en suis sûr. Que rien ne vienne freiner nos ardeurs pour préparer toujours et sans relâche « des jours et des saisons à la mesure de nos rêves ».

Je vous remercie."

Pierre Laurent, secrétaire national du PCF,

Paris, le 20 septembre 2016.

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