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7 octobre 2016 5 07 /10 /octobre /2016 10:08

À Jacques Julliard, l’oligarchie reconnaissante

« C’est avec des hochets qu’on récompense les éditocrates. »

François Hollande remet la cravate de commandeur de la Légion d’honneur au subversif auteur de La Faute aux élites [1], suite à la promotion du 14 juillet dernier, qui élève par la même occasion Alain Duhamel au rang de grand officier. Pour services rendus – mais à qui ?

Si l’on considère qu’on peut évaluer le capital social d’un individu à la composition d’un groupe d’individus qu’il peut rassembler dans une circonstance particulière, alors on conclura de la cérémonie de remise à Jacques Julliard de sa dernière récompense officielle que cet « intellectuel » médiatique a réussi une belle carrière au service des dominants. Décoré le 3 octobre 2016 par le président de la République, cet éditorialiste de Marianne et du Figaro avait convié ses amis issus de différents secteurs du champ du pouvoir.

Voici, par ordre d’apparition dans le compte rendu de ce raout fait par Raphaëlle Bacqué, « grand reporter » au Monde [2], celles et ceux qui en célébrant Jacques Julliard célèbrent une certaine idée de « l’indépendance » de la presse à l’égard des pouvoirs. Une indépendance si sûre d’elle-même qu’elle ne craint ni le mélange des genres ni la connivence.

– Edmond Maire, ancien patron de la CFDT de 1971 à 1988 [3] qui a participé en 2008 à un livre d’hommage à Jacques Julliard [4].

– Jack Lang, dans son propre rôle (d’ex-ministre de la culture et de la communication).

– Pierre Nora, fondateur de la revue Le Débat, éditeur chez Gallimard, directeur d’études à l’EHESS comme Jacques Julliard, et ayant appartenu, toujours comme Jacques Julliard, à la Fondation Saint-Simon [5].

– Jean-Noël Jeanneney, producteur de l’émission « Concordance des temps » sur France Culture, ancien secrétaire d’État, ancien président de Radio France, ancien président de la Bibliothèque nationale de France... et co-auteur en 1979 avec Jacques Julliard de « Le Monde » de Beuve-Méry, paru au Seuil, une maison d’édition où Jacques Julliard fut directeur de collection et dont Jean-Noël Jeanneney fut membre du conseil d’administration [6].

– Mona Ozouf, longtemps collaboratrice au Nouvel Observateur comme… Jacques Julliard.

« Les patrons de Libération et de Marianne devisent avec celui du Figaro », nous apprend Raphaëlle Bacqué. Comment ne pas reconnaître Laurent Joffrin dont la route croisa celle de Jacques Julliard au Nouvel Observateur et à la Fondation Saint-Simon ? Et comment ne pas être touché par la présence des actuels employeurs du décoré, qui croient manifestement aux bienfaits du travail des seniors (Jacques Julliard a 83 ans) ?

– Jean d’Ormesson, dont Jacques Julliard a fait l’éloge dans le numéro duFigaro daté du jour même de la remise de la breloque : « Passer d’Alfred de Musset à Jean d’Ormesson n’exige aucune transition particulière. C’est la même liberté de ton, la même gaieté d’écriture. Mais il y a plus de tohu-bohu chez Jean que chez Alfred. » Et tous deux sont désormais disponibles dans la « Bibliothèque de la Pléiade », aux éditions Gallimard [7].

– Manuel Valls, le mari d’Anne Gravoin.

– Alain Finkielkraut, ce « philosophe »-médiatique-indépassable (dans son genre), qui co-signa avec Jacques Julliard en 1995 la pétition « Esprit » de soutien au plan Juppé de destruction de la sécurité sociale, et qui invite régulièrement le nouveau commandeur de la Légion d’honneur dans « son » émission « Répliques » sur France Culture [8].

– Luc Ferry, ancien ministre de l’Éducation de Jean-Pierre Raffarin et « philosophe »-médiatique-insurpassable (dans son genre), qui fut membre, comme Jacques Julliard, de la Fondation Saint-Simon, et avec lequel il forma sur LCI un duo mythique de débatteurs d’accord sur tout et opposés sur rien, comme le montrait une savoureuse séquence du film Les Nouveaux Chiens de garde.


Comment expliquer la présence de ces dominants multi-positionnés à cette cérémonie d’hommage à Jacques Julliard ? C’est très simple, il suffit d’appliquer à ce dernier ce qu’il écrit lui-même à propos de Jean d’Ormesson dans Le Figaro du 3 octobre 2016 : « Au fond, [il] mange à beaucoup de râteliers, mais il les choisit bien. »

Le cocktail en l’honneur de Jacques Julliard analysé ci-dessus est certes anecdotique, mais il est exemplaire. Et s’il est dérisoire, il n’est pas insignifiant. Tous les invités de cet éditocrate ont été et seront célébrés, selon des modalités similaires, à l’occasion d’« événements » médiatico-mondains (entrée d’Alain Finkielkraut à l’Académie française, entrée de Jean d’Ormesson dans la « Pléiade », parution du dernier opus de Luc Ferry, colloque consacré à Mona Ozouf, etc., etc.).

Ces pratiques d’auto-célébration ritualisées et continues sont l’un des outils d’intégration et de renforcement de l’entre-soi des dominants – et, apprivoisant ses chefferies, l’un des symptômes, sinon des vecteurs, de l’asservissement du « quatrième pouvoir » au pouvoir politico-économique.


Denis Souchon

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