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4 janvier 2017 3 04 /01 /janvier /2017 14:36

Lucien Sève : un pavé dans la mare de la philosophie idéaliste

 
 

Voici un nouveau livre important de Lucien Sève, prenant place dans un ensemble intitulé « Penser avec Marx aujourd’hui », suivant « L’homme » ? et précédant « Le communisme » ? Important, en dehors du travail qu’il a représenté (700 p.), à la fois par son type de rapport à Marx qu’il présente et par trois thèmes essentiels.

Le rapport à Marx : Sève se réclame de celui-ci, mais pas au sens où il pourrait se dire "marxiste" parce que ce terme peut renvoyer à une interprétation particulière, dogmatisée et ossifiée de l’auteur du Capital comme le stalinisme, hard ou soft, a pu en fournir une au XXe siècle. Il s’inscrit plutôt dans ce qu’il appelle "la pensée-Marx", c’est-à-dire dans une filiation libre et critique à lui qui lui permet d’en garder l’essentiel, quitte à préciser, à interpeller et à enrichir cet "essentiel" : c’est ce que signifient les trois points d’interrogation dans les titres indiqués. C’est donc aussi une invitation implicite à pratiquer le même rapport à la "pensée-Sève".

Les trois thèmes essentiels, ici, sont successivement : la philosophie, le matérialisme et la dialectique.

La "philosophie"

Sur la philosophie Sève est catégorique, au moment même où Marx figure à l’écrit de l’agrégation de philosophie : il n’y a pas de "philosophie" de Marx en bonne et due forme, comme on le croit souvent en se référant, plus ou moins rigoureusement, à l’expression qu’Engels a pu en donner (avec son accord), à savoir un discours, matérialiste et dialectique, surplombant les sciences et prétendant les régenter de l’extérieur. Bien que philosophe de formation, l’originalité de son parcours intellectuel aura été de sortir de la philosophie telle qu’on l’a pratiquée depuis toujours et de le revendiquer explicitement dans sa 11e thèse sur Feuerbach : tous les philosophes (et pas seulement certains) sont accusés d’avoir simplement « interprété » le monde de différentes manières au lieu, non seulement de le « ransformer », mais de l’expliquer scientifiquement pour pouvoir le transformer. C’est d’ailleurs à la même époque, dans L’idéologie allemande, qu’il rappelle cette idée et la met en pratique : avec la connaissance positive de la réalité, la philosophie n’a plus de « milieu autonome » et il indique qu’il ne lui reste plus qu’à opérer une synthèse des « résultats les plus généraux » que l’on peut tirer de l’étude historique du développement humain. C’est sur cette base qu’il peut alors énoncer les principes d’une approche matérialiste de l’histoire, rompant en particulier avec l’approche idéaliste et spéculative de Hegel. Toute son œuvre scientifique ultérieure sur la société dépend donc de cette révolution théorique dans la manière de vouloir penser le monde.

Pourtant Sève ne s’en tient pas là et c’est ce qui fait l’originalité de sa réflexion. Car il n’en demeure pas moins, selon lui, du « philosophique » chez Marx, à savoir (c’est ainsi que je le comprends) des éléments de philosophie, implicites la plupart du temps et impliqués par ses analyses scientifiques de l’histoire et de la société, qui consistent en « catégories » universelles et non en « concepts » : ce sont les sciences qui expliquent le réel à l’aide de ceux-ci, particuliers, circonscrits et prouvés expérimentalement, alors que les catégories constituent la dimension spécifique de la philosophie. Réflexives et de second degré, elles pointent des aspects universels de cette même réalité : l’être, la matière, l’essence, le phénomène, les catégories du connaitre comme son objectivité, etc. La liste est impressionnante de ce qu’il met ainsi en évidence à la lumière de l’usage que Marx en fait et qu’il a peu théorisé, y compris lorsqu’elles sont engagées par son analyse du capitalisme comme celles de "tout", de "procès" ou de "contradiction". Mais ce qui est impressionnant aussi, c’est la culture dont il fait preuve dans cette réflexion, la développant au contact critique des plus grands comme Kant, Husserl ou Nietzsche (bien qu’il ne l’aime pas). On retiendra aussi la manière dont il va, du coup, penser le statut de ces catégories : elles ne disent pas l’être directement à la façon d’un savoir absolu sans sujet humain qui les produirait (comme chez Hegel), mais indirectement à travers la connaissance que l’homme en prend. C’est ce qu’il nomme leur statut « gnoséo-ontologique », qui fait que notre accès cognitif à la réalité est toujours médiatisé par notre rapport à elle, sans cesser d’être objectif… même quand nous disons, en matérialistes, que le monde est indépendant de nous, car c’est nous qui l’affirmons.

Mais c’est sur le matérialisme, précisément, que son apport me paraît le plus important et que l’on y trouve bien selon moi, et contre ce qu’il avance pourtant, non seulement du "philosophique", mais bien de la philosophie ou encore une philosophie, quoique d’un type foncièrement original.

Le matérialisme

C’est à une véritable réhabilitation du matérialisme philosophique que se livre ici Sève, avec beaucoup de profondeur et d’intelligence. Tâche toujours d’actualité et donc urgente, car il faut rappeler que le matérialisme a été constamment dominé, refoulé, méprisé dans l’histoire de la philosophie au profit de l’idéalisme : non seulement pour une raison purement théorique comme l’insuffisant développement des sciences qui ne paraissaient pas l’imposer, mais pour une raison directement idéologique et donc politique. Car il s’opposait aux idées religieuses dominantes dont la fonction était de justifier, par la référence à un Esprit premier, divin de préférence, le pouvoir des classes dominantes successives et les inégalités socio-économiques qui leur étaient liées. La preuve : en plein XXe siècle et alors que l’état des sciences avait considérablement changé, le matérialisme fut interdit dans l’enseignement par Victor Cousin, puis Victor Duruy, pour cause de proximité avec l’irréligion ! Il est vrai que son élaboration philosophique en avait du coup pâti. Sève relève le défi de lui redonner toute sa dignité philosophique aujourd’hui.

Mais d’abord qu’est-ce que le matérialisme, loin des préoccupations pratiques matérielles auxquelles le sens commun veut le réduire ? C’est une position intellectuelle qui affirme que la matière est première par rapport à la pensée humaine (ou l’esprit, ou la conscience), qu’elle la précédée dans le temps et qu’elle l’a produite. Celle-ci n’est par conséquent qu’une forme de la matière en évolution, parvenue à un haut degré de complexité et d’organisation, dépourvue de cette autonomie que nous lui accordons spontanément et que tous les penseurs idéalistes lui ont conférée, de Platon à Hegel en passant par Descartes, Berkeley, Kant, jusqu’à la phénoménologie contemporaine de Husserl pour laquelle la conscience et le monde se font face, sans que la première soit conçue comme provenant du second. Autre manière de dire que, quelle que soit la variété de ses formes, « l’unité de l’être réside dans sa matérialité » (Engels), pensée comprise. Mais, s’agissant de cette dernière, dire cela ne suffit pas car, comme le rappelle justement Sève, on ne pense pas tout seul, en dehors de l’histoire et de la société et l’on sait qu’un enfant sauvage, coupé de toute éducation, ne devient pas un homme. Une explication matérialiste recevable de la pensée suppose donc que l’on tienne compte de tous les processus culturels (et pas seulement biologiques) qui l’ont façonnée : le langage, les rapports interindividuels et sociaux, le développement de la production matérielle, les catégories de pensée forgées dans l’histoire, les acquis scientifiques et techniques à travers lesquels elle progresse. La liste n’est pas close, mais elle montre que le fait de penser, s’il constitue bien un élément subjectif avec sa spécificité propre, est fondamentalement une réalité objective (« objectale » dit-il), qui dépend du monde naturel et historique, y trouve sa source et lui est donc entièrement immanente. Et un individu ne s’hominise – l’auteur y insiste – qu’en s’appropriant ce patrimoine historique qui lui est initialement extérieur et qui définit l’essence sociale de l’homme (voir la 6e thèse sur Feuerbach).

Néanmoins, cette historicité de la pensée, avec sa matérialité propre, ne doit pas nous faire oublier son origine naturelle, ce que Sève a parfois tendance à sous-estimer tout en nous apportant la preuve qu’elle existe. L’homme, avec ses potentialités propres que ne possède pas l’animal, est issu d’une évolution des espèces que le darwinisme (que Marx connaissait) a désormais établie. Elle l’a doté d’un cerveau dont l’histoire sociale qui a suivi a activé les capacités, par un effet de rétroaction de l’historique (produit) sur le biologique (donné) qui pour l’auteur est primordial. Il n’empêche : c’est bien la nature matérielle, initialement non pensante, qui a engendré la pensée humaine, avec toutes ses particularités (dont le sens moral), à travers toute une série de phases dont la science est en train de rendre compte, sans conteste possible. C’est ici que l’on ne peut qu’admirer l’ « esquisse » de cette genèse qu’il nous propose sur la base d’une information scientifique pointue (p. 447-455) : partant de l’idée que la conscience est un rapport à quelque chose qui nous le représente, il nous montre la naissance de ce rapport à un niveau infinitésimal de la microphysique lorsqu’une individualité matérielle réagit à une autre et en porte la marque. On peut voir dans cette "marque" l’anticipation minuscule et métaphorique d’une perception puisqu’elle manifeste le rapport à une autre individualité matérielle. De degré en degré, en passant bien évidemment par l’évolution du vivant et ses rapports actifs avec son milieu, on assiste à l’émergence progressive d’une pensée accompagnée d’un "soi", à partir d’un point de départ d’où elle était absente, et qui est apte désormais à penser le monde dont elle vient, pour le connaître et se connaître en lui ! On voit, par opposition, la misère théorique du spiritualisme sous toutes se formes, incapable qu’il est de penser philosophiquement avec la science pour en dégager le sens philosophique implicite quant au monde et quant à l’homme… clairement anti-spiritualiste !

Encore faut-il être sûr que la science nous fait connaître l’essence des choses telles qu’elles sont hors de nous et indépendamment de nous, fussent-elles mouvantes et contradictoires. Ici encore l’apport de ce livre est crucial tant il s’oppose à la vague de relativisme qui domine dans la philosophie de la connaissance aujourd’hui et qui voudrait que la science construise le monde qu’elle représente, sans portée cognitive véritable donc, comme on le voit chez Foucault avec ses « jeux de vérité » ou chez un Rorty, aux États-Unis, affirmant qu’il n’y a pas plus de vérité dans une théorie scientifique que dans un roman ! Sève, dans la lignée de Marx mais aussi de quelques rares grands esprits contemporains comme Bouveresse, prend le contre-pied exact de cette position. Réélaborant à nouveaux frais la catégorie d’essence, il nous montre que si la science, par tous les processus actifs qui la constituent, est bien une production humaine, c’est une production cognitive qui nous découvre l’essence objective de la réalité et qui la reproduit fidèlement par ses productions mêmes, dans l’élément de la pensée théorique – ce que Marx avait trop brièvement indiqué à propos de l’économie politique. Quelle preuve en avons-nous, demandera-t-on ? Elle est simple, quoique générale et portant sur le long terme, et Lénine l’avait déjà énoncée : la pratique, c’est-à-dire le pouvoir que le savoir scientifique nous donne sur le réel dès lors que nous connaissons ses lois de fonctionnement ou de développement. C’est ce pouvoir qui spécifie la connaissance scientifique alors que l’ignorance, l’erreur ou l’illusion nous laissent impuissants face au monde naturel et social. On voit alors l’importance politique que présente le matérialisme ainsi éclairé, pour nous hommes : il est le seul courant de pensée qui nous permette de concevoir une liberté humaine effective, hors du mythe du libre arbitre : celle d’un savoir-pouvoir à l’égard de la réalité, qui nous rend capables d’exercer une puissance sur nos vies concrètes en maîtrisant les déterminismes qui les empêchent de s’épanouir.

On aura compris que le matérialisme philosophique n’est pas une interprétation du monde de plus, qu’on pourrait choisir ou non au gré d’une préférence subjective. D’abord parce qu’il est clair que la matière dont il part et dont il parle n’a pas, comme on le dit parfois, disparu : les changements de son concept scientifique (atomes, énergie, champ, quanta) n’ont en rien modifié son statut catégoriel de réalité générale précédant la pensée et la produisant. Ensuite parce que sur cette base, on peut le considérer comme scientifiquement fondé. Sève n’y voit pourtant qu’une « attitude » liée aux sciences ; je pense qu’on doit aller plus loin et y voir une véritable position philosophique justifiée et même prouvée par le développement contemporain de la science, donc intellectuellement contraignante. Qu’en est-il alors de la dialectique à laquelle Sève accorde beaucoup d’importance et dont il entend montrer que son affirmation est précisément imposée par cette même science, dans tous les domaines ?

La dialectique

Je le dis tout de suite : je suis fermement partisan d’une dialectique "minimale" : unité de la réalité, interconnexions, antagonismes voire contrariétés, changement. Sève, lui, ne se contente pas de ce minimum et son apport est ici ambitieux. Il porte d’abord sur le statut de cette dialectique : elle rompt avec celle de Hegel, idéaliste puisque exprimant le développement d’un Esprit premier, mais il ne la traite pas cependant en « chien crevé ». Il refuse de la remettre simplement « sur ses pieds », c’est-à-dire de la rendre matérialiste pour lui trouver « une physionomie tout à fait raisonnable », comme le voulait une formule de Marx un peu sommaire, qui signifiait qu’on pouvait la conserver telle quelle à condition de l’intégrer dans un cadre matériel. Cependant, tout en la valorisant, il estime qu’il faut en repenser le statut dans ce nouveau contexte. Il s’agira donc de voir dans ses figures connues comme la contradiction ou la négation de la négation, non des lois exprimant directement des propriétés du réel, comme ce fut le cas avec le Diamat (= matérialisme dialectique) stalinien, lois pouvant alors s’imposer aux sciences et fonctionnant comme critère, totalement fallacieux, de leur vérité empirique, mais des figures secondes réfléchissant la connaissance scientifique du monde. C’est ainsi que la contradiction n’est pas en elle-même inhérente au réel puisque le réel matériel ne disant rien, il ne peut non plus se contredire. Ce sont les concepts par lesquels nous le connaissons qui, eux, se contredisent, tout en étant liés, comme ceux de maître et esclave. Les catégories dialectiques sont donc bien réflexives, de caractère « onto-gnoséologique » cette fois-ci, entendons : exprimant le réel à travers la connaissance que nous en prenons.

Sève peut alors mener un travail considérable d’enrichissement de celles-ci et montrer leur présence active au sein des sciences, quitte à récuser les professions de foi anti-dialectiques de nombreux scientifiques, à l’encontre même des résultats de leurs travaux : rapport, procès, interrelation, contradiction, unité de l’identité et de la différence, etc., l’ouvrage multiplie à l’extrême les figures illustrant la dialecticité de la connaissance (comme de la réalité) et s’opposant aux formes de pensée limitées du seul entendement analytique.

C’est ici qu’on finira par deux remarques : 1 À multiplier ainsi la figure de la dialectique avec le souci d’en préciser la compréhension et d’en élargir l’extension, n’en dilue-t-on pas la spécificité théorique par rapport à ce que les sciences nous apportent elles-mêmes concrètement, sans souci réflexif de "dialectique" ? Et, 2, peut-on faire de la dialectique une méthode de pensée qui serait opératoire sur le plan de la connaissance, comme il y a une méthode expérimentale qui guide consciemment le chercheur ? Kant, dans sa Logique (très peu dialectique, d’ailleurs) refusait de voir dans celle-ci un « organon », c'est-à-dire un instrument réfléchi de connaissance, et il ne considérait ses lois que comme des processus régissant inconsciemment la pensée humaine, même si elles débouchaient sur des règles que l’on pouvait formaliser et que l’on devait respecter. N’est-ce pas aussi le cas de la dialectique, qui nous renseigne après-coup sur la manière dont les sciences pensent le monde et sur celle dont on doit penser le monde à partir d’elles – quitte à nous aider aussi à réfuter des visions contraires ? La dialectique, donc, comme discours réflexif et philosophique, plutôt que directement heuristique, producteur par lui-même de résultats ? C’est à ce questionnement final que cet ouvrage d’envergure nous incite.

Yvon Quiniou, le 23 janvier 2015. Publié sur le site de Cerises.

« La philosophie » ? La Dispute, 2014, 700 p. -

Yvon Quiniou est philosophe, membre du Conseil de rédaction de La Pensée et de la rédaction d'Actuel Marx. Dernier ouvrage paru ): Critique de la religion. Une imposture morale, intellectuelle et politique, Éd. La ville brûle,

 

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