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16 août 2017 3 16 /08 /août /2017 02:46

Il semble un peu bousculé par ses convictions, Pablo Stefanoni, dans l’article qu’il a fait paraître sur le site Nueva Sociedad sous le titre « El retroceso ‘nacional-estalinista’ » (« le recul ‘national-staliniste’ ») et repris sur Mediapart sous le titre « La tentation du national-stalinisme au Venezuela ». Il constate – un peu vite –, juge – un peu trop vite –, mais ne renseigne pas. Le lecteur est trimballé et secoué entre des propos péremptoires qui claquent comme des coups de cravache et ne trouve pas à se raccrocher à une perspective historique, à la profondeur d’une analyse ou à un minimum de prudence intellectuelle. Un tract militant, en somme, que cet article qui ne creuse pas ses propres arguments et apporte un soutien inattendu à la propagande occidentale contre la révolution bolivarienne. Est-ce bien digne de l’ex-directeur de l’édition bolivienne du Monde diplomatique?
Citant, pêle-mêle, la corruption de l’armée, les coupures d’électricité, les pénuries et une violence urbaine incontrôlée, l’auteur prétend mettre en évidence la « dégradation morale du processus bolivarien ». Quel que soit le problème évoqué, le président Maduro en est considéré comme le principal responsable et, si ce dernier accuse les Etats-Unis de mener une guerre économique contre son pays, c’est uniquement parce qu’il est de mauvaise foi et qu’il cherche à détourner l’attention de ses propres forfaitures.  « L’Empire conspire partout, écrit Pablo Stefanoni, mais dans les autres pays de l’ALBA, plus ou moins bien administrés, la nourriture ne manque pas sur les marchés ». A chacun ses responsabilités ! Et pour contrer la sanction de l’électorat, il a inventé l’  « entourloupe » de la Constituante – le texte original dit « la manœuvre », « la maniobra » – afin de neutraliser un Congrès où l’opposition est majoritaire depuis 2015. Une démarche révélatrice de la dérive autoritaire constatée par Pablo Stefanoni qui affirme que « ce n’est pas la première fois, ni la dernière, qu’au nom du dépassement de la « démocratie libérale », on supprime la démocratie avec le libéralisme ». D’ailleurs, selon lui, les signes ne trompent pas: plus le gouvernement bolivarien perd en légitimité démocratique, plus il laisse paraître sa « sensibilité nationale-stalinienne », une tendance de fond qu’illustrerait la fascination du président pour le colonel Kadhafi et sa politique de « remplacement de  la démocratie libérale par un État de masse fondé sur son pouvoir personnel et sur une police secrète efficace ». 
Avant d’avancer dans le débat, il nous semble indispensable de souligner qu’en accablant ainsi le président Maduro, Pablo Stefanoni fait, qu’il le veuille ou non, le jeu de la droite vénézuélienne. En voulant démâter une révolution menée, depuis le début, sous les vents contraires du néolibéralisme, il se place, de fait, du côté des États-Unis – prêts à intervenir militairement comme l’a récemment déclaré Donald Trump – et d’organisations comme la NED qui veillent à ce que le monde reste ouvert à la démocratie de marché, à la démocratie des profits défendue par les rentiers de Wall Street, une démocratie gueulée lors de soulèvements populaires soigneusement préparés et qui, en cas de victoire, est sommée de renier son étymologie.
Alors, prenons un peu de recul.
Lorsque Hugo Chavez arrive au pouvoir, il n’est pas le leader d’un mouvement homogène, tous ses suiveurs ne sont pas convaincus de la nécessité de bâtir un monde plus juste. Comme l’explique Sébastien Ville[1], Chavez est alors entouré de « centaines de petits barons locaux » et de « quelques dizaines de cadres de l’ancien régime » qui l’ont rejoint par opportunisme. « Une partie de la bourgeoisie vénézuélienne » a fait campagne à ses côtés en espérant que ce lieutenant-colonel, une fois élu, s’endormirait dans les délices de Capoue et leur laisserait les mains libres. Une hétérogénéité qui explique l’enlisement des premières réformes de Chavez. Dès le départ, ces « conservateurs incrustés dans la coalition de Chavez […] font inscrire dans la Constitution des dispositions qui font obstacle à la radicalité portée par la population » (Ville). Conscient de cette trahison venant de ses propres rangs, Chavez « se fait voter les pleins pouvoirs en 2001 et décrète 49 lois » ce qui amènera des lock-out patronaux et l’entretien de pénuries organisées, en réalité, par l’opposition patronale. Maurice Lemoine cite le cas des producteurs de lait de l’État de Zulia qui « jetaient dans les rivières, des millions de litres de leur production pour générer la pénurie ». Parions qu’une enquête approfondie multiplierait les exemples de ce type.
Cette guerre du patronat contre la révolution atteint son point culminant en avril 2002, lors du coup d’Etat de Pedro Carmona et de la Fedecámaras (le MEDEF vénézuélien), une opération mise en échec en deux jours grâce à la présence de réseaux chavistes au sein de l’armée.
Contraint de court-circuiter un appareil d’État « complice […] de l’opposition et principal organisateur de la corruption », Hugo Chavez lance alors les grandes missions sociales. Il est indispensable de contourner les instances politiques qui fonctionnent comme des relais irréformables de l’oligarchie. En 2005, par exemple, c’est très consciemment qu’ « il fait appel à la mobilisation populaire [pour] s’opposer à l’inertie des gouverneurs, maires ou ministres chavistes » à travers l’Union Nationale des Travailleurs (UNT).
« Drôle de Président de la République qui en appelle à la subversion de son pouvoir politique », s’exclame Sébastien Ville qui observe, en outre, que c’est la confrontation avec la violence de l’opposition qui provoque la radicalisation du gouvernement. Une situation qui n’est pas sans rappeler le cas de Fidel Castro qui, pris à la gorge dès sa réforme agraire par l’establishment étasunien et voyant son pays ciblé par des attentats et des bombardements yankees, finira par se déclarer marxiste-léniniste. Quand les capitalistes intégristes poussent la gauche à devenir extrémiste…
Mais Hugo Chavez a beau faire, la société vénézuélienne reste gangrenée par une corruption qui va jusqu’à empêcher la mise en application des décrets. Sébastien Ville cite l’exemple des « grands propriétaires [qui] continuent de faire la loi dans les campagnes grâce à leurs milices privées » et, bien entendu, graissent la patte de « certains cadres de l’institution de réforme agraire ». On ne modifie pas un pays en quelques années, on ne fait pas disparaître un système d’allégeances et de passe-droits avec des ordonnances. La population l’a compris et, méfiante devant des cadres intermédiaires de la révolution, elle boude de plus en plus les élections locales. Sébastien Ville rejoint l’analyse d’Allende dans son analyse des réalités politiques :
« L’appareil d’État (échelons locaux compris), construit pour d’autres intérêts que ceux des masses populaires, ne répond pas aux impulsions de Chavez ; il est un nid de corruption et de clientélisme caractéristique de quarante années de ‘démocratie bipartisane’ »
Bilan : Chavez doit admettre que, malgré huit années passées à la tête du pays, il n’est pas parvenu à mettre en œuvre l’ensemble de sa politique.
Quelle solution apporter alors ? La réponse de Sébastien Ville est parfaitement logique: « Il faut […] détruire l’Etat pour construire un nouveau système d’organisation sociale ».
Bâtir un État révolutionnaire à la place de l’État conservateur, dissoudre les réseaux patronaux qui traversent le tissu social et faire le ménage dans les rangs de la révolution bolivarienne car « nombreux sont les affairistes et arrivistes qui ont fait leur nid dans [son] sillage ».
Une solution pas facile à mettre en œuvre. La révolution a-t-elle les moyens de mener cette guerre contre le patronat qui parasite le pays ?
Pablo Stefanoni semble penser que non. Au début de son article, il cite les paroles de Bertrand Russell, qui, dans un livre intitulé Théorie et pratique du bolchevisme, « avait soutenu que le prix des méthodes [des bolcheviques] était très élevé et que, même en payant ce prix, le résultat n’était pas garanti ». Pablo Stefanoni a du mal à croire aux solutions radicales et préfère se tourner vers l’espoir d’une « normalisation démocratique qui inclurait des contenus sociaux et égalitaires ». Facile sur le papier, facile et progressiste, très social-démocrate, c’est-à-dire en bonne conscience qui avale ses propres mots et les trouve exquis. Il n’est sans doute pas dans le tempérament de Pablo Stefanoni de prendre d’assaut une démocratie que Sartre a défini un jour comme « un ensemble de droits formels accompagnés de démentis concrets ». Il nous semble, d’ailleurs que c’est ici qu’on doit chercher la raison de ce billet : dire à la gauche vénézuélienne que la révolution, ça ne vaut pas le coup, que Lénine est mort et que le chavisme est devenu une farce dramatique. Le changement doit se gagner lentement, en travaillant dur et en faisant preuve d’imagination. Mais, surtout, pas de révolution ! Pas de secousse ! Pas d’excès d’autorité ! Et gare au « national-stalinisme » ! « Faisons tout ce qui est possible pour que Caracas ne soit pas notre mur de Berlin du XXIème siècle », conclut Pablo Stefanoni avec une grandiloquence dont il ne perçoit pas le ridicule.
Dans leur livre La deuxième droite, Jean-Pierre Garnier et Louis Janover affirment qu’ « en acceptant de se soumettre aux mécanismes du système électoral, on conforte l’idée qu’il ne peut exister une voie radicale pour sortir du statu quo, on se place sur le terrain choisi par l’adversaire à qui on offre les meilleures armes ». Pour ces auteurs, le système électoral se limite à « envoyer tour à tour au Parlement et au gouvernement des majorités opposées sur la manière de gérer le système capitaliste mais d’accord pour n’en pas toucher les fondements. »
On aurait aimé que le billet de Pablo Stefanoni décrive mieux et plus précisément la réalité sociale et politique du Venezuela, qu’il expose avec une clarté méticuleuse le fonctionnement d’un État capable de tenir tête, sournoisement, à la majorité placée à sa tête par les élections. On aurait aimé qu’il étale sous nos yeux l’anatomie d’un système de clientélisme et de corruption qui donne à la société vénézuélienne son caractère féodal, avec son cortège de potentats capables de traverser toutes les majorités et de détourner la politique à leur profit.
Mais c’est, manifestement, trop demander.
Bruno Adrie
[1] Sébastien Ville, « La révolution bolivarienne du Venezuela », (Actuel Marx 2007/2 (n° 42), p. 71-83)

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Published by bruno fornaciari - dans ACTUALITES INTERNATIONAL
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