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9 juillet 2012 1 09 /07 /juillet /2012 07:41

 

 

Front de gauche bien installé, mais...

Par Roger Martelli| 8 juillet 2012
 

La séquence électorale est achevée. La gauche a gagné à deux reprises. Les socialistes retournent au pouvoir avec une majorité absolue. L’abstention législative est à son sommet. Le Front national relooké et conforté colore la droite tout entière. Le Front de gauche s’est installé vaillamment dans le paysage mais a moins de députés que le PCF n’en avait auparavant.


Tout n’a pas commencé dans la félicité. Jusqu’au mois de novembre dernier, les sondages donnent au candidat du Front de gauche, Jean-Luc Mélenchon un score modeste, de 4 % à 8 %. Infiniment mieux que le très faible résultat communiste de 2007, déjà au-dessus du niveau annoncé pour Olivier Besancenot, toujours candidat putatif, mais très au-dessous des espérances, le total des estimations en faveur de la gauche de gauche se situant en-deçà des fatidiques 10 %. L’annonce inopinée du retrait de Besancenot à l’automne, libère toutefois brusquement l’espace de celui que les médias s’obstinent à classer sous l’étiquette malvenue de « populiste de gauche ».

 

En tout cas, la situation change brutalement au printemps. Alors que la campagne électorale semble s’assoupir, les sondages laissent entrevoir une sensible montée de l’ex-socialiste, qui sait marier la formule assassine (son « capitaine de pédalo », adressé à François Hollande, fait le buzz…) et la rigoureuse démonstration pédagogique. Le 18 mars, c’est le choc. Alors que 30 000 personnes maximum étaient attendues pour une manifestation parisienne de rue, ce sont 120 000 participants enthousiastes qui se pressent place de la Bastille. Dès lors la machine est enclenchée. Lille, Toulouse, Marseille… Les rassemblements populaires de plein air – une novation… – sont gigantesques et chaleureux et les sondages s’envolent. À tel point que certains se prennent à rêver : et pourquoi pas une présence au second tour ?

 

Paradoxalement, alors que les plus de 11 % de Jean-Luc Mélenchon constituent le plus gros résultat à la gauche du PS depuis 1981, le score du candidat et le fait qu’il ait été devancé par Marine Le Pen sont vécus comme une déception. Il n’y a pourtant pas de quoi. À lui seul, Mélenchon dépasse de 2,2 % le total des pourcentages du PCF et de l’extrême gauche en 2007. Alors que les voix s’étaient dispersées à la gauche du PS, entre 1995 et 2007, elles sont cette fois concentrées sur le Front de gauche. Le camouflet de 2007 est effacé.

Un début d’ancrage prometteur

La répartition territoriale du vote Mélenchon est bien équilibrée : 12 régions et 44 départements au-dessus de la moyenne nationale, pour une fourchette plutôt resserrée (entre 17 % en Seine- Saint-Denis et 7,2 % dans le Bas-Rhin). Alors que la rétraction du vote communiste après 1978 s’était accompagnée de sa dénationalisation, la distribution du vote Mélenchon en fait d’emblée un phénomène national, sans zone de dangereuse marginalisation.

 

La géographie départementale juxtapose deux cartes : celle du vote communiste traditionnel (dans l’Ile-de-France, le Nord-Pas-de-Calais, les contreforts du Massif central, le littoral méditerranéen) et des territoires plutôt propices à un vote socialiste ou radical, dans le Sud-Ouest et le Languedoc-Roussillon. Grosso modo, la carte générale du vote Mélenchon se glisse dans la vieille carte du vote d’extrême gauche socialiste d’avant 1914. C’est celle du courant démocratique révolutionnaire de souche plébéienne depuis la Révolution française.

 

Les résultats communaux du premier tour montrent par ailleurs une inversion de tendance par rapport aux précédentes élections. En 2002 et en 2007, le vote communiste était plus faible que la moyenne nationale dans les grandes villes ; en 2012, Jean-Luc Mélenchon fait ses meilleurs scores dans les communes de plus de 100 000 habitants. L’épaisseur de son vote augmente régulièrement avec la taille des communes. Il tend ainsi à s’aligner sur la distribution du vote de gauche en général et il n’y a pas d’espace socioterritorial qui témoignerait d’une fragilité particulière. Ce constat peut d’ailleurs se rapprocher des quelques indications de sondages qui suggèrent que la propension au vote en faveur du candidat du Front de gauche est plutôt sociologiquement équilibrée (IFOP, OpinionWay), observable dans des proportions voisines chez les ouvriers (entre 15 % et 18 %), chez les professions intermédiaires (14 %) et chez les cadres supérieurs (9 % à 10 %).

 

C’est en tout cas la nette progression du Front de gauche qui permet à la gauche de frôler désormais la majorité dans les plus grandes villes (plus de 50 000 habitants). Au final, le Front de gauche dans les grandes agglomérations ramène la gauche de gauche vers des niveaux inconnus depuis longtemps en milieu urbanisé. En réalisant une moyenne de 12,4 % dans les vingt plus grandes métropoles, il égale à lui seul le score de la gauche radicale en 1995 (12,3 %) et se rapproche du niveau exceptionnel de 2002 (15,9 %), l’année où l’extrême gauche avait réussi une percée exceptionnelle au coeur de la France urbaine. Le cas parisien est particulièrement éloquent : dans cette ville qui fut marquée par une forte présence communiste jusqu’en 1978, le PCF avait été marginalisé dans les grands scrutins nationaux (4,7 % en 1995, 2,2 % en 2002, 1,2 % en 2007). En 2012, Jean-Luc Mélenchon y recueille 11,1 % (contre 9 % et 9,5 % pour le total de la gauche radicale en 1995 et 2002).

La déception des législatives

Il reste à transformer l’essai de la présidentielle aux législatives qui suivent. A priori, elles s’annoncent favorables : dans toutes les élections précédentes sans exception, le PCF a obtenu des scores législatifs nettement supérieurs aux présidentiels. Présent partout, le Front de gauche espère donc faire mieux que les candidats communistes aux consultations précédentes. La campagne électorale est courte, et fort peu nationale. La langue française dit l’essentiel : on parle de l’élection présidentielle au singulier (il n’y a qu’une circonscription) et des élections législatives au pluriel (autant de circonscriptions que de sièges à pourvoir). Pour le Front, tout particulièrement, l’élection se décline au pluriel. À la limite, la tonalité générale est donnée par l’élection emblématique d’Hénin-Beaumont, où Jean-Luc Mélenchon a décidé courageusement d’aller croiser les fers avec Marine Le Pen. Mais la polarisation sur le combat anti-FN laisse dans l’ombre le message global porté à l’occasion de la présidentielle. Dès le premier tour, les résultats s’avèrent décevants. Nationalement, le Front de gauche doit se contenter d’un petit 6,9 %, nettement supérieur aux 4,4 % communistes de 2007, mais bien au-dessous du score présidentiel du 22 avril.

 

Plus rudes, symboliquement, l’échec d’Hénin-Beaumont où Mélenchon est devancé par Marine Le Pen et le candidat socialiste et, plus encore peut-être, la mise à l’écart des « sortants » du Front de gauche, en particulier dans la petite ceinture parisienne. Dans plusieurs « citadelles » communistes, Ivry, Gennevilliers ou Saint-Denis, le député sortant est devancé par les socialistes et les Verts. Au final, le Front de gauche doit se contenter de 11 sièges métropolitains contre 16 dans la précédente assemblée. Le groupe est préservé grâce à l’apport de députés des outremers, mais la pilule est amère…

 

Il est vrai que le Front de gauche n’est pas le seul à faire grise mine. Dans des élections de participation électorale exceptionnellement faible (deux nouveaux records d’abstention législative…), la bipolarisation partisane a joué à plein, comme elle tend à le faire massivement depuis 1981. À droite comme à gauche, tout ce qui n’est pas le parti dominant, PS et UMP, a pâti plus ou moins du phénomène. La mésaventure de François Bayrou est en ce sens particulièrement emblématique. Quant aux Verts, ils ne profitent que moyennement de leur mise sur orbite socialiste : près de 40 % de leurs voix sont engrangées dans les circonscriptions concernées par leur accord avec le PS. Dans l’ensemble des autres, ils atteignent un pourcentage de 3,7 %, soit à peine plus qu’en 2007 (3,3 %). Le Front de gauche n’a pas échappé à la mécanique pénalisante.

Des résultats en demi-teintes

Il faut toutefois se garder des jugements à l’emporte-pièce. Pour le Front de gauche, les législatives n’annulent pas la présidentielle. Et ces législatives elles-mêmes doivent être considérées de façon contrastée.

Dans 26 départements, le Front de gauche fait plus que doubler les scores communistes de 2007 et dans huit il fait plus que les tripler. Dans les circonscriptions où le vote en faveur du Front de gauche pouvait apparaître comme « utile » (les zones de vote dense, et notamment les circonscriptions des sortants), le Front de gauche a progressé nettement entre la présidentielle et le scrutin législatif ; mais en retrouvant presque partout le score de François Hollande, les candidats socialistes ont enregistré une progression par rapport à 2007 qui, cette fois, leur permet enfin de devancer des candidats communistes au premier tour. Plus globalement, les législatives confirment le mouvement de relative « renationalisation » révélé par la présidentielle. En 2002 et 2007, 60 à 70 départements se situaient pour le PCF audessous du seuil délicat des 5 % et, en 2007, 18 d’entre eux étaient même au-dessous des 2 % ; en 2012, le nombre des départements où le Front de gauche reste à moins de 5 % est tombé à 29 et aucun n’est au-dessous des 2 %.

Il est vrai que pour ces législatives de 2012 le Front de gauche restait tributaire de l’implantation du PCF, d’autant plus que 80 % des candidatures avaient été réservées à des communistes. De ce point de vue, comme dans beaucoup d’autres, le Front se trouve décidément dans une manière d’entre-deux. D’un côté, la carte électorale se renforce par le bas. Les départements où le PCF est au-dessus des 10 % étaient 7 en 2002 et 5 en 2007 ; en 2012, ils sont au nombre de 13. De même on comptait, en 2002, 345 circonscriptions où le PCF était sous le seuil des périlleux 5 % et elles étaient passées à 401 en 2007 ; en 2012, ce n’est plus le cas que pour 199 circonscriptions.

 

En revanche, la situation se fragilise au sommet du tableau. Dans une logique de scrutin uninominal majoritaire, le seuil de 20 % est celui qui permet à une force politique de jouer la position hégémonique l’autorisant à postuler une présence au second tour. Or le nombre des circonscriptions où ce seuil est franchi est passé de 72 en 1988 à 56 en 1997, 34 en 2002, 23 en 2007, pour descendre à 20 en 2012. Quant au seuil des 30 %, qui assure quasiment la présence au second tour, il est passé de 23 en 1988 à 10 en 2012. Les fondations se renforcent, mais la toiture est fragile ; la marginalisation globale s’éloigne, mais l’érosion des vieilles zones de force n’est pas nécessairement stoppée.

 

Le Front de gauche est une force qui compte, qui mobilise, qui attire la sympathie ; il n’est pas pour autant considéré comme une force capable d’impulser un changement concret à l’échelle du pays. La capacité d’agrégation nationale qui avait fait naguère la fortune du PCF continue de se déliter dans les espaces de vote dense ; elle n’est pas remplacée par une capacité perçue comme au moins équivalente. Quelques semaines avant le 22 avril, certains sondages suggéraient un vote Mélenchon flirtant avec les 18 %. Il s’agissait en fait de déclarations de sympathie, davantage que des intentions de vote. Mais la sympathie, couplée à la vigueur de la dynamique militante retrouvée, dit l’ampleur d’un champ des possibles. Le Front de gauche a commencé d’occuper ce champ. À lui de dire comment il peut consolider et élargir encore son ancrage réel.

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