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22 mai 2011 7 22 /05 /mai /2011 10:17

RESPECT DU PLURALISME DANS LES MÉDIAS

 

Mme Jacqueline Fraysse – La présente proposition de loi (22 mai 2008) pose une vraie question, car il n’y a pas de démocratie possible si tous les points de vue ne peuvent s’exprimer, de même qu’il n’y a pas de gouvernement juste et efficace qui ne soit pas soumis à la transparence et à la critique.

 

Qu’un Président de la République perpétuellement en campagne puisse, quand bon lui semble, s’inviter pour deux heures dans les deux principales chaînes de télévision pour expliquer sa politique – ou du moins ce qu’il décide d’en dire – sans qu’aucune contradiction ne puisse lui être apportée pose un réel problème.

 

Le fait que la diversité des opinions ne soit que très imparfaitement représentée dans les médias – singulièrement à la télévision – ne date pas d’hier. Nombre de commentateurs ont ainsi relevé la responsabilité des journaux télévisés dans la présence du candidat d’extrême droite au second tour de l’élection présidentielle de 2002. De même, lors de la campagne référendaire sur le Traité constitutionnel européen, nous nous sommes insurgés contre la partialité manifeste des principaux médias français. A l’occasion de la dernière campagne présidentielle, ce sont les journalistes de l’audiovisuel public eux-mêmes qui, en grand nombre, ont lancé un appel au respect du pluralisme.

 

Cette proposition de loi s’attaque par conséquent à une anomalie réelle, mais force est de constater qu’elle reste à la surface des choses. En effet, le pluralisme ne saurait se limiter aux seuls médias audiovisuels et aux nombreuses apparitions du chef de l’État sur ces médias. La question concerne l’ensemble des supports et l’ensemble des opinions.

 

Qu’attend-on en effet des médias ? Qu’ils organisent une confrontation des points de vue afin de permettre au citoyen de se forger sa propre opinion. Or, ce qui caractérise de plus en plus nos médias, c’est leur uniformité idéologique sur les questions politiques, économiques et culturelles, ainsi que la très faible place accordée au débat d’idées. Le paysage médiatique français est paradoxal. S’il existe manifestement une pluralité dans l’offre, avec de nombreux titres de la presse écrite et de nombreuses chaînes de télévision, surtout depuis l’apparition de la TNT, il ne s’agit en fait que d’une pluralité de façade qui ne rend pas bien compte de la diversité des opinions.

 

Deux raisons essentielles expliquent cet état de fait. D’abord, les médias restent concentrés aux mains de quelques grands groupes industriels et financiers : Bouygues – avec le mastodonte TF1 ; Lagardère, avec une pléthore de titres de la presse écrite, des radios et des chaînes thématiques ; Dassault, avec le Figaro et plusieurs titres de la presse quotidienne régionale, pour ne citer que les principaux acteurs.

 

Cette situation n’est certes pas propre à la France, mais cela ne la rend pas plus acceptable. Si l’on y ajoute la proximité des élites économiques et politiques, particulièrement prononcée dans notre pays, la confusion des genres est assurée lorsque ces élites économiques se piquent de communication !

 

Et la confusion des genres est d’autant plus préjudiciable que certains de ces groupes vivent essentiellement de la commande publique : Bouygues pour le BTP, Lagardère et Dassault pour l’armement,Vivendi pour l’eau et les déchets, etc.

Il y a là pour le moins une collusion d’intérêts avec des risques de dérives inquiétantes. Comment ne pas penser en effet, quand toutes les municipalités renégocient à la baisse leur contrat de fourniture d’eau avec Vivendi, que ce groupe a financé son empire audiovisuel en surfacturant le prix de l’eau ? Si les capitaines d’industrie investissent dans les médias, c’est moins pour promouvoir le débat d’idées que pour s’assurer de confortables profits et des leviers d’intervention politique. Ils ne se donnent d’ailleurs même pas la peine de dissimuler cette collusion. Et après ce qu’a été l’attitude de TF1 lors des dernières élections présidentielles, ce n’est pas l’embauche, comme directeur adjoint de la chaîne, de l’ancien directeur de campagne de Nicolas Sarkozy qui va dissiper le trouble.

 

S’agissant de TF1 justement, on peut donc s’interroger sur le renouvellement, en 2012 de la concession accordée à Bouygues en 1986. Bouygues s’était alors engagé à respecter le «mieux-disant culturel», défini dans le cahier des charges comme le respect de la dignité de la personne humaine, le caractère pluraliste de l’expression de courants de pensée et d’opinion, la qualité de l’information. À la place, nous avons droit à la téléréalité, et à un journal de 13 heures au service du pouvoir en place. À l’évidence, TF1 n’a pas respecté le cahier des charges. Le CSA ne devrait donc pas renouveler la concession. Mais osera-t-il le faire, en 2012 ?

Personne n’est dupe sur les raisons profondes de « l’amitié sincère » et de la proximité affichée, voire étalée, entre Nicolas Sarkozy et les principaux patrons de presse, ses « frères » comme le dit si bien Arnaud Lagardère. Tout ce beau monde ne partage pas seulement une passion pour les yachts ou le goût des grosses montres, il partage avant tout des intérêts communs.

 

Pourquoi les principaux médias feraient-ils une place à la remise en cause de la mondialisation et de la financiarisation de l’économie, alors que les groupes qui en sont propriétaires sont les acteurs de cette mondialisation et de cette financiarisation ? Ils soutiennent tout naturellement les hommes politiques et les idéologies qui défendent ces choix économiques, qui encouragent l’argent roi, plafonnent l’ISF jusqu’à le rendre inopérant et favorisent la spéculation financière.

Dès lors, un chronomètre ne suffira pas pour assurer dans les médias une représentation équilibrée de la diversité des opinions.

Il y faudrait des mesures d’envergure qui s’attachent aux causes, et pas seulement aux symptômes. À nous, parlementaires, de les prendre. Permettez-moi quelques pistes de réflexion en ce sens.

 

D’abord, il est indispensable de renforcer le pouvoir des journalistes face aux actionnaires, en accroissant leur présence dans les conseils d’administration, en luttant contre la précarité économique dont sont victimes notamment les pigistes, en reconnaissant aux rédactions un statut juridique qui renforce leur autonomie vis-à-vis des actionnaires. De ce point de vue, les chartes éthiques devraient être annexées à la convention collective des journalistes pour pouvoir être opposables aux patrons de presse.

Ensuite, il est nécessaire de renforcer la loi anti-concentration de juillet 1984 pour empêcher les situations de monopole national ou régional, et d’interdire aux groupes qui vivent de commandes publiques de posséder des médias.

Le droit à l’information doit être inscrit dans la Constitution et il faut créer un Conseil supérieur des médias. Composé d’élus, de professionnels et de citoyens, il assurerait l’ensemble des fonctions de l’actuel CSA, du Bureau de vérification de la publicité, et de l’ARCEP, l’Autorité de régulation des communications électroniques et des postes.

 

Nous avons vu à quel point le modèle économique d’un journal, d’une chaîne de télévision, d’une radio, prédétermine sa ligne éditoriale. Aussi est-il indispensable de favoriser le développement d’un autre modèle économique en créant un pôle public des médias. Il ne s’agit pas de revenir à l’ORTF, mais d’assurer le financement public de médias à but non lucratif qui pourrait rassembler France Télévision, Radio France, RFI, France 5, France 24, l’AFP, l’INA, ainsi que tous les médias à but non lucratif, publics ou privés, qui s’engageraient à respecter une charte et à participer à une véritable information au service du public. Sans recours à la publicité, ce pôle pourrait être financé par des taxes notamment sur le chiffre d’affaires des entreprises exploitant les ressources hertziennes à des fins commerciales.

Bien entendu, nous en sommes loin. En attendant, nous voterons cette proposition certes limitée, mais qui va dans le bon sens (Applaudissements sur les bancs du groupe SRC).

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Published by bruno fornaciari - dans MEDIAS et PLURALISME
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