Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
4 janvier 2017 3 04 /01 /janvier /2017 15:03

► Le gouvernement prépare un accord entre l’État, La Poste et l'Association des Maires de France sur la présence postale territoriale pour 2017. Fermetures de bureaux de poste, de réductions des horaires d’ouvertures de bureaux, de suppression de tournées de facteurs, de transfert d’activités postales dans des commerces, de réduction du nombre d’agents… si ce contrat était signé, ce serait une attaque grave contre le service public.

► Un Appel unitaire pour défendre le service public de La Poste a été lancé par 100 élus, syndicalistes et responsables associatifs. Le Parti communiste en est partie prenante et vous invite à le signer :

Signer l'appel unitaire : La poste la poste service public pour toutes et tous partout

► Rassemblement le 8 décembre à 13h30 devant le Sénat (15, rue de Vaugirard, Paris 6°) à l'occasion du débat sur l'avenir de la Poste initié par les sénateurs du groupe communiste, citoyen et républicain.

 

Signer l'appel unitaire sur change.org

 

APPEL UNITAIRE

du collectif POSTE de la Convergence Nationale des collectifs de défense des Services Publics

La Poste, service public pour toutes et tous, partout

Nous sommes usagers, syndicalistes, militants associatifs, élus locaux : nous décidons de lancer un appel à toutes nos concitoyennes et concitoyens pour défendre et développer le service public de la poste.

Le contrat tripartite de présence postale territoriale pour 2017-2020 est en cours de discussion entre l’État, la Poste et l’Association des maires de France

Le contrat prévoit de ne plus solliciter l’accord préalable du conseil municipal pour les transformations de bureau de poste. Seul l’accord préalable du maire serait sollicité. Si cela était acté dans le contrat cela ouvrirait la voie à un grave recul de la démocratie locale, à une absence de débat démocratique dans les instances élues et à de nombreux conflits dans les territoires. Pire, l’accord préalable du maire lui-même ne serait plus sollicité dans plus de 2000 bureaux de poste, au profit d’une « concertation renforcée » vide de sens.

C’est une attaque sans précédent pour imposer la fermeture de très nombreux bureaux de poste qui se prépare si ce contrat est signé tel quel, en particulier dans les moyennes et grandes villes urbaines et aussi dans les communes rurales. Les directions de La Poste ont notamment pris les devants dans les grandes villes, comme Paris où Rennes où des bureaux doivent fermer et une infime partie de leurs activités transférées dans des commerces, sans que la concertation ou l'avis conforme des conseils municipaux ou d'arrondissements n'aient été acquis.

Le bureau de l’AMF sensible  aux mobilisations des postiers, de leurs organisations syndicales, des élus, des usagers et à notre interpellation a refusé de signer le contrat en l’état et reporté sa décision au mois de décembre, en raison de l’insuffisance du fonds de péréquation et du recul de la démocratie communale. Ce refus, qui demande confirmation, est un appui important. Dans une société de plus en plus inhumaine, agressive, générant nombre d’inégalités nos concitoyens ont besoin de protections, de solidarités donc plus de Services Publics de qualité et de proximité.

Les évolutions du Service Public Postal impulsé par le groupe La Poste sont préoccupantes et même inacceptables. Il en est ainsi des fermetures de bureaux de poste, de réductions des horaires d’ouvertures de bureaux, de suppression de tournées de facteurs, de transfert d’activités postales dans des commerces, de réduction du nombre d’agents... Elles se traduisent simultanément par une dégradation importante du service rendu aux usagers et des conditions de travail des agents.

Il est possible de faire autrement.

C’est pourquoi, nous appelons et vous appelons à signer pour

1. Refuser le contrat de présence postale pour 2017-2019 tel qu’il est et en élaborer un autre tourné vers l’emploi, le développement des services publics, la démocratie, notamment l’accord préalable du maire et du conseil municipal avant toute fermeture.

2. Se battre partout, pied à pied, pour empêcher toute fermeture d’un bureau de poste. Objectif : zéro fermeture de bureau de poste !

3. Demander que les CDPPT (Commissions Départementales de Présence Postale et Territoriale) soient élargies aux associations d’usagers et organisations syndicales représentatives du personnel et qu’elles soient consultées sur l’ensemble des évolutions en cours au sein du réseau postal local ou sur les réorganisations de services qui impactent les conditions de travail et le service rendu aux usagers.

4. Agir pour augmenter sensiblement les ressources du fonds de péréquation en faveur du maintien et de la rénovation des bureaux de postes

5. Agir pour maintenir et renforcer le maillage des services publics. Dans les territoires suburbains et ruraux, agir pour leur réimplantation avec une gestion démocratique et participative associant directions, usagers,  élus et représentants des personnels tout en les dotant de moyens financiers et en personnels publics suffisants pour assurer l'entièreté de leurs missions ce qui implique un plan de création d’emplois et de formation.

 

Repost 0
Published by bruno fornaciari - dans SERVICES PUBLICS
commenter cet article
4 janvier 2017 3 04 /01 /janvier /2017 14:54
Repost 0
4 janvier 2017 3 04 /01 /janvier /2017 14:29

Lucien Sève quitte le PCF pour faire vivre un communisme du XXIe siècle

 

Que faire maintenant ?

Dix thèses non conformes d’un communiste sans carte

J’ai adhéré au Parti communiste français en 1950, j’ai été trente-trois ans membre de son Comité central (1961-1994) – à elle seule cette durée condamne un mode d’organisation politique –, j’ai levé le drapeau de la refondation communiste en 1984, j’ai décidé en avril 2010, au bout d’un quart de siècle de batailles tous terrains non sans effets mais sans succès marquant, de quitter ce parti qui aura été le mien durant soixante ans, ayant perdu tout espoir en sa capacité interne de transformation, et me faisant grief à moi-même de contribuer à accréditer le contraire en y restant. A moins qu’on me tienne pour sénile, pareil curriculum doit vouloir dire quelque chose de fort.

J’ai essayé de l’expliciter dans plusieurs textes, l’un que j’ai signé avec nombre de partants comme moi, un autre corédigé avec Roger Martelli, et une lettre personnelle adressée à des correspondants interrogatifs. Mais bien que soit de haute importance le retour exigeant sur les raisons qui ont poussé des centaines de milliers de communistes et en poussent aujourd’hui encore à quitter ce parti – retour que n’a jamais vraiment entrepris sa direction, manquement injustifiable –, le plus important est dans l’interrogation prospective corollaire : partir pour où, partir pour quoi, si du moins, comme c’est mon cas et celui de tant d’autres, on quitte le PCF non parce qu’on ne se sent plus communiste mais au contraire parce qu’on constate qu’à y rester on ne peut pas l’être pleinement et inventivement comme l’exige de façon criante l’état présent des choses et du monde.

Nombre de mes correspondants me demandent à bon droit : tu proposes quoi ? A cette demande, on est bien entendu enclin à répondre que nul individu n’est tant soit peu en mesure d’élaborer isolément toute une politique pertinente, sauf niaise prétention qui d’avance disqualifierait son propos. Mais la plus légitime des modesties se convertirait en la plus coupable des irresponsabilités si elle conduisait à se dérober devant cette requête irrécusable : puisque tu te juges capable de statuer que le PCF n’est plus sauvable comme tel, consens à nous dire, pour ce que ça peut valoir, comment quant à toi tu te représentes ce que devrait être et faire une force communiste organisée efficace dans le présent et potentiellement riche d’avenir. J’accepte le défi. Plein d’interrogations sur ce que je vais avancer, mais en toute conviction du moins quant à son sens général, j’entreprends ici de dire pour où je pars et où je compte me retrouver demain avec ceux et celles qui pour de bon sont communistes.

* * *

1. Pour se donner quelque chance de faire vivre un « communisme du XXIe siècle », il y a un préalable impératif : tâcher de comprendre pourquoi celui du XXe siècle est entré à peu près partout en agonie. Or dès ce premier point le cas du PCF s’avère dramatique : il a cessé de s’interroger sur son histoire. A la question élémentaire : comment expliquer que le parti soit tombé à 1,93% lors de la présidentielle de 2007 ?, la direction n’a jamais apporté l’explication approfondie qu’exige pareille déroute. Si je ne sais pas clairement ce qui me tue, quel espoir ai-je de survivre ? La première des dix thèses annoncées est donc celle-ci : dans l’ordre du travail de pensée, rien n’urge plus que de se demander avec une exigence chirurgicale pourquoi en somme cette descente aux enfers que rien n’arrête depuis trente ans – ce que confirme encore le résultat d’ensemble des récentes élections régionales sérieusement analysé – bien que les successives directions aient passé leur temps à annoncer la prochaine remontée.

Une telle recherche n’a pas à être sommaire – sont par exemple à considérer des faits partiels de sens contraire : adhésions de jeunes, audience électorale en hausse dans telle ville ou région, utiles travaux d’intellectuel-le-s – mais elle se doit de bannir toute complaisance quant à l’essentiel, regardant froidement comme ils sont les rapports du parti à la réalité sociale en même temps que son étiage électoral, son état d’organisation, sa crédibilité politique, son audience culturelle, son image globale. Je considère pour ma part que tous ces clignotants sont au rouge, ce qui traduit une fondamentale crise historique à laquelle je vois trois composantes : carence stratégique, paralysie organisationnelle, allergie au pluralisme – et comme souvent, trois sont quatre : en fin de compte, sous ces trois drames mortifères, un facteur commun – sous-activité intellectuelle.

2. Je dis en premier, parce que c’est à tous égards déterminant : carence stratégique, en entendant par stratégie non pas le seul chemin mais aussi le but, donc l’ensemble de la visée.

En 1976, à son 22e Congrès, le PCF décidait d’« abandonner la dictature du prolétariat » comme voie d’accès au « socialisme pour la France ». Décision double sous son allure simple : d’une part était ainsi confirmé, sans débat, que l’objectif du parti était « le socialisme », censé conduire au communisme – transition à laquelle la longue histoire de l’URSS ou de tout autre pays socialiste n’a pas même apporté un début de vérification historique, ce qui devrait troubler tout marxiste –, et d’autre part, novation majeure quoique tardive, était rejetée la voie de la conquête révolutionnaire-violente du pouvoir : le passage au socialisme, insistait-on, ne peut se faire sans grandes luttes, mais chaque avancée devra être démocratiquement acquise par un vote majoritaire. Les luttes sociales qu’on avait en vue devaient construire offensivement les bases de ce qu’on mettait sous le mot socialisme – en tout premier : des nationalisations industrielles et bancaires étendues –, mais pareille perspective n’a jamais atteint à l’hégémonie culturelle nécessaire (la crise mortelle des pays socialistes aurait dû obliger à une profonde interrogation critique sur l’idée même de « socialisme pour la France », interrogation qui elle non plus n’a pas été poussée).

C’est le néolibéralisme qui a conquis les esprits, y compris au Parti socialiste, de sorte que dans un rapport des forces extrêmement dégradé il n’est plus resté au PCF en fait de stratégie réelle que l’animation de luttes défensives (contre le démantèlement de la Sécu, le traité de Maastricht, le CPE…), luttes indispensables mais d’évidence insuffisantes, et les batailles électorales (au Conseil national du 16 avril encore, le rapport sur les « pistes de travail » recense tout à fait dans cet esprit « deux défis » : 1. « Faire grandir les résistances » ; 2. « 2012 »). Dès les années quatre-vingt toute la vie du parti, du quotidien des cellules à la solennité des congrès, se met à tourner autour du calendrier électoral. La stratégie manifeste du PCF est depuis plus d’un quart de siècle à massive dominante électorale, et cela alors que les terribles expériences des milieux populaires et de la jeunesse leur ont de plus en plus rendu évident que, les choses étant ce qu’elles sont, rien de sérieux ne change ni ne pourra changer ainsi.

Avec sa politique effective le PCF, perçu comme formation électoraliste parmi d’autres mais sans chance d’arriver au pouvoir, ne peut donc plus faire la preuve populaire qu’il ouvre un avenir crédible. Il peut encore, si on s’y prend bien, se montrer utile à l’échelle locale, voire régionale ; la très nécessaire campagne nationale qui s’engage contre la mise à mal des retraites pourra peut-être éviter une nouvelle baisse de son faible score aux prochaines élections législatives ; mais qui croit encore qu’avec lui va « changer le monde » ? Là s’enracine l’implacable décadence historique du parti : elle tient à mon sens à une fondamentale carence de pensée innovante en matière de stratégie. Dans sa double teneur : le but (« le socialisme ») et le chemin (l’enlisement électoral).

3. Je dis ensuite paralysie organisationnelle, qui n’est au fond que le corollaire de ce qui précède, mais corollaire en lui-même mortel, car il rend impossible le vitalement nécessaire renouveau stratégique. Il est aujourd’hui de mode au PCF de récuser toute mise en cause de la « forme-parti » comme si elle signifiait niaisement refus d’organisation ; on se dispense ainsi de réfléchir autant qu’elle l’exige à cette question cruciale. L’actuel mode d’organisation et de vie du parti est l’héritier très affadi mais bien reconnaissable du modèle conçu par Lénine et révisé par la IIIe Internationale. Modèle des plus robuste qui assurait la cohérence entre visée stratégique et pratique organisationnelle en des pays encore peu avancés dans la voie capitaliste.

Le but étant la conquête révolutionnaire-violente du pouvoir pour engager par en haut la construction du socialisme, le parti devait être l’instrument de la guerre de classe, un état-major indiscuté y dirigeant des militants disciplinés. L’essence de ce type d’organisation est sa structure verticale (il y a un sommet qui dirige et une base qui exécute), qui passe pour exigée aussi bien par les sévères réalités de la lutte que par la rareté des hautes capacités politiques, quoi qu’en dise le démagogue basiste.

Lénine avait compris que seule fonctionne bien une discipline fondée sur la conviction librement acquise, de sorte que dans le parti qui fit la révolution d’Octobre 17 s’entretissaient vraie démocratie de congrès et autorité admise de la direction. Avec les terribles contraintes de la guerre civile puis le cynisme fruste de Staline, n’est resté en fait que le diktat du sommet. Dans des pays de tout autre développement comme le nôtre, où s’imposaient d’autres rapports, on a introduit maints éléments de démocratie dans le système, on s’est même flatté au 28e Congrès en 1994 d’en finir avec le centralisme, mais la structure fondamentale n’a en rien changé : il y a toujours un sommet qui dirige et une base qui exécute (avec de plus en plus de problèmes…). Et elle ne peut pas changer pour de vrai, car ce mode d’organisation répond seul à la sorte de stratégie mise en oeuvre, dont rien n’annonce le dépassement : si, acceptant de s’inscrire pour l’essentiel dans les normes de la politique institutionnelle, c’est-à-dire de la domination bourgeoise, on centre de fait toute l’activité du parti sur les élections nationales, on a alors réellement besoin d’une organisation verticale avec un sommet qui dirige (c’est-à-dire décide du plan de bataille, arrête le programme, choisit les candidats marquants, négocie avec les partenaires, oriente la propagande, etc.), et les « formes démocratiques » qu’on prétend y mettre (par exemple la triste comédie du « débat démocratique » sur un choix déjà mis en oeuvre de longue date par la direction) deviennent des insultes à l’intelligence militante. Ainsi les communistes sont-ils prisonniers d’un système organisé au rebours même du communisme, et contreproductif par construction en tant qu’instrument supposé d’émancipation.

Stratégie et organisation sont pour l’essentiel une seule et même chose considérée sous deux angles : dès lors qu’il y a carence stratégique, il y a paralysie organisationnelle, et réciproquement. Le parti meurt ainsi deux fois.

4. Je dis encore allergie au pluralisme, qui hélas marque aussi bien la politique unitaire du parti que l’attitude de la direction envers qui la conteste. L’ouverture vraie au pluralisme a bien sûr une condition : la confiance en soi que nourrit le succès de l’action étayé sur la vitalité de pensée, de sorte qu’accepter d’apprendre des autres ne fait pas redouter de se perdre soimême. Pour ce qui est de la vitalité de pensée, on y viendra au point suivant.

Quant au succès de l’action, les dernières décennies ont vu l’audience nationale du parti baisser à un tel point – se rappelle-t-on que Jacques Duclos avait obtenu plus de 21% des voix au premier tour de l’élection présidentielle en 1969 ? – que toute la nécessaire politique d’union est marquée par la peur paralysante d’y disparaître. Avoir perdu dans les années 70-80 la compétition avec François Mitterrand et le Parti socialiste a ancré chez les dirigeants communistes la hantise du partenaire qu’on aide à grandir et qui vous marginalise, comme s’il y avait le moindre espoir de remontée dans la crispation sectaire – le 1,93% de 2007, catastrophe politique prévue que rien pourtant n’a pu prévenir, en est la preuve définitive.

Nécessité absolue faisant loi, l’actuel Front de gauche va bien sûr en meilleur sens, mais l’histoire vraie des élections régionales, dont les communistes contestataires ont eu une fois de plus la très directe expérience, montre que rien n’a disparu des mauvais réflexes. Quant à l’attitude envers qui ne pense pas comme la direction, alors même qu’on allait répétant « la diversité est une richesse », vingt-cinq ans d’expérience refondatrice m’autorisent à dire, évitons tout mot violent, qu’elle n’a guère cessé d’être consternante. Lorsqu’on a des doutes fondés sur les choix et pratiques de la direction et des contre-propositions dérangeantes à faire valoir, on est rarement écouté, jamais entendu, mais de maintes manières – chose que je n’avais pas perçue avant d’en être venu là – combattu comme un ennemi de l’intérieur. Si ce qui précède semble excessif, qu’on ait le courage d’organiser l’audition de quelques-un-e-s parmi des dizaines de milliers qui s’en sont allé-e-s, y compris tout récemment.

Un tel système se rend lui-même sourd et aveugle ; quelle chance a-t-il alors de perdurer ? On ne manquera pas de faire valoir que, devant notre départ annoncé, on a des mots aimables pour nous dire de rester. J’en prends d’autant mieux acte que ce départ ne se fait pas contre des camarades mais contre le système dont je considère qu’euxmêmes sont en un sens victimes. Mais tout de même, mesure-t-on quelle crédulité on attend de ceux à qui on dit : ne partez pas, nous sommes sur le point de changer vraiment ? C’est ce qu’on me disait déjà lorsque j’ai quitté le Comité central au 28e Congrès, il y a seize ans : tout allait changer vraiment dans la vie du parti, on « abandonnait le centralisme démocratique »…

Pour être aujourd’hui crédible en la matière, à tout le moins faudrait-il avoir largement engagé la critique de ce qui est et la prospective de ce qui doit être ; or on ne voit ni vraie amorce d’autocritique ni vraie ébauche de théorisation, au sens exigeant du mot. Au contraire : le congrès d’étape de mi-juin devant « renouveler la direction », il est bien clair que la question cardinale recouverte par l’idée même de direction ne sera pas posée. Rien de décisif par conséquent ne pourra changer.

5. J’ai dit enfin qu’à mes yeux le facteur commun à ces trois drames mortels est la sousactivité intellectuelle du parti. Il s’agit là de bien autre chose qu’une prétentieuse querelle d’intello à la direction ; c’est la capitale question du travail de connaissance et de pensée qu’exige des communistes la réflexion sur les drames inépuisés du siècle dernier, les menaces sans pareilles qui s’annoncent en celui-ci, et en même temps les possibles de tous ordres qui s’esquissent pour un dépassement du capitalisme. Or, sans vouloir noircir, peut-on ne pas constater le profond reflux de ce travail de pensée sous ses multiples formes au fil des ans ?

Un exemple seulement, mais central : la question stratégique décisive des rapports entre socialisme et communisme. Il a fallu les plus grands efforts depuis plus de vingt ans pour que les communistes se réhabituent à l’idée de communisme totalement occultée sous celle de socialisme, qu’elle cesse d’être renvoyée à « l’idéal », autrement dit à ce qui n’arrivera jamais, pour reprendre son statut de visée historique concrète, que soient évoquées les raisons profondes pour lesquelles Marx était non pas socialiste mais communiste, que commence à apparaître ce qui dans l’idée de socialisme donne à comprendre que sous ses deux formes – social-autocrate et social-démocrate – il ait été disqualifié par l’histoire du siècle dernier, et comment s’impose d’élaborer aujourd’hui une visée proprement communiste de dépassement du capitalisme – acquis à mon sens capitaux, néanmoins contestés encore par certains et appelant d’autant plus entre communistes débats, recherches, appropriation critique.

Et voici que le Mouvement des jeunes communistes adopte un texte d’orientation (l’Humanité du 19 avril) qui fixe pour objectif la construction d’un « socialisme du XXIe siècle » comme « phase transitoire » vers « une société d’émancipation individuelle et collective » (ce que ne serait donc pas le « socialisme » ?) qu’on évite de nommer communisme… Gravement coupables sont ceux qui ont mis dans la tête des jeunes communistes d’aujourd’hui cette idée historiquement indéfendable (jamais nulle part « le socialisme » n’a été ni d’ailleurs ne pouvait être une transition au communisme, pour des raisons flagrantes que je n’ai pas la place de réexposer ici) et stratégiquement nocive (l’urgence est d’avancer vers l’appropriation des avoirs, savoirs et pouvoirs par les travailleurs et citoyens eux-mêmes, surtout pas vers quelque confiscation étatique baptisée socialiste).

Ainsi non seulement le travail de pensée sur une question de cette importance n’a pas avancé mais il régresse. Ne doit-on pas hélas généraliser ? Je n’ignore certes pas que le parti n’a plus le vaste ensemble de moyens – centres de recherche, revues, éditions… – dont il disposait dans les années 70. Mais peut-on imputer au manque de moyens la disparition des sessions thématiques de bon niveau que tenait le CC, l’abandon en tant de domaines du travail théorique et historique, l’absence désastreuse dans la plupart des grands débats d’idées ? Le décalage devient spectaculaire entre le foisonnement actuel du travail sur et avec Marx et la minceur théorique des débats du Conseil national, à en juger par les comptes rendus qu’en publie Communistes – cette lecture pour moi très déprimante n’est pas pour peu dans ma décision de départ. Au niveau de sous-activité intellectuelle où m’apparaît globalement le PCF, je ne vois pas comment il pourrait mieux résoudre ses criants problèmes stratégiques, organisationnels et unitaires.

6. Me voici au pied du mur : alors selon moi que faire maintenant ? La réponse n’est-elle pas largement dessinée en creux dans ce qui précède ? Le Parti communiste meurt d’être bien trop peu communiste. Et si on essayait enfin de faire au quotidien de la politique communiste au fort sens marxien du mot ? Ce qui veut dire concrètement quoi ? Prendre au sérieux la thèse stratégique fondamentale de Marx : « L’émancipation des travailleurs sera l’oeuvre des travailleurs eux-mêmes. » Thèse trop avant-gardiste peut-être en l’état où était au XIXe siècle, même dans les pays les plus avancés, le développement des forces productives et de la culture populaire, ce qui a conduit à la révolution par en haut et au parti vertical du feu « socialisme scientifique », dont la défaite historique est consommée ; mais thèse bien davantage de plainpied avec l’état présent des choses et des personnes, sans vouloir l’enjoliver.

Car en même temps que fait rage le pire capitalisme, son dépassement a déjà de longue date commencé dans des foules d’initiatives de pertinence et efficacité variables où le plus souvent hélas le PCF n’est pour rien (des militants s’y investissent individuellement, mais que fait le parti pour les épauler ?), de l’essor de l’économie sociale à la critique des médias, de la bioéthique au commerce équitable, des solidarités courtes à la revalorisation de l’« idée » communiste, et cent autres choses. En un tout autre sens que Lénine nous aussi pouvons dire en effet : la crise est mûre. Dans tous les domaines se multiplient les choses qui ne peuvent plus durer, et partout des forces modestes tentent de s’y attaquer : mêlons-nous-en ! Et ajoutons-y notre propre liste des choses qui ne peuvent plus durer, du management toyotiste d’entreprise au grossissement de ce qu’une juriste réputée appelle « l’Etat de police ». Mais pas à la vieille façon d’un parti qui pense par-dessus tout aux élections prochaines, croit traiter les problèmes par des campagnes de sommet dont l’une chasse l’autre et s’imagine être sur le terrain en distribuant des tracts à la Défense.

A la façon neuve de militants politiques du changement social qui s’accrochent avec acharnement à tel ou tel chantier de transformation bien choisi – concrètement utile pour des personnes et fondamentalement subversif pour le capital –, ne le lâchent plus, y investissent le meilleur de leur culture marxienne tout en apprenant des autres, y font leurs classes, marquent des points, essuient des revers, commencent à enraciner une image neuve du communisme en acte – ici est à bien entendre la leçon des élus de terrain qui réussissent.

Il s’agit en somme d’opérer un fondamental déplacement du centre de gravité de l’action communiste, en substituant carrément au primat de la politique institutionnelle celui de ce que j’appellerai la politique sociale – l’engagement au comptant de l’appropriation sociale par les salariés et citoyens associés, et ce n’est rien d’autre que cela, le communisme : hommes et femmes ressaisissant ensemble les puissances sociales, matérielles et spirituelles, qu’ils créent en vérité eux-mêmes mais que la société de classe métamorphose en forces aveugles qui les subjuguent et les écrasent – en termes savants, ça s’appelle l’aliénation.

Faire de la politique communiste au quotidien, donc. Le contraire même de la voie de la facilité : retour direct à la lutte de classes tous terrains, face à un adversaire dont la puissance multiforme est écrasante – mais qui en même temps offre des fragilités saisissantes. Le contraire même de la solution de confort : remise en cause radicale de toute la façon dominante, au PCF comme ailleurs, de faire de la politique – mais à un moment où la grande majorité des communistes, y compris, je suis prêt à le parier, parmi ceux qui restent au parti, sentent intensément qu’il va dans le mur.

Ce sera malaisé – qui peut croire aujourd’hui en une issue aisée ? –, mais exaltant : a-t-on assez discouru sur le « communisme du XXIe siècle à inventer » ? Eh bien nous y sommes : montrons si nous sommes à nouveau capables de cette vraie invention stratégique et culturelle qui fit jadis le Front populaire, formule qu’on reprend hors de contexte aujourd’hui plutôt que de concevoir celle qui répondra à nos données et visées présentes.

7. A peine a-t-on cependant esquissé cette nouvelle perspective qu’affluent les interrogations légitimes – une réflexion stratégique se met en marche. Pour faire court, n’en mentionnons que trois. Comment s’imaginer qu’on va s’approprier socialement quoi que ce soit qui compte quand le capital a tout en mains ? N’est-ce pas utopie de croire qu’on fera bouger tant soit peu le système global par le simple combat local ? Et déplacer le centre de gravité à la base, n’est-ce pas en fait déserter le combat au sommet, y compris l’élection présidentielle, et l’adversaire peut-il rien souhaiter de mieux ?

On ne va pas au fond de grandes questions stratégiques en quelques lignes et à soi tout seul. Mais là non plus je ne me déroberai pas. Comment engager des appropriations sociales dans un monde dominé par la propriété privée ? Objection-type du nostalgique de la révolution par en haut : rien ne changera tant qu’on n’aura pas d’abord conquis le pouvoir… C’est justement son long enfermement dans cette vue stratégique que le PCF paie d’un prix exorbitant. La réponse a été donnée par tous ces mouvements qui n’ont pas attendu la révolution pour révolutionner les choses (certes, pas tout à fait à la manière marxiste, mais à qui la faute ?), du féminisme à l’écologie. Le cas des Verts ne doit-il pas nous faire beaucoup réfléchir ?

Quelle chance semblait-il y avoir il y a seulement vingt ans de convaincre à l’échelle mondiale qu’à vivre comme nous vivons la planète Terre court à sa perte, et nous avec ? Ils se sont accrochés avec une constance exemplaire au terrain – le terrain, ce n’est pas qu’en bas, quoique « en bas » soit indispensable, c’est en même temps « en haut », dans les grands choix de politique économique ou les grands débats d’idées –, et ils ont réussi l’improbable, non sans lourde équivoque, certes, ce qui leur a bien facilité les choses, mais en donnant quand même à tous une forte leçon d’ambition stratégique. Je dis qu’il nous faut former et pratiquer une ambition de cette sorte autour du dépassement communiste du capitalisme, et qu’à moins de cela nous ne serions absolument pas à la hauteur des périls et des possibles du nouveau siècle. Je dis qu’au lieu de « campagnes nationales » décidées au sommet (en vérité sommet d’une taupinière), oubliées en peu de mois et dont jamais n’est même fait le bilan critique, il faut que toute la vie de la formation communiste soit en permanence structurée par les batailles appropriatives de long souffle menées sur des foules de terrains divers par des collectifs locaux durables et formant peu à peu maillage général.

Mais comment faire bouger l’énorme global par un combat modestement local ?

Présentation fallacieuse des choses. Passer du primat de la politique institutionnelle à celui de la « politique sociale » n’est en rien faire voeu de s’enfermer dans le basisme. Bien entendu il faut parvenir à un tout autre rapport des forces global ouvrant la voie aux indispensables transformations par en haut – mesures juridiques, conquêtes législatives, politiques gouvernementales… Mais comment donc atteindre à pareil rapport des forces ? La consternante situation d’aujourd’hui ne montre-t-elle pas à suffisance que nous en rend incapables la stratégie présente ? Un exemple : grâce aux travaux de Paul Boccara, le parti dispose depuis bien des années d’un projet de transformation sociale dont l’inspiration communiste est de haute portée : la sécurité d’emploi et formation pour tous. Comment comprendre qu’un projet si fort n’ait toujours pas une audience plus forte ?

Une idée comme celle-là fait typiquement partie de celles dont Marx dit qu’elle deviennent des forces matérielles quand elles s’emparent des masses. Mais quelle campagne de sommet, forcément bien confidentielle en l’état actuel de l’audience du parti, pourrait faire qu’elle s’empare des masses ? Supposons au contraire que des organisations communistes de terrain se soient depuis des années consacrées entièrement avec esprit de suite à mettre pareil projet en partage avec les salariés de telle entreprise et tel service, avec à la clef nombre d’initiatives concrètes, voire de premiers succès partiels : je mets en fait que la proposition, portée par eux, serait aujourd’hui une force difficilement contournable sur le plan national. Or il y a par vingtaines des objectifs de tranformation sociale profonde qu’il importe au premier chef de traiter ainsi avec esprit de suite et ambition croissante, de la conquête du droit d’intervention des salariés dans la gestion au révolutionnement du scandaleux contenu des informations télévisées, en passant par tous les domaines de la vie sociale, relationnelle, intellectuelle.

Je pense que ce qui précède esquisse aussi réponse à la troisième question. Risque de négliger les grands batailles électorales ? N’est-ce pas bien plutôt à trop vouloir ne pas les manquer qu’on les a manquées depuis tant d’années ? Commençons à rendre éclatante, sur le terrain et au jour le jour, l’utilité nationale spécifique d’une organisation communiste digne de ce nom, je garantis que même l’élection présidentielle – tant que nous n’aurons pas pu faire changer la Constitution – cessera d’être pour elle un épouvantail.

8. D’évidence, pareille mutation de stratégie n’est concevable qu’accolée à un changement fondamental du mode d’organisation. C’est le deuxième volet capital de la révolution du communisme qu’il est archi-urgent d’engager. Et pour commencer sur ce sujet, tordons-le cou à une objection éculée : mettre en cause dans son principe la forme de l’actuel parti communiste dans le sens où on le fait ici est le contraire même d’un projet liquidateur ; peuton même faire observer que ce qui est en train de liquider sous nos yeux l’organisation communiste est justement cette forme-là ? Ce qui est à l’ordre du jour, c’est précisément une vigoureuse relance de l’invention organisatrice.

Déplacer résolument le centre de gravité de l’activité communiste sur les terrains de la transformation sociale exige en tout premier une forme correspondante d’organisation de terrain. Dans le système hérité de la IIIe Internationale, l’organisation de base – appellation caractéristique d’un parti vertical – est la cellule. Sa force est d’être locale (tel quartier, telle entreprise) : elle assure, si du moins elle est vivante, un enracinement populaire à l’action communiste ; sa faiblesse rédhibitoire est d’être généraliste : ayant à porter toute la politique du parti, elle ne peut sauf cas d’espèce atteindre à la haute expérience et compétence sur rien.

Ce qui n’est aucunement fortuit : elle a été conçue non pas du tout pour élaborer mais pour appliquer la ligne conçue et décidée en haut. La cellule est ce qui rive le PCF à une politique de sommet, jadis tournée vers la révolution par en haut, aujourd’hui vers l’obsession des élections nationales, image même de ce qui ne fonctionne plus et dont la plupart ne veulent plus. Avec une structure de base vouée par construction à l’application indifférenciée de politiques conçues et décidées loin au-dessus d’elle, comment espérer avoir de façon suivie des batailles concrètement efficaces, déployer partout une initiative militante de haut niveau, rendre à nouveau la politique excitante pour les jeunes, former en nombre des personnalités communistes rayonnantes ?

La nouvelle stratégie ici esquissée exige tout autre chose : la formation tous azimuts de collectifs thématiques d’initiative, enracinés dans un territoire géographique ou sociologique à l’échelle d’une section, constitués par choix militant volontaire, se consacrant dans la durée à une bataille transformatrice à la fois importante et précise, et entièrement maîtres de leur activité – orientation, contenus, études, objectifs, modalités. Le ruineux clivage entre base et sommet est ici dépassé : les collectifs thématiques d’initiative sont à la fois base et sommet, ils exécutent ce qu’ils élaborent et décident eux8 mêmes, tirent leçon de leurs succès et échecs et deviennent plus performants en apprenant. A la verticalité du parti à l’ancienne se substitue l’horizontalité d’une formation politique de transformation sociale de nouveau type.

De quoi pareils collectifs ont-ils en effet l’évident besoin ? Non pas de directions prétendant leur dire abstraitement d’en haut quoi et comment faire, mais d’aides efficaces et qualifiées. Ces aides, ils les cherchent en premier dans la communication horizontale avec les collectifs communistes homologues qui à travers le pays (demain peut-être par-delà les frontières…) mènent bataille transformatrice sur le même objectif : échange d’informations et d’expériences, croisement des interrogations, mise en commun de ressources intellectuelles, élaboration d’initiatives communes à l’échelle régionale et nationale… De vrais réseaux thématiques émergent, interviennent avec l’autorité acquise dans les affrontements d’idées et débats institutionnels, donnent corps à l’ambition de dépassement communiste du capitalisme.

Se développant, ces échanges réclament eux-mêmes une organisation supérieure, laquelle ne renvoie aucunement à une verticalité (la prise d’initiative responsable par tous rendra patent ce qu’a d’archaïque l’idée de direction) mais à une centralité, lieu d’incessante activité centralisante-décentralisante. On aura ainsi des conseils thématiques centraux, forme révolutionnée des anciennes sections de travail du PCF, et un conseil national élu en congrès permettant de former la nécessaire vue critique d’ensemble – à l’exclusion catégorique de tout exécutif, dont le retour porterait contradiction frontale à tout l’esprit de cette formation inédite. Dans mon imaginaire personnel, cette nouvelle organisation politique de transformation sociale, esquissée il y a des années, s’appelle Initiative communiste…

9. Ici aussi, bien entendu, surgissent d’emblée avec véhémence maintes questions en forme d’objections, auxquelles il va de soi que les seules réponses probantes seront celles de l’expérimentation collective. Mais ce n’est pas perdre son temps que commencer à les explorer en pensée. Je me borne ici à trois questions criantes : comment croire, sauf total utopisme, que puisse tant soit peu fonctionner et a fortiori réussir dans la société telle qu’elle est une formation politique sans direction ? Très concrètement par exemple, comment y régler les divergences de vue qui naissent sans cesse de la complexité des problèmes et de la diversité des avis ? Plus encore, comment ne pas voir la structurelle incapacité de pareil système hypothétique à affronter les exigences de la politique nationale comme telle, alors qu’on affirme ne vouloir négliger en rien des tâches comme celles de l’élection présidentielle, du travail parlementaire ou des relations avec les partenaires en France et dans le monde ?

Si vraiment des communistes peuvent juger impensable une formation politique opératoire sans direction, cela donne une idée crue de ce qu’on a appelé plus haut sous-activité intellectuelle. Oui ou non, est-on d’accord avec la thèse de Marx : « L’émancipation des travailleurs sera l’oeuvre des travailleurs eux-mêmes » ? Le fait est que dans toute sa pratique le mouvement historique qui s’est intitulé communiste n’en a pas cru Marx : il a pris à tâche de réaliser lui-même l’émancipation des travailleurs. C’est très exactement cela qui a fait une fracassante faillite à la fin du siècle dernier ; et c’est cela même qui fait le fond de l’essentielle différence entre socialisme et communisme. Ne comprend-on pas qu’il est décisif d’en tirer l’entière leçon ?

Qu’un parti qui se veut celui de l’émancipation générale soit luimême construit sur le refus de l’émancipation militante – la vie militante aurait besoin d’être dirigée d’en haut – fait partie de ces aberrations avec lesquelles on ne peut plus pactiser une fois qu’on en a vraiment pris conscience. Ne faut-il pas voir enfin en face à quel point de profondeur la culture de direction communiste est hantée à son corps défendant par de vieux stéréotypes de classe, et cela alors même qu’en principe le parti se prononce pour la prise en main de la gestion économico-sociale par les travailleurs ? Son mode même d’organisation montre à tous qu’il n’y croit pas vraiment. N’y croyant pas vraiment, il ne travaille pas la question. Or ce travail fait apparaître que la panique à l’idée d’une formation politique sans direction repose sur une foncière confusion : ce dont a réellement besoin un combat transformateur efficace, ce n’est pas la verticalité de pouvoir mais la centralité de délibération – une centralité toute horizontale qui ne dirige pas mais coordonne, permettant la mise en cohérence sans engendrer la dépendance. Là seulement, à mon sens, peut commencer une réflexion organisationnelle de vraie teneur communiste. Et un congrès qui « renouvelle la direction », c’est-à-dire la perpétue, ne peut de ce fait même être un congrès de vrai renouvellement.

Soyons plus concret : sans sommet qui dirige, et à l’occasion tranche, comment surmonter par exemple les sans cesse renaissantes divergences de vue tant pratiques que théoriques ?

D’une double façon. D’abord par une activité centralisante-décentralisante vivante, au coeur de laquelle s’effectue un travail de pensée intense en prise directe sur l’expérience transformatrice : ce qui tient bien trop souvent lieu de débat communiste jusqu’ici (qu’on relise les comptes rendus de discussion du Conseil national) est pour l’essentiel l’affrontement statique de points de vue individuels, alors qu’il y faudrait la dynamique d’une recherche commune sanctionnée par la pratique. Les centres d’Initiative communiste tels que je les imagine – centres thématiques, conseil national – fonctionneront non au pouvoir mais à la conviction et, pour conclure provisoirement, quand il le faut, au départage majoritaire. Reste alors le problème du point de vue minoritaire persistant. La nouveauté majeure d’une formation sans direction est en ce domaine qu’elle lui reconnaît le droit à expérimentation dans son sens : vous êtes majoritaires, mais je persiste à penser que vous êtes dans l’erreur, permettez que j’en fasse la preuve pratique, ou que je me convainque moi-même d’avoir tort.

 

C’est très directement de cela que n’ont jamais pu bénéficier les refondateurs communistes, et qui a nourri leur conviction que faire du communisme nouveau n’était décidément possible qu’hors du parti.

Mais va-t-on prétendre qu’une organisation de cette sorte permettrait de traiter valablement les grands problèmes nationaux de la politique institutionnelle ? La réponse est claire : non. Il y faut manifestement une forme d’organisation partageant certains traits majeurs avec l’actuelle forme de tous les partis politiques, PCF inclus, et pour une raison de fond : la bataille qui se mène dans le système même du pouvoir politique institué importe inévitablement en ellemême des traits de ce pouvoir – exemple élémentaire : pour marquer des points au premier tour de l’élection présidentielle il faut, que cela plaise ou non, produire un candidat, homme ou femme, qui soit une personnalité médiatique…

On touche ici au drame qui s’est noué dans l’histoire du PCF à partir de 1976 : dès lors que, renonçant avec raison à l’ancienne voie révolutionnaire, parfaitement chimérique dans un pays et un temps comme les nôtres, il s’est de fait rabattu pour l’essentiel sur les batailles électorales, toutes les velléités de sortir du vieux moule organisationnel, forme verticale où un sommet dirige et une base exécute, étaient condamnées par là-même au voeu pieux (je n’ai jamais oublié ce cri du coeur de Georges Marchais, Secrétaire général du parti, alors que je proposais cette simple transformation démocratique : que le Comité central discute et décide lui-même de l’organigramme de son travail que lui assignait par-dessus sa tête la direction : « Je veux tout ce qu’on veut, excepté qu’on empêche le Bureau politique de travailler »…)

Dans le schéma ici esquissé, le conseil national met en place un vaste secteur de travail rassemblant ceux et celles qui militent dans les divers domaines de la politique institutionnelle, à commencer par les élu-e-s de tout niveau, secteur qui organise lui-même son activité et ses initiatives en toute responsabilité, sous deux réserves majeures : l’orientation politique qu’elle traduit à sa façon dans ses initiatives et ses votations est celle même que définissent en continu les centres thématiques et le conseil national, non sans dialogue poussé avec les élu-e-s mêmes ; c’est au conseil national que revient la ratification des candidatures, leur choix dans les cas les plus importants. Ainsi y a-t-il là un certain rapport de pouvoir : dérogation inévitable au principe général, imposée par les règles dominantes du combat politique (qu’il faut aussi travailler à faire bouger du dedans) ; mais dérogation circonscrite dont tout le sens est de faire vivre en permanence le primat stratégique de la « politique sociale » sur l’institutionnelle et la constante maîtrise des collectifs militants de terrain sur l’activité générale de leur formation.

Cette double révolution – stratégique et organisationnelle – de la force communiste, de profond effet sur la richesse de son travail de pensée et l’authenticité de son ouverture au pluralisme, pourrait être cet élément déclenchant que chacun attend avec angoisse et espoir, dans une situation politique tournant au cauchemar où pourtant on sent qu’il en faudrait peu, à condition que ce peu soit dans le mille, pour « mettre le feu à toute la plaine ». L’enjeu n’est pas seulement – ce qui pourtant serait déjà beaucoup – de rendre à nouveau largement crédible une composante authentiquement communiste de la politique française. De façon plus vaste, il s’agit de réussir ce à quoi ont notoirement échoué jusqu’ici, en même temps que le PCF, toutes les forces politiques contestataires des rapports dominants, Verts aussi bien que trotskistes – et Refondation communiste non moins qu’ATTAC : l’invention de la forme d’organisation et de vie capable de rendre le désir de politique aux forces populaires et à la jeunesse en conjurant enfin le sempiternel retour à la cuisine de sommet (qui menacera beaucoup moins s’il n’y a plus de sommet…) – échec organisationnel qui de façon extrêmement significative a dans ces quatre cas beaucoup à voir avec la verticalité de pouvoir impliquée par la prégnance du souci électoral. Imaginons un peu au contraire cette chose très inédite : une force communiste de culture et de facture intensément nouvelles ouvrant la voie à une façon de militer libératrice où se préfigure un nouvel ordre social d’appropriation collective et de dépassement des pouvoirs aliénants… A l’approche du centenaire d’Octobre 1917, une vraie bifurcation historique en gestation.

10. Sans vouloir en dire plus qu’il n’est raisonnable dans un texte de cette nature, reste encore cependant à revenir de manière au moins indicative sur les questions majeures du pluralisme et de l’unité, dans leur double dimension : comment avancer vers de possibles retrouvailles de tous les communistes dans une même formation, et vers la plus étroite coopération possible de cette formation avec les courants multiples de la gauche anticapitaliste ?

Sur le premier point, il faut regarder les choses en face : quelque sympathique et même neuf que se veuille l’appel à ne pas s’en aller, les partants du PCF ne reviendront pas, ayant tous conscience d’avoir longuement fait une expérience définitive. Il n’y a là ni froideur – se résoudre à quitter son parti après des dizaines d’années souvent est une dure épreuve personnelle – ni arrogance – il ne s’agit pas de se prendre individuellement pour meilleur qu’un autre. Est en cause un constat politique irrécusable : le PCF dit vouloir évoluer en profondeur, mais sans renoncer à ce qu’on tient ici pour caractéristique de sa conception stratégique et organisationnelle ; celles et ceux qui voient là justement ce qui lui interdit toute transformation réelle ne peuvent dès lors que prendre acte d’une divergence de vues irréductible et en tirer la conséquence. Une seule chose semble de nature à remettre éventuellement en cause une séparation de corps dont aucun communiste ne peut se satisfaire : la leçon de l’expérience à venir.

Supposons qu’en fonction de l’expérience les divergences aujourd’hui irréductibles cessent de l’être : la question d’une « maison commune » de tous les communistes deviendrait d’actualité. Mais elle le deviendrait dans un contexte qu’il importe de bien voir : un très grand nombre de communistes sont aujourd’hui des sans-parti, et ils ne renonceront à ce statut que pour adhérer à une organisation nouvelle présentant des garanties convaincantes à leurs yeux de ne pas rééditer les errements par lesquels ils ont été contraints de quitter le PCF. Ce qui signifie que la seule modalité envisageable de constitution d’une nouvelle « maison commune » de tous les communistes est celle d’Assises constituantes préparées selon le principe d’une complète horizontalité. On peut concevoir par exemple que soit mûrement élaboré de façon pluraliste un projet de charte servant de fil directeur aux échanges préparatoires et débats d’assises d’où sortira une nouvelle formation communiste.

Un tel processus serait grandement favorisé par la participation commune de communistes avec et sans carte à des initiatives transformatrices de terrain, les uns et les autres envisageant semblablement par hypothèse leurs objectifs et leurs modalités. Dans cette souhaitable perspective importe le climat général des rapports entre PCF et communistes sans parti, ce qui implique tout autant la franchise précise dans l’approche des divergences que la fraternité maintenue dans des coopérations militantes.

L’action commune de terrain est aussi à mon sens la clef de toute perspective unitaire au plus vaste sens du terme. Tout a déjà été dit sur le drame qu’est pour la gauche anticapitaliste son morcellement jusqu’ici incoercible, qui lui interdit de peser notablement sur le rapport des forces politiques. Sous sa forme électorale, cette évidence est pour beaucoup dans la positive formation du Front de Gauche. Mais c’est aussi son étroite limite : comment conférer une vraie crédibilité sociale et par là une vraie dynamique politique à un simple front électoral, quand s’étend dans les milieux populaires et la jeunesse non point tant une dépolitisation qu’un désintérêt majeur pour les formes institutionnelles de la politique tenues pour incapables de répondre aux urgentes exigences de changement ? Il devient donc nécessaire d’explorer les conditions et voies de passage du cartel électoral à une plus substantielle coopération politique, éventuellement à une association organique. Faut-il tenter d’aller jusqu’à ce dernier terme ? Nous voici de nouveau confrontés à l’essentielle exigence de concordance entre contenu stratégique et forme d’organisation. En cette question sur laquelle me semble importer la prudence expérimentale, je me limiterai ici à dire ce qui m’apparaît valoir comme principe de choix : la maison commune est indiquée entre résidents désireux d’en faire même usage, contre-indiquée dans le cas contraire. On peut concevoir une organisation politique commune à une pluralité de forces partageant la visée d’une évolution révolutionnaire dépassant le capitalisme, ce qui implique le partage d’une triple conviction :

1) que si la maîtrise historique du développement des forces productives humaines est d’importance fondamentale (thèse marxienne qui peut permettre une vraie entente avec des écologistes), de ce point de vue même est décisif le dépassement progressivement radical des rapports de production à caractère de classe (thèse marxienne en litige majeur avec toute une « pensée verte ») ;

2) que ce dépassement implique, même à laisser ouverte la question très controversée des régulations marchandes, l’indispensable dépassement de la régulation dominante par le taux de profit ;

3) et qu’il implique aussi, à laisser ouverte cette autre question vivement controversée qu’est le dépérissement de l’Etat de classe, à tout le moins le plus large passage possible dans le contexte existant de la démocratie délégataire à la démocratie participative.

Sur cette base supposée clairement acquise, apparaîtrait envisageable et dès lors potentiellement bénéfique la constitution d’une force politique fédérative où une organisation communiste serait associée à d’autres de tradition et de culture différentes.

A défaut d’entente sur une base de cet ordre, vouloir aller jusqu’à la maison commune me semblerait une erreur susceptible de conduire à de graves mécomptes : une telle formation ne pourrait en effet manquer de se cliver, voire d’éclater dans telle ou telle situation mettant à nu ses désaccords de fond, et ainsi de décevoir à la mesure des grands espoirs unitaires suscités, déception dont nul ne peut dire d’avance quelles conséquences dramatiques elle pourrait avoir. D’où à mon sens la haute importance de la connaissance mutuelle entre partenaires potentiels qui s’acquiert moins en un certain nombre de discussions de sommet autour d’une table qu’en une foule suivie d’initiatives communes sur les terrains les plus divers : montre-moi comment tu luttes, je saurai qui tu es, et jusqu’où donc il est raisonnable d’aller dans la coopération.

* * *

Les lettres et messages que m’a valus l’annonce de mon départ du PCF m’ont demandé pourquoi je pars, pourquoi maintenant, pour où et pour quoi faire ? Je pense avoir répondu sans faux-fuyant. Pourquoi je pars ? Parce que la mise en route indispensable et urgente d’un communisme pour notre temps requiert à mes yeux de façon impérative des mutations stratégiques et organisationnelles dont sa direction écarte le principe même, et que donc tenter de construire en ce sens ne peut hélas se faire qu’hors de lui. Pourquoi maintenant ?

J’aurais pu et sans doute dû partir en 2007, jugeant impardonnable la faute politique capitale qui fut alors commise, et qu’avec d’autres j’avais tenté en vain de prévenir ; les trois ans écoulés depuis lors, où s’est accentuée la mise à l’écart obstinée de la proposition refondatrice, ont achevé de me convaincre qu’y rester cautionnait ce que je ne puis admettre ; ne voulant rien faire qui soit de nature à nuire si peu que ce soit au résultat des élections régionales, je n’ai passé à l’acte qu’après elles. Et je l’ai fait publiquement avec d’autres, parce qu’il ne s’agit pas d’une fuite individuelle sans horizon mais, dans la mesure du possible, d’un nouveau départ solidaire pour un communisme authentiquement renouvelé.

Pour où je pars ? Pour un où qui n’existe pas encore, un où à construire d’une façon à inventer, même si je considère par exemple qu’une structure fort modeste telle que Communistes unitaires peut être bien utile pour engager ce qui doit l’être. Pour faire quoi ? Ce qu’à mes yeux le PCF aurait dû commencer à faire lui-même il y a bien des années, qu’il ne fait toujours pas, qu’il ne se prépare même pas vraiment à faire, ce qui scandalise le communiste que je suis depuis soixante ans. Sans que cela fasse renoncer à l’optimisme de la volonté.

30 avril 2010

Repost 0
4 janvier 2017 3 04 /01 /janvier /2017 13:36

Lucien Sève : un pavé dans la mare de la philosophie idéaliste

 
 

Voici un nouveau livre important de Lucien Sève, prenant place dans un ensemble intitulé « Penser avec Marx aujourd’hui », suivant « L’homme » ? et précédant « Le communisme » ? Important, en dehors du travail qu’il a représenté (700 p.), à la fois par son type de rapport à Marx qu’il présente et par trois thèmes essentiels.

Le rapport à Marx : Sève se réclame de celui-ci, mais pas au sens où il pourrait se dire "marxiste" parce que ce terme peut renvoyer à une interprétation particulière, dogmatisée et ossifiée de l’auteur du Capital comme le stalinisme, hard ou soft, a pu en fournir une au XXe siècle. Il s’inscrit plutôt dans ce qu’il appelle "la pensée-Marx", c’est-à-dire dans une filiation libre et critique à lui qui lui permet d’en garder l’essentiel, quitte à préciser, à interpeller et à enrichir cet "essentiel" : c’est ce que signifient les trois points d’interrogation dans les titres indiqués. C’est donc aussi une invitation implicite à pratiquer le même rapport à la "pensée-Sève".

Les trois thèmes essentiels, ici, sont successivement : la philosophie, le matérialisme et la dialectique.

La "philosophie"

Sur la philosophie Sève est catégorique, au moment même où Marx figure à l’écrit de l’agrégation de philosophie : il n’y a pas de "philosophie" de Marx en bonne et due forme, comme on le croit souvent en se référant, plus ou moins rigoureusement, à l’expression qu’Engels a pu en donner (avec son accord), à savoir un discours, matérialiste et dialectique, surplombant les sciences et prétendant les régenter de l’extérieur. Bien que philosophe de formation, l’originalité de son parcours intellectuel aura été de sortir de la philosophie telle qu’on l’a pratiquée depuis toujours et de le revendiquer explicitement dans sa 11e thèse sur Feuerbach : tous les philosophes (et pas seulement certains) sont accusés d’avoir simplement « interprété » le monde de différentes manières au lieu, non seulement de le « ransformer », mais de l’expliquer scientifiquement pour pouvoir le transformer. C’est d’ailleurs à la même époque, dans L’idéologie allemande, qu’il rappelle cette idée et la met en pratique : avec la connaissance positive de la réalité, la philosophie n’a plus de « milieu autonome » et il indique qu’il ne lui reste plus qu’à opérer une synthèse des « résultats les plus généraux » que l’on peut tirer de l’étude historique du développement humain. C’est sur cette base qu’il peut alors énoncer les principes d’une approche matérialiste de l’histoire, rompant en particulier avec l’approche idéaliste et spéculative de Hegel. Toute son œuvre scientifique ultérieure sur la société dépend donc de cette révolution théorique dans la manière de vouloir penser le monde.

Pourtant Sève ne s’en tient pas là et c’est ce qui fait l’originalité de sa réflexion. Car il n’en demeure pas moins, selon lui, du « philosophique » chez Marx, à savoir (c’est ainsi que je le comprends) des éléments de philosophie, implicites la plupart du temps et impliqués par ses analyses scientifiques de l’histoire et de la société, qui consistent en « catégories » universelles et non en « concepts » : ce sont les sciences qui expliquent le réel à l’aide de ceux-ci, particuliers, circonscrits et prouvés expérimentalement, alors que les catégories constituent la dimension spécifique de la philosophie. Réflexives et de second degré, elles pointent des aspects universels de cette même réalité : l’être, la matière, l’essence, le phénomène, les catégories du connaitre comme son objectivité, etc. La liste est impressionnante de ce qu’il met ainsi en évidence à la lumière de l’usage que Marx en fait et qu’il a peu théorisé, y compris lorsqu’elles sont engagées par son analyse du capitalisme comme celles de "tout", de "procès" ou de "contradiction". Mais ce qui est impressionnant aussi, c’est la culture dont il fait preuve dans cette réflexion, la développant au contact critique des plus grands comme Kant, Husserl ou Nietzsche (bien qu’il ne l’aime pas). On retiendra aussi la manière dont il va, du coup, penser le statut de ces catégories : elles ne disent pas l’être directement à la façon d’un savoir absolu sans sujet humain qui les produirait (comme chez Hegel), mais indirectement à travers la connaissance que l’homme en prend. C’est ce qu’il nomme leur statut « gnoséo-ontologique », qui fait que notre accès cognitif à la réalité est toujours médiatisé par notre rapport à elle, sans cesser d’être objectif… même quand nous disons, en matérialistes, que le monde est indépendant de nous, car c’est nous qui l’affirmons.

Mais c’est sur le matérialisme, précisément, que son apport me paraît le plus important et que l’on y trouve bien selon moi, et contre ce qu’il avance pourtant, non seulement du "philosophique", mais bien de la philosophie ou encore une philosophie, quoique d’un type foncièrement original.

Le matérialisme

C’est à une véritable réhabilitation du matérialisme philosophique que se livre ici Sève, avec beaucoup de profondeur et d’intelligence. Tâche toujours d’actualité et donc urgente, car il faut rappeler que le matérialisme a été constamment dominé, refoulé, méprisé dans l’histoire de la philosophie au profit de l’idéalisme : non seulement pour une raison purement théorique comme l’insuffisant développement des sciences qui ne paraissaient pas l’imposer, mais pour une raison directement idéologique et donc politique. Car il s’opposait aux idées religieuses dominantes dont la fonction était de justifier, par la référence à un Esprit premier, divin de préférence, le pouvoir des classes dominantes successives et les inégalités socio-économiques qui leur étaient liées. La preuve : en plein XXe siècle et alors que l’état des sciences avait considérablement changé, le matérialisme fut interdit dans l’enseignement par Victor Cousin, puis Victor Duruy, pour cause de proximité avec l’irréligion ! Il est vrai que son élaboration philosophique en avait du coup pâti. Sève relève le défi de lui redonner toute sa dignité philosophique aujourd’hui.

Mais d’abord qu’est-ce que le matérialisme, loin des préoccupations pratiques matérielles auxquelles le sens commun veut le réduire ? C’est une position intellectuelle qui affirme que la matière est première par rapport à la pensée humaine (ou l’esprit, ou la conscience), qu’elle la précédée dans le temps et qu’elle l’a produite. Celle-ci n’est par conséquent qu’une forme de la matière en évolution, parvenue à un haut degré de complexité et d’organisation, dépourvue de cette autonomie que nous lui accordons spontanément et que tous les penseurs idéalistes lui ont conférée, de Platon à Hegel en passant par Descartes, Berkeley, Kant, jusqu’à la phénoménologie contemporaine de Husserl pour laquelle la conscience et le monde se font face, sans que la première soit conçue comme provenant du second. Autre manière de dire que, quelle que soit la variété de ses formes, « l’unité de l’être réside dans sa matérialité » (Engels), pensée comprise. Mais, s’agissant de cette dernière, dire cela ne suffit pas car, comme le rappelle justement Sève, on ne pense pas tout seul, en dehors de l’histoire et de la société et l’on sait qu’un enfant sauvage, coupé de toute éducation, ne devient pas un homme. Une explication matérialiste recevable de la pensée suppose donc que l’on tienne compte de tous les processus culturels (et pas seulement biologiques) qui l’ont façonnée : le langage, les rapports interindividuels et sociaux, le développement de la production matérielle, les catégories de pensée forgées dans l’histoire, les acquis scientifiques et techniques à travers lesquels elle progresse. La liste n’est pas close, mais elle montre que le fait de penser, s’il constitue bien un élément subjectif avec sa spécificité propre, est fondamentalement une réalité objective (« objectale » dit-il), qui dépend du monde naturel et historique, y trouve sa source et lui est donc entièrement immanente. Et un individu ne s’hominise – l’auteur y insiste – qu’en s’appropriant ce patrimoine historique qui lui est initialement extérieur et qui définit l’essence sociale de l’homme (voir la 6e thèse sur Feuerbach).

Néanmoins, cette historicité de la pensée, avec sa matérialité propre, ne doit pas nous faire oublier son origine naturelle, ce que Sève a parfois tendance à sous-estimer tout en nous apportant la preuve qu’elle existe. L’homme, avec ses potentialités propres que ne possède pas l’animal, est issu d’une évolution des espèces que le darwinisme (que Marx connaissait) a désormais établie. Elle l’a doté d’un cerveau dont l’histoire sociale qui a suivi a activé les capacités, par un effet de rétroaction de l’historique (produit) sur le biologique (donné) qui pour l’auteur est primordial. Il n’empêche : c’est bien la nature matérielle, initialement non pensante, qui a engendré la pensée humaine, avec toutes ses particularités (dont le sens moral), à travers toute une série de phases dont la science est en train de rendre compte, sans conteste possible. C’est ici que l’on ne peut qu’admirer l’ « esquisse » de cette genèse qu’il nous propose sur la base d’une information scientifique pointue (p. 447-455) : partant de l’idée que la conscience est un rapport à quelque chose qui nous le représente, il nous montre la naissance de ce rapport à un niveau infinitésimal de la microphysique lorsqu’une individualité matérielle réagit à une autre et en porte la marque. On peut voir dans cette "marque" l’anticipation minuscule et métaphorique d’une perception puisqu’elle manifeste le rapport à une autre individualité matérielle. De degré en degré, en passant bien évidemment par l’évolution du vivant et ses rapports actifs avec son milieu, on assiste à l’émergence progressive d’une pensée accompagnée d’un "soi", à partir d’un point de départ d’où elle était absente, et qui est apte désormais à penser le monde dont elle vient, pour le connaître et se connaître en lui ! On voit, par opposition, la misère théorique du spiritualisme sous toutes se formes, incapable qu’il est de penser philosophiquement avec la science pour en dégager le sens philosophique implicite quant au monde et quant à l’homme… clairement anti-spiritualiste !

Encore faut-il être sûr que la science nous fait connaître l’essence des choses telles qu’elles sont hors de nous et indépendamment de nous, fussent-elles mouvantes et contradictoires. Ici encore l’apport de ce livre est crucial tant il s’oppose à la vague de relativisme qui domine dans la philosophie de la connaissance aujourd’hui et qui voudrait que la science construise le monde qu’elle représente, sans portée cognitive véritable donc, comme on le voit chez Foucault avec ses « jeux de vérité » ou chez un Rorty, aux États-Unis, affirmant qu’il n’y a pas plus de vérité dans une théorie scientifique que dans un roman ! Sève, dans la lignée de Marx mais aussi de quelques rares grands esprits contemporains comme Bouveresse, prend le contre-pied exact de cette position. Réélaborant à nouveaux frais la catégorie d’essence, il nous montre que si la science, par tous les processus actifs qui la constituent, est bien une production humaine, c’est une production cognitive qui nous découvre l’essence objective de la réalité et qui la reproduit fidèlement par ses productions mêmes, dans l’élément de la pensée théorique – ce que Marx avait trop brièvement indiqué à propos de l’économie politique. Quelle preuve en avons-nous, demandera-t-on ? Elle est simple, quoique générale et portant sur le long terme, et Lénine l’avait déjà énoncée : la pratique, c’est-à-dire le pouvoir que le savoir scientifique nous donne sur le réel dès lors que nous connaissons ses lois de fonctionnement ou de développement. C’est ce pouvoir qui spécifie la connaissance scientifique alors que l’ignorance, l’erreur ou l’illusion nous laissent impuissants face au monde naturel et social. On voit alors l’importance politique que présente le matérialisme ainsi éclairé, pour nous hommes : il est le seul courant de pensée qui nous permette de concevoir une liberté humaine effective, hors du mythe du libre arbitre : celle d’un savoir-pouvoir à l’égard de la réalité, qui nous rend capables d’exercer une puissance sur nos vies concrètes en maîtrisant les déterminismes qui les empêchent de s’épanouir.

On aura compris que le matérialisme philosophique n’est pas une interprétation du monde de plus, qu’on pourrait choisir ou non au gré d’une préférence subjective. D’abord parce qu’il est clair que la matière dont il part et dont il parle n’a pas, comme on le dit parfois, disparu : les changements de son concept scientifique (atomes, énergie, champ, quanta) n’ont en rien modifié son statut catégoriel de réalité générale précédant la pensée et la produisant. Ensuite parce que sur cette base, on peut le considérer comme scientifiquement fondé. Sève n’y voit pourtant qu’une « attitude » liée aux sciences ; je pense qu’on doit aller plus loin et y voir une véritable position philosophique justifiée et même prouvée par le développement contemporain de la science, donc intellectuellement contraignante. Qu’en est-il alors de la dialectique à laquelle Sève accorde beaucoup d’importance et dont il entend montrer que son affirmation est précisément imposée par cette même science, dans tous les domaines ?

La dialectique

Je le dis tout de suite : je suis fermement partisan d’une dialectique "minimale" : unité de la réalité, interconnexions, antagonismes voire contrariétés, changement. Sève, lui, ne se contente pas de ce minimum et son apport est ici ambitieux. Il porte d’abord sur le statut de cette dialectique : elle rompt avec celle de Hegel, idéaliste puisque exprimant le développement d’un Esprit premier, mais il ne la traite pas cependant en « chien crevé ». Il refuse de la remettre simplement « sur ses pieds », c’est-à-dire de la rendre matérialiste pour lui trouver « une physionomie tout à fait raisonnable », comme le voulait une formule de Marx un peu sommaire, qui signifiait qu’on pouvait la conserver telle quelle à condition de l’intégrer dans un cadre matériel. Cependant, tout en la valorisant, il estime qu’il faut en repenser le statut dans ce nouveau contexte. Il s’agira donc de voir dans ses figures connues comme la contradiction ou la négation de la négation, non des lois exprimant directement des propriétés du réel, comme ce fut le cas avec le Diamat (= matérialisme dialectique) stalinien, lois pouvant alors s’imposer aux sciences et fonctionnant comme critère, totalement fallacieux, de leur vérité empirique, mais des figures secondes réfléchissant la connaissance scientifique du monde. C’est ainsi que la contradiction n’est pas en elle-même inhérente au réel puisque le réel matériel ne disant rien, il ne peut non plus se contredire. Ce sont les concepts par lesquels nous le connaissons qui, eux, se contredisent, tout en étant liés, comme ceux de maître et esclave. Les catégories dialectiques sont donc bien réflexives, de caractère « onto-gnoséologique » cette fois-ci, entendons : exprimant le réel à travers la connaissance que nous en prenons.

Sève peut alors mener un travail considérable d’enrichissement de celles-ci et montrer leur présence active au sein des sciences, quitte à récuser les professions de foi anti-dialectiques de nombreux scientifiques, à l’encontre même des résultats de leurs travaux : rapport, procès, interrelation, contradiction, unité de l’identité et de la différence, etc., l’ouvrage multiplie à l’extrême les figures illustrant la dialecticité de la connaissance (comme de la réalité) et s’opposant aux formes de pensée limitées du seul entendement analytique.

C’est ici qu’on finira par deux remarques : 1 À multiplier ainsi la figure de la dialectique avec le souci d’en préciser la compréhension et d’en élargir l’extension, n’en dilue-t-on pas la spécificité théorique par rapport à ce que les sciences nous apportent elles-mêmes concrètement, sans souci réflexif de "dialectique" ? Et, 2, peut-on faire de la dialectique une méthode de pensée qui serait opératoire sur le plan de la connaissance, comme il y a une méthode expérimentale qui guide consciemment le chercheur ? Kant, dans sa Logique (très peu dialectique, d’ailleurs) refusait de voir dans celle-ci un « organon », c'est-à-dire un instrument réfléchi de connaissance, et il ne considérait ses lois que comme des processus régissant inconsciemment la pensée humaine, même si elles débouchaient sur des règles que l’on pouvait formaliser et que l’on devait respecter. N’est-ce pas aussi le cas de la dialectique, qui nous renseigne après-coup sur la manière dont les sciences pensent le monde et sur celle dont on doit penser le monde à partir d’elles – quitte à nous aider aussi à réfuter des visions contraires ? La dialectique, donc, comme discours réflexif et philosophique, plutôt que directement heuristique, producteur par lui-même de résultats ? C’est à ce questionnement final que cet ouvrage d’envergure nous incite.

Yvon Quiniou, le 23 janvier 2015. Publié sur le site de Cerises.

« La philosophie » ? La Dispute, 2014, 700 p. -

Yvon Quiniou est philosophe, membre du Conseil de rédaction de La Pensée et de la rédaction d'Actuel Marx. Dernier ouvrage paru ): Critique de la religion. Une imposture morale, intellectuelle et politique, Éd. La ville brûle,

 

Repost 0
3 janvier 2017 2 03 /01 /janvier /2017 23:36

Frais bancaires, des banques pas toujours réglos avec leurs clients

DANIEL ROUCOUS
VENDREDI, 23 DÉCEMBRE, 2016
HUMANITE.FR
AFP

Les banques viennent d'augmenter fortement leurs frais bancaires sans tenir compte de leurs clients... qui ont deux mois pour accepter ou refuser.

Les frais de tenue de compte ont augmenté  et souvent sans tenir compte des droits des clients. C'est illégal !

En effet, la loi oblige toutes les banques à informer leur clientèle sur les conditions générales et tarifaires applicables aux opérations qu’elles effectuent.

Cette information peut se faire au moyen d’affichage ou de mise à disposition de brochures dans les agences, du site Internet de la banque ou de l’envoi d’un courrier.

Mais ça ne suffit pas. Les banques doivent en plus de cette information avertir par écrit chacun de leurs clients de l’augmentation des frais bancaires, deux mois avant la date prévue. Pourquoi ?

Parce qu’il s’agit d’un contrat ou d’une convention passés entre le client et sa banque. Or toute modification (le changement de tarif en est une) doit faire l’objet d’une information écrite du client.

Et parce que ça permet au client de disposer d’un délai de réflexion de deux mois à l’issue duquel il peut refuser l’augmentation. Ce délai lui permet aussi de négocier les nouvelles conditions tarifaires avec son conseiller bancaire.

C’est le même principe pour toutes modifications du contrat (ou de la convention).

 

Que se passe-t-il en cas de refus ?

La banque peut résilier la convention de compte de dépôt. La résiliation se fait obligatoirement sans frais pour le client.

A l’inverse, il faut savoir que le client peut résilier son contrat ou sa convention de compte avec sa banque à tout moment (ce n’est ni une obligation ni automatique), sauf si préavis prévu dans le contrat (ou la convention) qui ne peut en aucun cas dépasser 30 jours.  

Là encore pas de frais de résiliation si la convention de compte a plus de 12 mois. Si moins, des frais de résiliation peuvent être prévus mais doivent être proportionnés aux coûts induits par la résiliation.

Bien entendu, les clients peuvent mettre à profit les deux mois de réflexion pour rechercher une banque moins chère.

Précisons que cette règle de droit est obligatoirement mentionnée dans les conditions du contrat ou de la convention passés entre le client et sa banque. Il s’agit de l’application des articles 

Concernant les frais bancaires liés à des irrégularités ou des incidents de paiement, les banques sont tenues, depuis cette année, d’informer leurs clients concernés du montant des frais, au minimum 14 jours avant de les prélever.

Il s’agit de l’application de l'article 

 

INFOS +

- comparateur des tarifs bancaires sur 

- les articles L312-1-1 et suivants du code monétaire et financier sur les obligations des banques vis-à-vis de leurs clients 

- la réglementation des frais bancaires  

- le site de l’Afub (association française des usagers des banques) 

- la facturation bancaire, ce qui change  

- le site de la Finance pour tous 

- sur les CB sans contact notre article 

 
Repost 0
Published by bruno fornaciari - dans ACTUALITES economie finance
commenter cet article
2 janvier 2017 1 02 /01 /janvier /2017 13:23
Repost 0
Published by bruno fornaciari - dans INTERNATIONAL paix
commenter cet article
2 janvier 2017 1 02 /01 /janvier /2017 09:51
Repost 0
2 janvier 2017 1 02 /01 /janvier /2017 09:40
Repost 0
Published by bruno fornaciari - dans DETENDEZ-VOUS EN MUSIQUE
commenter cet article
1 janvier 2017 7 01 /01 /janvier /2017 11:07

C'est nous qui feront que cette année 2017 soit bonne ou mauvaise. Je nous souhaite donc, l'intelligence, le courage et la détermination et la santé bien sûr, pour créer toutes les conditions des voeux que nous formons pour notre famille et nos amis. Pour ce qui me concerne, avec mes camarades communistes je me mobiliserai pour que les élections présidentielles et législatives voient l'élection d'un Président vraiment de gauche et beaucoup de députés communistes qui ont fait leur preuves dans la défense et la promotion d'une politique au service de l'intérêt général et des classes populaires

 

 

Bonne et heureuse année 2017

Repost 0
Published by bruno fornaciari - dans ACTUALITES
commenter cet article
1 janvier 2017 7 01 /01 /janvier /2017 10:31

Ce que les médias passent sous silence à propos de Cuba

Depuis le décès de Fidel Castro, les mêmes propos sont répétés en boucle par les journalistes et les hommes politiques : Cuba est l’une des dernières dictatures, elle enferme ses opposants, viole les droits de l’homme et affame son peuple. L’occasion est trop belle pour dire tout et n’importe quoi à ce sujet. Réponse aux mensonges et raccourcis à propos de Cuba.

Ségolène Royal, pour avoir osé dire qu’il « n’y a pas de prisonniers politiques à Cuba », a vu un torrent de boue s’abattre sur elle. Simplement parce qu’elle a eu l’outrecuidance de défendre Cuba. Car c’est bien cela qui lui est reproché, puisque personne n’a apporté le moindre élément permettant de démentir son affirmation.

Ah non, pardon, en réalité, seul Amnesty International a tenté un truc. Comme unique exemple à charge, l’organisation cite le cas de l’artiste El Sexto, arrêté pour avoir tagué « se fue » (« il est parti », ce que certains interprètent comme une référence au décès de Fidel Castro) sur le mur d’un grand hôtel de la Havane et de plusieurs bâtiments prestigieux ! Scandaleux ! Il est vrai qu’à Paris, si un artiste avait eu l’idée de taguer le Fouquet’s ou la Cathédrale Notre-Dame, la police l’aurait probablement applaudi et il n’aurait bien sûr encouru aucune poursuite pénale…

Je ne sais pas qui s’occupe de la com’ d’Amnesty International, mais si c’était pour sortir une ânerie pareille, il aurait mieux valu faire comme tous les autres et dénoncer sans preuve, cela aurait été hautement plus crédible…

« Mais peu importe ! » diront les autres. « Cuba est une dictature et rien ne le justifie ! »

Vraiment ? Retour en arrière

De la soumission aux États-Unis à la révolution

Cuba, de 1899 à 1959, était de fait une colonie états-unienne. Connue comme étant « le bordel de l’Amérique », l’île était alors gangrenée par la pauvreté, la prostitution, le jeu, les narcotrafiquants, la mafia et autres malfrats états-uniens venus échapper à la prohibition. Pour se faire une idée, il faut savoir que Miami et Las Vegas n’existaient pour ainsi dire pas avant la révolution cubaine, puisque l’île tenait leur rôle.

1938
Le dictateur Batista (à droite) en visite aux Etats-Unis en 1938.

Lorsque les guérilleros conduits par Fidel Castro rentrent victorieux à la Havane le 8 janvier 1959, ils viennent de renverser la dictature militaire pro-américaine de Fulgencio Batista, responsable de la mort de 20 000 cubains en sept ans. Beaucoup reprochent à Fidel Castro de s’être alors rendu coupable d’un nettoyage politique contraire aux droits de l’Homme. Mais de quoi parle-t-on ?

Fidel Castro avait maintes fois appelé la population à ne pas se livrer à la vengeance et à un « bain de sang », mais à laisser la révolution rendre justice. Il y eut donc des procès qui ordonneront 631 condamnations à mort et amèneront 146 proches de Batista à être fusillés. Il n’y eut aucun lynchage ou exécution sommaire. Comparons ces chiffres à une situation similaire : en 1944, lorsque la France fut libérée, il y eu près de 9 000 exécutions sommaires et plus de 1 500 condamnés à mort (parmi eux on compte des écrivains et des journalistes, ce qui ne fut pas le cas à Cuba). Il ne viendrait à l’idée de personne de remettre en cause le gouvernement de l’époque ou le Général de Gaulle pour ces faits.

La guerre meurtrière des États-Unis contre Cuba

Le nouveau gouvernement cubain se heurte rapidement à l’opposition des États-Unis. Ces derniers sont irrités par ses réformes et les nationalisations. Ils mettent fin à l’importation de sucre en provenance de l’île (qui représentait 80 % des exportations de Cuba vers les États-Unis et employait près de 25 % de la population). En 1962, les États-Unis vont jusqu’à imposer un embargo à Cuba qui rompt les relations commerciales entre les deux pays (même alimentaires), et obligent la majeure partie des pays américains et leurs alliés occidentaux à faire de même.

cuba-embargo
191 pays ont condamné l’embargo des Etats-Unis sur Cuba. L’ONU a condamné 18 fois ce qu’elle considère comme un « blocus ».

Tout produit élaboré avec des éléments d’origine cubaine est interdit d’entrée aux États-Unis. Les avoirs de l’État cubain aux États-Unis sont gelés. Les transactions financières sont interdites. Tout échange en dollars avec l’île est sanctionné. Pendant des décennies, il sera interdit aux citoyens états-uniens de se rendre à Cuba. Le but affiché des États-Unis est de profiter des difficultés que provoque l’embargo pour provoquer la chute de Fidel Castro.

L’embargo sur Cuba est encore en vigueur aujourd’hui. C’est l’embargo commercial le plus long de l’époque contemporaine. Il n’a cessé d’être renforcé par les États-Unis (jusqu’en 2009) : en 1996, la loi Helms-Burton interdit à toute personne ou entreprise dans le monde de commercer des produits issus de biens américains qui ont été nationalisés par le régime cubain après la révolution.

En 2004, l’administration Bush adopte une loi visant à condamner à dix ans de prison et à un million de dollars d’amende tout citoyen états-unien se rendant à Cuba sans autorisation, ou avec autorisation mais plus de 14 jours, ou qui dépenserait sur l’île plus de 50 dollars par jour, ou qui enverrait de l’argent à un proche adhérent du parti communiste local.

L’embargo a donc condamné Cuba à l’autarcie, la poussant dans les bras des soviétiques. En 2014, on estimait les pertes directement liées à l’embargo à 116 milliards de dollars pour l’île.

l
Le groupe terroriste Alpha 66 fêtant ses 50 ans à Miami.

Mais quand il s’agit de l’Amérique latine, son « pré carré », les États-Unis ne s’attaquent pas qu’au portefeuille. Ils ont aussi financé à hauteur de plusieurs dizaines de millions de dollars toutes sortes d’activités pouvant nuire à Cuba, terrorisme compris. Ainsi, des groupes comme Alpha-66 et Omega 7, entraînés en Floride, se sont rendus responsables de divers sabotages et attentats (rien qu’en 1960-1961, sur une période de sept mois, la CIA a commandité 110 attentats à la dynamite, a fait placer 200 bombes, et déclenché 800 incendies dans des plantations), faisant de Cuba l’un des pays au monde qui déplore le plus grand nombre de victimes d’attentats (3500 morts et 10 000 blessés dont plus de 2 000 handicapés à vie). En 1971, la CIA fit importer une épidémie de peste porcine africaine sur l’île, à l’aide de ces organisations terroristes. En 1981, l’introduction de la dengue hémorragique toucha près de 350 000 personnes à Cuba, et entraîna la mort de 158 d’entre elles dont 101 enfants. Durant toute sa vie, Fidel Castro aura été la cible de 638 tentatives d’assassinats.

Face à toutes ces menaces, Fidel Castro, qui voulait pourtant la démocratie sur l’île, dut se résigner à accroître la répression, la censure et le poids du parti communiste cubain, qui devint peu à peu le parti unique de l’île.

« Imaginez ce que serait la situation aux États-Unis si, dans la foulée de leur indépendance, une superpuissance leur avait infligé pareil traitement : jamais des institutions démocratiques n’auraient pu y prospérer », résume Noam Chomsky. Il est de bon ton de donner, du haut de sa France stable du XXIe siècle, des leçons à Fidel Castro sur le type d’institutions démocratiques qu’il aurait dû mettre en place pour recevoir un brevet de « pays moralement soutenable par l’Occident ». 238 morts causés par le terrorisme djihadiste nous ont récemment amenés à envisager une remise en cause de l’État de droit : multiplions le nombre de victimes par 15, ajoutons-y un blocus terrible, le financement de partis d’opposition par l’étranger et nous comprendrons ce qui a poussé le gouvernement cubain à mettre en place ces mesures autoritaires.

 

 

 

Les droits de l’Homme à Cuba

Il convient encore de citer Noam Chomsky : « Concernant les violations des droits de l’Homme, ce qui s’est produit de pire [à Cuba] ces quinze dernières années a eu lieu à Guantánamo, dans la partie de l’île occupée par l’armée américaine, qui y a torturé des centaines de personnes dans le cadre de la « guerre contre le terrorisme ». »

Pour ceux qui pensent le contraire (ce qui montre bien le niveau de désinformation qu’il y a quand il s’agit de Cuba) : il y a des élections à Cuba. Ici, le 19 avril 2015 lors du premier tour des élections municipales.

La censure n’a quasiment plus cours à Cuba depuis les années 1990. Il n’y a aujourd’hui plus un seul opposant politique ou journaliste en prison à Cuba (or, faut-il le rappeler, les États-Unis étaient en 2005 le 6e pays au monde avec le plus de journalistes en prison, selon Reporters Sans Frontières). Cuba n’a condamné personne à mort depuis 2003 ; même en 2006, lorsqu’il y eut de nouveaux attentats, la peine de mort n’a pas été appliquée. Cuba ne s’est jamais rendu coupable de torture. Cuba ne possède pas de police anti-émeute (les CRS en France).

La liste de « prisonniers politiques » fournie par les opposants cubains, sur laquelle les médias occidentaux se basent, ne comprend aujourd’hui plus que des criminels que même Amnesty International refuse de prendre en compte parce qu’elle est composée « de gens jugés pour terrorisme, espionnage ainsi que ceux qui ont tenté et même réussi à faire exploser des hôtels » (rapport d’Amnesty International de 2010).

Bien qu’il se pluralise de l’intérieur, le parti unique existe toujours à Cuba. Il faut cependant noter l’existence d’institutions démocratiques inconnues en France, comme le référendum d’initiative populaire qui permet de révoquer les élus. Une forme de démocratie directe existe à Cuba : les habitants se réunissent en assemblées de quartier pour délibérer sur le choix d’un candidat (il est interdit au parti communiste de désigner un candidat) et peuvent le révoquer à tout instant.

Le bilan de Fidel Castro : le socialisme concret

Si Cuba n’a pas choisi la voie de la démocratie libérale, c’est avant tout pour préserver l’héritage de la révolution, à savoir celui d’un socialisme concret qui vient en aide aux plus démunis et qui s’est instauré (avec réussite) malgré l’embargo. En voici quelques exemples :

A Cuba, personne ne dort dans la rue. C’est le seul pays d’Amérique latine et du tiers-monde à s’être débarrassé de la malnutrition infantile, selon l’Unicef. L’île a atteint le plein emploi (le taux de chômage y était de 3,2% en 2011). Les inégalités y ont été réduites de près de 30% depuis la révolution (selon l’évolution de l’indice de Gini, qui sert à calculer les inégalités). En 2016, 60% du budget de l’État correspond aux dépenses courantes de maintien des services gratuits de base dont bénéficient tous les Cubains.

Cuba a, en dépit du blocus, et ce, dès 2015, avant même la date prévue, atteint les huit Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) définis par les Nations Unies.

Au niveau de l’Indicateur de Développement Humain (IDH), Cuba se classe 67e selon l’ONU. Devant le Brésil, la Chine, l’Inde, le Mexique, la Turquie, l’Ukraine, l’Afrique du Sud, l’Iran… Hors revenus, Cuba se classe même 26e, devant notamment le Royaume-Uni.

A Cuba, le secteur des travailleurs indépendants et d’autres formes de gestion non-étatique sont aujourd’hui en expansion. 504 000 Cubains travaillent à leur compte : ils sont protégés par le système de sécurité sociale et bénéficient du droit à la retraite – on est donc loin du cliché du pays communiste qui bride la liberté d’entreprendre.

Dès 1961, soit deux ans après la révolution, Cuba fut l’un des rares pays à avoir éradiqué l’analphabétisme. Dans le détail, le taux d’alphabétisation des 15-24 ans atteint aujourd’hui les 100%, et celui des adultes 99,8%, ce qui place Cuba dans le top 5 des pays les plus alphabétisés au monde selon l’ONU.

img039
Trente pays bénéficient du programme d’alphabétisation cubain « Moi aussi je peux » qui a permis d’apprendre à lire et à écrire à plus de 10 millions de personnes.

L’accès gratuit et universel à l’éducation est garanti à tous les citoyens à Cuba. Selon l’UNESCO, Cuba est le pays qui affiche le meilleur résultat d’Amérique Latine et des Caraïbes en matière d’éducation. Cuba est le pays disposant du plus grand nombre d’enseignants par habitant et du plus faible nombre d’élèves par classe dans le primaire et le secondaire (19 élèves par maître dans le primaire et 15 dans le secondaire).

En 1959, Cuba ne comptait qu’une seule université. Aujourd’hui l’île compte 52 établissements d’enseignement supérieur. Le taux brut de scolarisation dans l’enseignement supérieur y était de 95,2% en 2011, soit le 2e meilleur score du monde (derrière la Corée du Sud) selon l’ONU. La télévision cubaine diffuse régulièrement des cours du second degré pour la population adulte.

D’après l’ONU, la mortalité infantile à Cuba est de 4,2 pour 1000, soit le taux le plus faible du continent américain, (à titre de comparaison, il est de 5,9 pour 1000 aux USA). Toujours selon l’ONU, celui-ci était de 69,86 pour 1000 avant la révolution.

L’espérance de vie à Cuba est de 79,4 ans selon l’ONU. Soit 0,3 ans de plus qu’aux États-Unis et seulement 1 an et demi de moins qu’en Allemagne. C’est le 3e meilleur chiffre d’Amérique derrière le Canada et le Chili. C’est 5 ans de plus que la moyenne de la zone Amérique latine et Caraïbes et c’est dans la moyenne des pays riches de l’OCDE

 

A Cuba, l’accès gratuit à tous les services de santé est garanti. Il y a un médecin pour 137 habitants de l’île, soit le meilleur ratio au monde. C’est plus de deux fois plus qu’en France (1 pour 299). Depuis la révolution, 110 000 médecins ont été formés à Cuba. Avant, il n’y en avait que 6 000, dont la moitié a fui le pays lors de la révolution. Cuba est le seul pays au monde à avoir créé un vaccin contre le cancer du poumon et un médicament permettant d’éviter les amputations liées à l’ulcère du pied diabétique.

L’école de médecine de la Havane, « la plus avancée au monde » selon le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-Moon, forme aujourd’hui 11 000 jeunes venus de 120 nations. Depuis la révolution, l’île a même déployé 135 000 soignants à travers le monde, lors de catastrophes naturelles ou humanitaires. En reconnaissance de ses efforts, Fidel Castro fut le premier chef d’État à recevoir la médaille de la Santé pour tous, décernée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). En 2014, l’OMS qualifiait le système de santé cubain « d’exemple à suivre ».

Un an après la révolution, Cuba a interdit la ségrégation raciale, soit sept ans avant les États-Unis. La même année, la fédération des femmes cubaines fut crée. L’égalité femme-homme est une réalité sur l’île, notamment du point de vue salarial. En 2013, Cuba occupait le troisième rang mondial du plus grand pourcentage de femmes élues députés. Elles président 10 des 15 provinces du pays. Alors que l’île comptait plus de 150 000 prostituées dans les années 50, la prostitution a été éradiquée en 1967 (pas définitivement, hélas, car elle tend à réapparaître ces dernières années : elles seraient entre 12 et 20 000 aujourd’hui selon les opposants). Les prostituées ont été soignées (30 à 40% d’entre elles souffraient de la syphilis), éduquées, logées et réinsérées.

Cuba promeut la prévention en matière d’éducation et de réinsertion sociale pour éviter la délinquance. C’est l’un des pays les plus sûrs d’Amérique latine : le taux d’homicide volontaire y est de 4,2 pour 100 000 habitants (contre une moyenne de 23 pour 100 000 en Amérique latine). Cuba est le pays d’Amérique Latine qui enregistre le moins de violences contre les enfants.

Libertés individuelles ou libertés collectives ?

Contredire les mensonges répandus à propos de Cuba n’empêche évidemment pas de jeter un regard critique sur les erreurs commises par le gouvernement, comme pour n’importe quel autre pays, à n’importe quel moment de l’histoire. Mais on ne peut déclarer que la révolution a été volée d’un coup par un « régime dictatorial ». Car le gouvernement cubain a toujours été cohérent dans ce qu’il a accompli. La même logique, le même objectif, ont été poursuivis de A à Z.

Le clivage à propos de Cuba devrait se résumer ainsi : si l’on pense que les libertés collectives priment sur les libertés individuelles, alors on soutient Cuba ; si l’on pense l’inverse, alors on condamne. Les deux ne sont évidemment pas contradictoires, et certains gouvernements ont même décidé de ne pas choisir. Prenons l’exemple de deux d’entre eux : le Chili de Salvador Allende et le Venezuela d’Hugo Chavez.

allende-castro-e1374645134529
Salvador Allende et Fidel Castro.

Salvador Allende, malgré les menaces que faisaient planer les États-Unis depuis son élection en 1971, a décidé de rester démocrate jusqu’au bout, avec la fin qu’on connaît : le putsch de 1973 mené par le général Pinochet, qui fit 3 à 4 000 morts et contraignit Allende au suicide, le Chili devenant alors une dictature militaire ultralibérale pour les vingt années qui suivirent.

Au Venezuela, le même scénario faillit se reproduire : en 2002, un coup d’État eut lieu, et Chavez, élu démocratiquement, aurait dû être fusillé dans la foulée. Mais le peloton d’exécution refusa d’obtempérer et il eût la vie sauve. La révolte des militaires et de la population contraignit les putschistes à renoncer.

Au Chili, les États-Unis ont préparé le terrain pour que le coup d’état se produise, l’ont piloté en sous main et l’ont officiellement soutenu. Au Venezuela, les putschistes furent financés par les États-Unis et la CIA fut directement impliquée.

A l’aune de ces exemples, et de toutes les tentatives de déstabilisation états-uniennes à Cuba citées plus haut, on comprend bien qu’il va falloir prendre en compte le fait suivant : non, Cuba n’avait pas, et n’a jamais eu, le choix d’être une démocratie libérale. C’est à contre-cœur, et contraint et forcé par les agressions états-uniennes, que Fidel Castro a mis en place des mesures liberticides à Cuba. Il faut également prendre en compte un autre élément : beaucoup de démocraties dans le tiers-monde sont des farces. Regardez par exemple la Colombie, où l’on compte depuis le début de l’année, 70 assassinats de proches du parti socialiste, ou le Honduras, où dès qu’un président un peu trop de gauche est élu, hop !, les militaires font un coup d’État avant de réorganiser des élections.

Ce sont tous des pays où une large part de la population est maintenue dans l’extrême pauvreté, où la violence et la corruption sont reines et où les gouvernements pratiquent régulièrement les « disparitions », l’assassinat et la torture. Comme Fidel Castro le rappelait souvent : A quoi sert la démocratie ou la liberté d’expression dans un pays qui compte 50% d’analphabètes ? Dans un pays où une grande partie de la population meurt de faim ou de maladie ? L’éducation, la médecine, la répartition des richesses : toute démocratie n’est que comédie sans ces libertés collectives préalables.

Aristote, dans Les Politiques, avait déjà bien compris que l’objectif d’un État n’est en rien la forme de ses institutions, mais sa capacité à agir ou non dans l’intérêt de son peuple. Il n’aura échappé à personne la façon dont les peuples reçoivent, chaque fois, ceux qui tentent d’imposer la « démocratie libérale » dans leur pays. La première volonté des peuples est d’abord de se libérer des puissances qui les étranglent et de pouvoir vivre par eux-mêmes : ça s’appelle la souveraineté nationale. C’est là que réside la clé pour comprendre Cuba : plus que tout, le génie de Fidel Castro, c’est d’avoir su interpréter, et appliquer, la volonté générale de son peuple. Les Cubains lui en sont reconnaissants, notamment car ils ont été les premiers acteurs de la transformation de l’île. Les centaines de milliers de Cubains à s’être réunis aux quatre coins du pays pour saluer la mémoire du Comandante en sont la parfaite illustration.

Repost 0

BRUNO FORNACIARI

HPIM3303

Recherche

Texte Libre