Cet hommage s’adresse aussi à ses 8 camarades massacrés à ses côtés à coups de crosses de fusils, de « bidules » et des plaques en fer de tours d’arbres d’environ 40 kg projetées par des policiers dans l’entrée de la station du métro Charonne. Les 9 étaient tous membres de la CGT et pour 8 d’entre eux, membres du Parti Communiste Français.

Suzanne Martorell avait 3 enfants. Communiste, elle travaillait à la CERP, une annexe du journal l’Humanité. Je me souviens de cette manifestation, de cette gravité, de cette violence et dans le quartier, les jours qui suivirent, de l’émotion de tous. A l’angle des rues Cochennec et Pont Blanc, les communistes du quartier avaient tendu une banderole qui précisait que Suzanne Martorell avait été tuée par la police. Les habitants et en particulier le gardien de la cité, Monsieur Paupy, un communiste rescapé des camps de concentration nazis, s’opposa physiquement aux policiers venus décrocher la banderole.

Le soir de la manifestation, plusieurs militantes et militants du quartier furent matraqués au métro Charonne, comme ma mère et plus sévèrement madame Renaudat qui en perdit l’usage de la parole.

Non, ils ne sont pas morts pour rien ! Personne n’a le droit de réécrire l’histoire de ces événements. Par respect pour leur engagement, il faut dire toute la vérité sur cette période, rappeler les circonstances et le sens de leur action à ce moment dramatique de l’histoire des peuples d’Algérie et de France. C’était des femmes et des hommes, dont un jeune de 16, Daniel Ferry qui luttaient pour la paix, la liberté, pour un monde meilleur.

Cette période dramatique commence en réalité le 2 janvier 1956. Les forces de gauche sont majoritaires, dans le pays, lors des élections législatives. Le socialiste Guy Mollet dirige le gouvernement sans les communistes, pourtant arrivés premiers. Guy Mollet alors qu’il avait promis la paix en Algérie pendant la campagne électorale, fait le contraire une fois au pouvoir et enfonce le pays dans la guerre en envoyant le contingent en Algérie.

En 1958 le pays est au bord de la guerre civile. Par un coup d’Etat, De Gaulle revient au pouvoir. Guy Mollet, par anticommunisme et avec lui d’autres socialistes, comme le sinistre Max Lejeune rejoignent De Gaulle dans son gouvernement.

Dans cette période les communistes ne sont pas seuls. La CGT, la CFTC, la FEN sont présent, l’UNEF dont le camarade Tony Dreyfus est l’un des dirigeant, mobilise grandement chez les étudiants, mais le Parti Communiste Français fournit le gros des cortèges de manifestants.

Michel Debré, le père des faux jumeaux, est premier ministre, Roger Frey est ministre de l’intérieur et l’horrible Maurice Papon est préfet de police. C’est le même qui, sous Pétain et Laval, s’appliqua à déporter nombre d’hommes, de femmes et d’enfants juifs, dans les camps de la mort.

Et bien c’est le même encore qui le 17 octobre 1961 et le 8 février 1962 à Paris organisa sur ordre les deux massacres qui font honte à la république française, jamais jugé car amnistié en 1966.

L’OAS frappait en plein Paris. Après le massacre d’Etat du 17 octobre où des centaines de travailleurs algériens furent tués, d’autres sont assassinés en pleine rue. En décembre, un communiste qui monte la garde au comité central du PCF 44 rue Lepelletier est abattu à coup de fusil. Je me souviens de la manifestation de protestation de décembre 61 qui est fortement réprimée avec des dizaines de blessés. Début 1962, c’est l’escalade, une tentative d’attentat est déjoué de justesse en pleine cité du Pont Blanc, devant le logement d’André Karman, des intellectuels communistes sont gravement blessés par des attentats. La petite Delphine Renard est défigurée par une autre explosion.

Et bien comme communistes, le 8 février 62, en soirée, c’est contre tout cela que Suzanne Martorell et ses camarades ont dit NON au péril de leur vie. 38 ans après ce crime, nous devons obtenir de la république française quelle reconnaisse le meurtre et porte réparation envers les familles. Car par exemple, François Mitterrand a bien rétabli dans les années 80, les généraux factieux de l’OAS dans leur droit de carrière et retraite.