Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
24 mars 2015 2 24 /03 /mars /2015 17:06

Départementales : le PCF, le Front de gauche résistent

Le premier tour des élections départementales, malgré une participation en hausse de 6,5 points par rapport à 2011, reste marqué par une grève massive des urnes avec plus de 48,5 % d’abstentions. La défiance s’ancre plus que jamais. Les résultats des suffrages exprimés connus à cette heure confirment le risque d’un basculement massif des départements, annoncent une large victoire de la droite et de l’extrême droite, avec un niveau très élevé du Front national et un recul massif du total des voix de la gauche. Ce soir, la situation des forces de gauche en France est plus que critique. Dans de nombreux départements traditionnellement ancrés à gauche, les résultats ne laissent aucun doute quant à la profondeur de la crise politique. Le Parti socialiste recule nettement et la gauche ne sera pas présente au second tour dans de nombreux cantons. Ce soir, j’entends, nous entendons la colère, l’indignation, le dégoût qu’exprime ce vote comme cette abstention massive. Indignation et colère de toutes celles et ceux qui n’arrivent plus à vivre dignement, qui ont le sentiment quotidien d’être pris pour des imbéciles, qui voient les renoncements vis à vis des pouvoirs de la finance, des actionnaires du CAC 40, des oukases de l’Union européenne, les sacrifices qu’on leur demande au nom de l’austérité sans autre résultat que la montée du chômage et de la pauvreté, et qui, désarçonnés, ne savent plus dans quelle direction est l’espoir.

La confirmation de la percée du Front national est autant la conséquence de ce désarroi, de ce ras-le-bol généralisé que celle d’un long processus de banalisation de ses idées. Jamais avant un scrutin le FN n’avait été autant placé au centre du débat politique et médiatique. La droite et plus particulièrement Nicolas Sarkozy en ont été de fervents artisans, n’hésitant pas encore à quelques jours du scrutin à reprendre à leur compte des propositions du parti d’extrême droite. Mais, au-delà, tous ceux, médias et responsables politiques, qui favorisent cette banalisation et le danger qu’elle fait courir à la démocratie sont face à leurs responsabilités. Dans ce contexte, le Parti communiste avec le Front de gauche résistent. Les résultats des candidats du nouveau rassemblement avec d’autres forces de gauche et écologistes qui s’est dessiné à l’occasion de ces élections nous encouragent dans la perspective de la construction d’une alternative politique plus que jamais nécessaire au vu des résultats de ce soir. Toutefois, ses scores restent encore insuffisants et ne sont pas à l’évidence à la hauteur de la gravité de la situation et de la désespérance parmi la population.

Devant cette situation, j’appelle à une prise de conscience sans faux fuyant. Après les municipales et les européennes, le message envoyé par les Françaises et les Français est une nouvelle sanction claire et sans appel de la politique conduite depuis 2012. Restera-t-il une nouvelle fois sans réponse ? Entendre ce message des urnes, c’est changer de politique et sans attendre continuer d’agir et de rassembler pour cela. J’appelle à réagir avec force, d’abord dimanche prochain, lors du second tour, en ne laissant pas la catastrophe s’amplifier, en ne lâchant aucune nouvelle position à la droite et à l’extrême droite, en se donnant des points d’appuis pour l’avenir. Pas une voix ne doit manquer aux candidats présentés par le Front de gauche, le PCF et souvent d’autres forces de gauche et écologistes, en lice au second tour. Ils deviennent, je n’en doute pas, les candidats du rassemblement face à l’extrême droite ou à la droite. Chaque élu PCF et FDG sera un point d’appui pour résister aux politiques d’austérité, développer les luttes et les solidarités concrètes, et pour bâtir une perspective de changement populaire authentiquement de gauche.

Dans les autres cas où les candidats présentés par le Parti socialiste, EELV ou d’autres composantes de la gauche sont au second tour, j’appelle au rassemblement de toutes et tous face à la droite ou à l’extrême droite. La conquête de cantons et de départements au 2e tour par la droite et l’extrême droite ne peut qu’aggraver durement les conditions de vie déjà difficiles des populations. Leur objectif commun est d’aller encore plus loin dans l’austérité, la régression des protections sociales, la concurrence de tous contre tous, la réduction des dépenses et de l’emploi publics, la privatisation des services publics, la déconstruction des politiques de solidarité mises en place à l’échelle départementale par des majorités de gauche.

Dans les cantons où la gauche n’a pas réussi à accéder au second tour, j’en appelle à la responsabilité de chaque électeur. Par le bulletin de vote, nous avons le pouvoir de stopper la montée en puissance du FN et de déjouer le scénario du pire qui se dessine pour notre pays. Ce n’est plus une affaire de canton, ou de candidat plus ou moins pire qu’un autre. C’est une affaire nationale. Il est de notre devoir de femmes et d’hommes de gauche de tout faire pour empêcher la victoire de candidats du Front national dont le caractère haineux et raciste a clairement été démontré au cours de la campagne. Leur élection constituerait un obstacle majeur supplémentaire à toute alternative progressiste dans notre pays.

Enfin, et au-delà des résultats de ce soir, j’appelle à la construction d’une gauche nouvelle. Tous les efforts déjà engagés pour construire une autre voie à gauche doivent être amplifiés. Toutes les forces populaires et citoyennes du pays sont concernées. Toutes les forces de gauche sont interpellées. Personne ne peut dire, c’est les autres. L’heure est maintenant à la décision, à l’action, au sursaut, à la construction patiente et déterminée de la seule issue possible : la construction d’une politique et d’une majorité alternative, citoyenne et populaire à gauche, pour sortir de l’austérité et pour un projet social, solidaire et écologique. La politique du gouvernement, notre système économique et institutionnel sont à bout de souffle. La démocratie est menacée.

Il y a urgence. Le changement est inéluctable. Nous sommes plus que jamais décidés à y travailler.

Pierre Laurent, secrétaire national du Parti communiste français

Repost 0
Published by bruno fornaciari - dans PCF-FRONT DE GAUCHE
commenter cet article
24 mars 2015 2 24 /03 /mars /2015 13:00

Spéculation, évasion fiscale, bonus des traders : observez en direct la démesure des banques et marchés financiers


Sept ans après la crise financière de 2008, rien n’a vraiment changé : spéculation effrénée, création de produits financiers toxiques, évasion fiscale, rémunérations des banquiers... Nous voici revenus aux mêmes niveaux qu’avant la crise, voire au-delà. Les chiffres font peur. Nous vous invitons à une plongée au cœur de cette finance folle, pour en percevoir, minute par minute, la démesure. Pour comprendre les dérives de cette folie spéculative. Et l’urgence de reprendre le contrôle sur ce système financier dérégulé.


« Les produits dérivés sont une arme de destruction massive », affirmait le milliardaire américain Warren Buffett il y a dix ans. Les produits dérivés, ce sont ces produits financiers à l’origine de la crise financière de 2008. Sept ans plus tard, malgré les grandes promesses de régulation, la spéculation sur les produits dérivés est reparti de plus belle ! Une spéculation totalement déconnectée de l’économie réelle. Qui paiera lorsque ce fragile château de cartes vacillera de nouveau ? Regarder en direct défiler les chiffres de ce casino démesuré donne le tournis :

Produits dérivés de gré-à-gré en circulation dans le monde, depuis le 1er janvier
147 439 078 449 645 euros

PIB mondial, depuis le 1er janvier
16 100 709 180 391 euros

Vous avez sous les yeux le montant des produits dérivés échangés de gré-à-gré – ou Over the Counter (OTC) – c’est-à-dire entre deux acteurs économiques ou financiers, sans passer par des places de marché organisées comme les bourses, échappant ainsi à la surveillance des autorités [1]. En 2014, ce montant dépasse le niveau atteint en 2008 : 652 000 milliards d’euros [2]. Soit 10 fois le PIB mondial ! 652 000 milliards d’euros représente le « montant notionnel » de ces produits dérivés. C’est-à-dire le capital théorique sur lequel portent les contrats (qui sont au départ des contrats d’assurance, de « couverture »), le capital sur lequel ils sont adossés.

Ce montant n’est pas équivalent au risque pris : pour un dérivé sur le taux de change d’une monnaie, le risque ne représente que quelques pourcentages de possible variation du cours. Mais pour un dérivé sur un crédit immobilier, le risque est de 100% de ce montant notionnel si l’emprunteur est dans l’incapacité totale de rembourser sa dette. Sur une matière première, le risque est important, les cours du pétrole ou du blé par exemple étant plutôt volatiles. Quand tout va bien, les montants se compensent. Mais vu le niveau de ces produits dérivés, même une faible perte peut avoir des conséquences dramatiques ! Surtout, l’essentiel des transactions sur dérivés (93 %) se fait entre acteurs financiers, bien loin de l’économie réelle. Ils sont devenus des instruments de spéculation. Rappelons que le montant notionnel des produits dérivés de BNP Paribas s’élève à 48 000 milliards d’euros. 23 fois le PIB de la France !

Outre la menace qu’elle fait peser sur la stabilité du système économique mondial, la spéculation peut avoir des conséquences désastreuses. En particulier lorsqu’elle fausse le prix réel des matières premières agricoles, comme le prix du blé, du maïs et du soja qui vont déterminer celui des aliments que nous achetons. « Les activités des fonds indiciels ont joué un rôle clé dans la flambée des prix alimentaires en 2008 », explique la Banque mondiale, après que des émeutes de la faim aient secoué plusieurs pays d’Afrique et d’Asie. La tonne de blé passe alors de 100 à 300 euros. En 2011, les fonds spéculatifs indexés sur les matières premières agricoles, énergétiques et minières pèsent 600 milliards de dollars. Et, à l’exception du Crédit agricole, les grandes banques françaises y participent (lire ici).

Évasion fiscale : un manque à gagner colossal pour les États

Manque à gagner pour la France lié à l’évasion fiscale, depuis le 1er janvier
15 829 348 918 euros

Impôt sur le revenu collecté en France (prévision 2015), depuis le 1er janvier
17 140 923 542 euros

Autre dossier noir de la finance : l’évasion fiscale. Elle serait impossible sans la complicité des banques, qui ferment les yeux ou incitent ouvertement leurs clients à « optimiser » leur patrimoine en transférant leur argent sur des comptes à l’étranger. Le manque à gagner pour l’État français est évalué entre 60 à 80 milliards d’euros par an, selon les derniers rapports parlementaires [3]. Soit l’équivalent de ce qui est collecté avec l’impôt sur le revenu [4]. Un euro sur 5 échappe ainsi à l’impôt en France !

Les scandales se succèdent : la banque HSBC a été mise en examen en 2014 pour démarchage bancaire illicite et blanchiment de fraude fiscale. En 2013, l’Autorité de contrôle prudentiel a infligé à UBS France une amende de 10 millions d’euros, pour « laxisme » dans le contrôle de pratiques commerciales susceptibles de relever du blanchiment de fraude fiscale. Les banques ne semblent pas pressées de mettre un frein à l’industrie de l’évasion fiscale.

Un quart du chiffre d’affaires international des grandes banques françaises est toujours réalisé dans les paradis fiscaux [5]. Grâce à la Loi bancaire de 2013, qui introduit un peu de transparence, on sait que BNP compte 170 filiales dans les paradis fiscaux, devant la Société générale (139 filiales) et le Crédit agricole (134 filiales) [6].

Un coût environnemental gigantesque

Tout ne se mesure pas en euros. Le coût des banques, ce sont aussi les impacts environnementaux de leurs investissements. Et les banques françaises ne sont pas toujours les plus avisées. Depuis la signature du protocole de Kyoto en 2005, le secteur bancaire a investi 165 milliards d’euros dans des projets d’extraction de charbon, alors même que le dérèglement climatique s’aggrave. Ces financements ont augmenté de 397 % en dix ans ! Parmi les 20 plus gros investisseurs, derrière les banques chinoises, états-uniennes ou britanniques, on retrouve deux champions nationaux : Crédit agricole et BNP. Cette dernière investit dix fois plus dans les énergies fossiles que dans les énergies renouvelables. Pour la transition énergique, on repassera ! Les projets dans lesquels BNP investit émettent 1360 millions de tonnes de CO2 par an [7]. Soit quatre fois les émissions de CO2 de la France !

Émissions de CO2 générées par les placements financiers de BNP Paribas, depuis le 1er janvier
307 541 636 tonnes de CO2

Émissions de CO2 générées par les placements financiers du Crédit agricole, depuis le 1er janvier
237 440 234 tonnes de CO2

Émissions de CO2 de la France, depuis le 1er janvier
78 468 344 tonnes de CO2

Rémunérations des banquiers : le jack-pot pour quelques uns

Paradoxe du capitalisme : si les impacts négatifs de ces activités augmentent, les profits des banques également. Mais les dizaines de milliers de salariés des agences bancaires n’en profiteront pas, contrairement à quelques privilégiés qui travaillent pour la banque de marché, à des postes où ils bénéficient de faramineux bonus. Malgré la crise, ces bonus ont fortement augmenté : il y a vingt ans, la Société générale distribuait 21 millions d’euros de bonus, à 1400 salariés. Soit un bonus moyen de 15 000 euros. Rien à voir avec la situation actuelle : 467 millions d’euros de bonus sont distribués par la banque, à 2800 salariés. Soit un chèque de 162 000 euros en moyenne par salarié [8] ! Une petite prime de fin d’année équivalente à ce que gagne un salarié au Smic en 10 ans. Vous avez dit inégalités ?

Rémunérations de 8300 dirigeants et traders de BNP Paribas, Société générale, Crédit agricole, BPCE, depuis le 1er janvier
542 720 535 euros

Rémunérations brutes de 8300 salariés au SMIC, depuis le 1er janvier
32 815 868 euros

Au sommet de la pyramide, les PDG des banques françaises les mieux payés touchent tous les ans l’équivalent de 200 années de Smic. Sans compter les retraites chapeau et autres parachutes dorés. Grâce à ces niveaux inégalés de rémunérations, le secteur de la finance a pris une place prépondérante parmi les hauts revenus. Mieux vaut être trader ou banquier que de créer son entreprise... En quinze ans, les revenus des 0,1% les plus riches ont augmenté de 32 % – tandis que 90% de la population se contentait d’une hausse moyenne de 5%. Et en trois décennies, dans ce club des 0,1% de privilégiés, la proportion de banquiers est passé de 5% à 25% [9].

Le lobby bancaire investit des millions pour que rien ne change

Pourquoi les responsables politiques, malgré leurs promesses de régulation, ont-ils accepté les uns après les autres de maintenir de ce système dangereux et coûteux pour la société, qui socialise les pertes et privatise les profits ? Si rien ne change – ou si peu –, c’est que les banques ont su se montrer convaincantes. Il faut dire que le lobby bancaire est un véritable rouleau compresseur. Ses moyens sont impressionnants : le secteur financier européen emploie au moins 1700 lobbyistes, d’après les estimations de l’ONG Corporate Europe Observatory (CEO). Un chiffre à comparer aux 400 fonctionnaires chargés de la régulation des marchés financiers au sein de la Commission européenne. Soit quatre lobbyistes pour un fonctionnaire ! Selon CEO, le lobby bancaire dépense chaque année 120 millions d’euros pour influencer les politiques européennes [10].

Dépenses de lobbying par les banques en Europe, depuis le 1er janvier
27 136 027 euros

Dépenses des ONG, syndicats et associations de consommateurs européens sur les questions financières à Bruxelles
904 534 euros

Le coût faramineux de la crise et du sauvetage des banques

Ce ne sont là que quelques uns des coûts que font peser les banques sur la société. Nous aurions pu parler des emprunts toxiques, ces produits financiers concoctés par les banques pour accroître leurs profits et qui plombent les finances de collectivités locales et d’hôpitaux, dont les dettes ont littéralement explosées. Nous aurions pu évoquer la forte baisse du taux d’imposition des banques depuis 20 ans. Ou encore les milliards d’euros accordés aux banques par la Banque centrale européenne, à des taux d’intérêts très bas, pendant que celles-ci spéculaient sur les dettes souveraines des pays du sud de l’Europe. Ou bien encore la subvention implicite de 48 milliards d’euros chaque année pour les grandes banques françaises – BNP-Paribas, Crédit agricole, Société générale et Banque populaire-Caisse d’épargne –, du fait de la garantie de l’État qui leur permet de bénéficier sur les marchés financiers de taux d’intérêts plus bas [11]. C’est presque l’équivalent de l’impôt sur les sociétés perçu chaque année en France [12] !

Subvention implicite aux 4 grandes banques françaises, grâce à la garantie de l’État, depuis le 1er janvier
10 854 410 696 euros

Impôt sur les sociétés collecté en France (prévisions 2015), depuis le 1er janvier
12 618 252 434 euros

Nous aurions pu mentionner aussi le coût des scandales, arnaques et manipulations (lire notre article Évasion fiscale, fraudes et manipulations : découvrez le casier judiciaire de votre banque).

Les dirigeants bancaires affirment également que la crise de 2008 n’a rien coûté aux contribuables français. À croire que le nuage de produits financiers toxiques qui a contaminé la planète en 2008 se serait arrêté aux frontières du pays ! L’Union européenne a pourtant dû mobiliser 4500 milliards d’euros pour éviter l’écroulement du système financier. Un chèque en blanc aux banques, d’un montant équivalent à 37 % du PIB européen [13] ! Le sauvetage des banques françaises a coûté 25 milliards d’euros, au minimum. A lui seul, le sauvetage de la banque franco-belge Dexia a plombé les finances publiques de 6,6 milliards d’euros, selon la Cour des comptes [14].

Sans compter les coûts indirects, exorbitants, de la crise financière. Car comme un virus toxique, la crise bancaire s’est propagée aux finances publiques et à l’économie réelle. Dans la zone euro, le taux de chômage est passé de 7,3% avant la crise, à 11% en 2012. Soit huit millions chômeurs en plus ! Quant à la dette publique française, elle fait un bond gigantesque, passant de 60% du PIB en 2006 à plus de 93% en 2013. Les banques françaises rejettent toute responsabilité. Évaluer ces coûts, les rendre visibles est une nécessité. Pour que spéculation et investissements hasardeux ne se fassent plus avec notre argent. Pour que les banques retrouvent leur fonction d’utilité sociale. Et la finance sa juste place.

@AgnèsRousseaux

Compteurs : Mathieu Lapprand

Photo : CC David Trawin

À lire, pour aller plus loin : Le livre noir des banques, co-écrit par Basta ! et Attac, Ed. Les liens qui libèrent, 372 pages. Disponible en librairie ou à commander en ligne sur cette page.



Notes



[1]
En 2012, l’Union européenne a imposé des déclarations sur toute transaction de dérivés, avec le règlement européen Emir (European Market and Infrastructure Régulation). Mais la transparence est encore bien difficile à atteindre. Lire ici.



[2]
Source : Banque des règlements internationaux.



[3]
C’est le montant donné par la députée européenne écologiste Eva Joly, et par le rapport d’information de l’Assemblée nationale présenté en octobre 2013 par les députés Alain Bocquet et Nicolas Dupont-Aignan. En janvier 2013, un rapport du syndicat Solidaires-Finances publiques évalue le manque à gagner des différentes formes de fraudes et d’évasion fiscale à ce même montant.



[4]
Montant de l’impôt sur le revenu prévisionnel d’après le Projet de loi de finances pour 2015. Source : ministère des Finances.



[5]
Rapport de la Plateforme Paradis Fiscaux et Judiciaires « 2014 : Que font les plus grandes banques françaises dans les paradis fiscaux ? », qui prend en compte la liste des paradis fiscaux établie par le réseau Tax Justice Network.



[6]
Des chiffres contestés par les banques : BNP estime n’être présente que dans deux paradis fiscaux, en se référant à la liste noire établie par la France. Il faut dire que même Jersey et les Bermudes ont été sorties de cette liste noire officielle en 2014, dans laquelle ne figurent pas non plus la Suisse ou le Luxembourg, paradis fiscaux préférés des banques françaises…



[7]
Source : Finance responsable, site édité par l’ONG Les Amis de la Terre, et rapport du cabinet Utopies/Amis de la Terre, « L’empreinte carbone des banques françaises ». BNP Paribas ne calcule pas les émissions induites par ses activités de financement et d’investissement. Les Amis de la Terre ont estimé ces émissions à plus de 1360 millions de tonnes de CO2 en 2010 pour BNP et à 1050 millions de tonnes de CO2 pour le Crédit agricole. Source pour les émissions de CO2 de la France : ministère de l’Ecologie.



[8]
Chiffres de 2012. Source : Documents de référence de la Société générale.



[9]
Pendant ce temps, les chefs d’entreprises, eux, sont passés de 60% à 20% de ce groupe des 0,1% de privilégiés les mieux rémunérés.



[10]
Lire Le livre noir des banques, co-écrit par Attac et Basta !, Ed. Les liens qui libèrent, 2015, chapitre 17. Et le rapport de Corporate Europe Observatory, « The fire power of the financial lobby, A survey of the size of the financial lobby at the EU level », 2014.



[11]
Pour ces quatre grandes banques universelles française, les investisseurs anticipent le fait que, malgré les risques pris, l’État sera toujours là en cas de faillite. Cette garantie implicite leur permet d’emprunter à des taux plus bas sur les marchés financiers. Grâce à ces taux d’intérêt plus favorables, en 2012, le secteur bancaire européen a perçu l’équivalent de 234 milliards d’euros de subvention implicite des États. Lire le détail ici.



[12]
Montant de l’impôt sur les sociétés prévisionnel, d’après le Projet de loi de finances pour 2015. Source : ministère des Finances.



[13]
Les prêts seront remboursés, les garanties ne seront pas utilisées. Heureusement...



[14]
Pour le détail de cette évaluation, lire Le Livre noir des banques, Attac & Basta !, Éditions Les liens qui libèrent, 2015, chapitre 1.

recommanderreporter un abus

Réponses au sujet

article de Basta truffé de sottises :)

recommanderreporter un abus

Retour au forum SOCIETE GENERALEParticiper

Pour poster un message dans le forum vous devez être membre Boursorama.
Cliquez ici pour vous connecter ou devenir membre.

Mes Listes

Valeurs + consultées

GENFIT | CELLECTIS | SOCIETE GENERALE | ALCATEL-LUCENT | CREDIT AGRICOLE SA | SAFRAN | PEUGEOT | AIRBUS GROUP (Ex : EADS) | DEXIA | BNP PARIBAS

Questions / Réponses

20/03

Actions

20/03

Finances Personnelles

19/03

Taux

19/03

Actions

19/03

Actions

Liens partenaires

Lifestyle

••••••••

Boursorama Banque est la seule banque en ligne certifiée AFNOR CERTIFICATION ENGAGEMENT DE SERVICE WEBCERT® - REF - 172-01

Politique d'exécution

Copyright © 2015 BOURSORAMA

Audience certifiée par

Repost 0
Published by bruno fornaciari - dans economie finance POINT DE VUE - - HUMEUR ! - HUMOUR
24 mars 2015 2 24 /03 /mars /2015 12:43

ACCÈS AUX CANTINES

la loi va le garantir

Les députés ont voté jeudi un texte des radicaux de gauche qui interdit l’exclusion des enfants de chômeurs à ce service public.

Si, si, nos élus peuvent encore voter des lois de progrès social, approuvées par l’ensemble des forces de gauche, et boudées par la droite. Tel est le cas du texte soumis au vote des députés par le chef de file des radicaux de gauche, Roger-Gérard Schwartzenberg. Une proposition de loi qui entend garantir l’accès de « tous les enfants » aux cantines scolaires, quand celles-ci existent.

Compétence facultative des communes, la restauration scolaire concerne aujourd’hui dans le primaire environ 80 % d’entre elles, soit « 400 millions de repas servis chaque année dans les écoles, facturés aux parents en moyenne de 2,50 à 3 euros », précise la rapporteure du texte, la députée (PRG) et conseillère municipale de Lyon Gilda Hobert. Problème : régulièrement en France, certaines villes, pilotées par l’UMP en général (Bordeaux, Nice, Meaux, Thonon-les-Bains…), mais aussi plus récemment par le Front national, comme Mantes-la-Ville (Yvelines), tentent de restreindre l’accès de ces cantines aux enfants de chômeurs. Motif invoqué : un trop grand nombre de demandes. Ce fut le cas d’Oullins (UMP, Rhône) en 2009, contre laquelle la FCPE locale dut engager un bras de fer.

Une lutte victorieuse, puisque le Conseil d’État, le 28 septembre 2009, considéra comme « une discrimination » cette « interdiction d’accès au service public de la restauration scolaire d’une partie des enfants ». « Mais il ne s’agissait là que d’une jurisprudence administrative, explique Roger-Gérard Schwartzenberg. Celle-ci aurait pu un jour se retourner. Et surtout, cela obligeait à chaque fois à engager des recours contentieux. La loi se devait d’être plus claire sur le sujet. » C’est chose faite avec ce texte, soutenu par le PS, le Front de gauche et les écologistes. « La France compte 2,7 millions d’enfants pauvres, fils et filles de chômeurs ou de travailleurs précaires. Cela représente un enfant sur cinq dont parfois le seul vrai repas de la journée est celui de la cantine scolaire », appuie le député PRG.

Intervenant au nom des élus communistes, Marie-George Buffet a rappelé que l’exclusion d’enfants de chômeurs des cantines était aussi « une atteinte à l’activité des femmes ». Un argument qui n’a pas convaincu la députée UMP et conseillère municipale de Lyon Dominique Nachury. Fustigeant un « texte d’affichage », la députée a contesté l’idée que la cantine serait un « idéal absolu » pour « l’apprentissage de la qualité de l’alimentation » et « la sociabilisation », toutes les familles ne faisant pas « des repas chips »…

Plus que l’équilibre des repas, c’est en général celui des budgets qui est mis en avant par les édiles qui veulent faire le tri aux portes des réfectoires. En décembre dernier, le maire FN de Mantes-la-Ville, Cyril Nauth, justifiait ainsi son projet de restreindre l’accès des cantines aux enfants de chômeurs : « Quand les deux parents ne travaillent pas, ils ont la possibilité de préparer à manger pour leurs enfants. […] Ça permettra de faire des économies d’argent public »… Une façon de dire, en creux, que certaines familles « profiteraient » du système. Début février, son collègue FN de Beaucaire (Gard), Julien Sanchez, s’était d’ailleurs lancé dans une guerre contre les « profiteurs », ces familles qui ne régleraient pas leurs factures de cantine.

La chasse aux pauvres, nouveau credo du FN ? 

Repost 0
Published by bruno fornaciari - dans ACTUALITES groupe GDR-CRC
commenter cet article
22 mars 2015 7 22 /03 /mars /2015 09:40

Dossier - Formation des militants et identité communiste par Nathalie Ethuin, juillet 2006

Sciences humaines et politiques

par Nathalie Ethuin

Comment dire « nous » en politique ? Par quel processus se tisse une toile de significations revendiquée en commun ? Question classique de sociologie politique mais aussi préoccupation des militants et des dirigeants d’un parti comme le laissent apparaître les propos mis en exergue ci-dessous.

« Moi l’utilité de la formation au Parti, je le sentais un peu comme..., au-delà de ce brassage des expériences, qu’est-ce qu’on a en commun ? Pourquoi on est communiste ? Qu’est-ce que c’est d’être communiste ? Pourquoi un parti ? Pourquoi on ne dit pas la même chose que les autres ? Essayer de mieux maîtriser les raisons de tout ça. [1] »

Pour Michel Hastings, « les partis politiques constituent des ateliers d’identités et d’imaginaires collectifs, et participent à la structuration de grammaires culturelles régulièrement mobilisées par les militants [2] ». Le terme « ateliers » utilisé ici nous paraît particulièrement judicieux tant il convient de remettre sans cesse sur le métier les discours et les pratiques qui entendent donner corps à un « nous » partisan. En effet, les identités et les cultures partisanes ne sont pas des essences, des substances cristallisées une fois pour toutes.

Les identités collectives sont malléables et perméables ; elles sont la résultante d’un perpétuel travail de construction et de recomposition. Les partis politiques doivent donc être appréhendés comme des institutions, régis par des règles et des valeurs, producteurs de codes communs de signification et de conduites qui contribuent à produire des manières communes d’appréhender le monde social, celles-ci étant en constante évolution et renégociation [3].

En utilisant un tel cadre d’analyse, il est possible de prendre pour objet les processus d’homogénéisation et de (re)construction d’identités en évitant les écueils substantialistes d’une homogénéité postulée.

Concernant le Parti communiste français, les précieuses monographies dont il a fait l’objet ont indéniablement contribué à rompre avec une conception essentialiste des partis politiques et des cultures partisanes. Le PCF, si centralisé soit-il, n’est pas un bloc monolithique qui viendrait imposer de l’extérieur une culture communiste, dans laquelle les adhérents et les militants devraient se mouler en se débarrassant des oripeaux de leurs cultures locales, sociales, professionnelles. Pour le dire avec les mots d’Annie Kriegel, les communistes « ne sont pas des coquilles vides à farcir de marxisme [4] ».

Il est aujourd’hui indéniablement attesté que certains groupes professionnels ou certaines communautés locales ont servi de matrices à une adhésion communiste reposant sur des logiques identitaires différentes [5]. Néanmoins, après avoir déconstruit la présupposée homogénéité du PCF et renoncé à qualifier son essence, il reste que le PCF a été une institution allocataire de sens [6] et une matrice d’identification pour des milliers d’adhérents et de militants. Le PCF a représenté pour ses militants, à des degrés différents certes, une « institution boussole [7] ». Le PCF, malgré sa diversité interne, ne saurait être réduit à une juxtaposition d’organisations locales et fédérales [8]. Il contribue à travers de nombreux et complexes mécanismes de socialisation et pratiques unificatrices à produire une identité collective et une culture partisane tendant à minimiser les effets dissociatifs de l’hétérogénéité de ses membres.

Ces processus, par lesquels les organisations tentent de donner sens et cohérence à leur discours et leurs propositions, de bricoler une identité collective, de souder le « nous » partisan, sont essentiels pour la recherche sur les partis politiques [9]. Mais prendre pour objet ces processus éminemment diffus et protéiformes pose des difficultés d’investigation empirique. Prétendre étudier les mécanismes d’homogénéisation et de socialisation partisanes peut apparaître comme une gageure tant leurs modalités sont complexes et diffuses, leurs canaux et supports multiples. La socialisation partisane se fait avant tout par imprégnation, par immersion ; elle passe principalement par les discussions informelles entre militants, par les réunions diverses, par la lecture de la presse et de la littérature partisanes... Si l’on veut pénétrer la « boîte noire » des cultures et des identités partisanes, de leurs constructions et transformations, il faut choisir un poste d’observation restreint, qui rend possible un travail de terrain. Les écoles et les stages de formation partisane nous semblent constituer un objet et matériau particulièrement adapté (et très peu étudiés, au moins pour la période contemporaine) puisqu’ils ont explicitement pour fonction de former les communistes et de travailler à une unification du collectif. La formation des militants constitue en effet un laboratoire privilégié pour appréhender ces « discours de mobilisation politique [...] pouvant exercer un effet d’unification symbolique en fournissant aux agents des critères d’identité, des principes explicites et officiels d’appartenance, en leur disant explicitement ce qui les rassemble, sous quel rapport ils ont quelque chose en commun de plus essentiel et de plus déterminant que ce par quoi ils se distinguent [10] ».

L’objectif de cet article est d’explorer cette problématique de l’homogénéisation partisane et d’analyser, à travers les activités de formation organisées par le PCF, les tentatives de redéfinition et d’unification de l’identité collective et de (re)construction d’une culture communiste partagée.

Il peut paraître quelque peu paradoxal de proposer sur une telle problématique une étude très contemporaine du PCF, tant ce dernier semble souffrir justement d’une incapacité à souder ses membres et à proposer une identité partisane unificatrice. S’il est indéniable que l’institution communiste ne peut plus revendiquer aujourd’hui une identité et une culture communistes clairement définies et arrimées à des référents idéologiques et doctrinaux, la volonté de donner un sens relativement homogène aux choix stratégiques, de les justifier et de les légitimer n’a pas pour autant disparu. Qui plus est, il peut être d’autant plus intéressant d’étudier ces processus dans des contextes où l’institution est contrainte de changer, de modifier ses référents tout autant doctrinaux, mémoriels qu’organisationnels, et de proposer un récit identitaire profondément remanié.

Un séminaire organisé au Centre national de formation des communistes, à Draveil, en mai 2001, sur les façons de « traiter la question :“Quoi de neuf dans le capitalisme ?” dans les initiatives de formation » servira de point d’ancrage à ce travail. Deux éléments ont présidé au choix de ce matériau volontairement restreint : d’une part, il s’agit d’un séminaire ayant explicitement pour objectif d’« impulser une extension de l’offre de formation sur ce thème [11] », les participants sont alors amenés à formaliser ce qu’ils entendent par et attendent de la formation ; d’autre part ce séminaire est consacré à l’économie, et cette dimension nous semble être au c ?ur des processus identitaires chez les communistes. C’est en effet sur le terrain des analyses économiques et des alternatives que le PCF entend promouvoir pour « dépasser le capitalisme » que les débats et les affrontements internes se focalisent depuis de nombreuses années. Les tenants de l’expression « dépassement du capitalisme », préférée à celle d’« abolition », sont accusés par certains militants oppositionnels de liquider l’identité du PCF et de « se social-démocratiser ». Face à ces profondes dissensions, tout l’enjeu est de recréer de la consonance idéologique, en recourant notamment aux labels marxistes et révolutionnaires, matrices d’identification et de distinction [12]. À travers les discussions que nous avons pu suivre dans le cadre de ce séminaire et les entretiens effectués avec des économistes, nous pouvons repérer concrètement comment dans les discours sont bricolés ces référents et notamment la référence au marxisme. Rappelons que le marxisme pour les communistes est plus qu’un instrument d’analyse, il est un marqueur identitaire. D’ailleurs se dire marxiste ne suppose pas avoir lu et maîtriser l’ ?uvre de Marx [13]. Quand nous emploierons le terme de marxisme tout au long de cet article, c’est donc au sens de la doctrine que les communistes ont progressivement élaboré et constamment modifié. Autrement dit, lorsque nous disons que les communistes revendiquent toujours explicitement le label marxiste en le bricolant, ça ne signifie pas que nous décernons un brevet de marxisme au PCF. Ce n’est bien sûr pas à nous de trancher la question de savoir si les communistes sont « vraiment » marxistes eu égard à une exégèse savante du marxisme. Ce qui nous importe ici est de montrer pourquoi et comment ils se disent marxistes.

Les enjeux de la formation communiste aujourd’hui. Que reste-t-il de la formation des militants et des cadres ? Sans faire ici l’histoire du système d’éducation communiste, il est nécessaire de poser quelques jalons pour rendre compte de ses évolutions.

Le PCF a très tôt mis en place un système d’éducation, structuré en un cursus scolaire, proposant à l’échelle locale des écoles élémentaires, des écoles fédérales à l’échelle départementale et des écoles centrales, écoles de cadres d’un mois et de quatre mois.

Ce cursus scolaire était un passage quasi obligé pour accéder aux responsabilités quel que soit l’échelon dans l’appareil partisan ; il avait explicitement une vocation d’ascension dans les hiérarchies d’appareil. Il est d’ailleurs révélateur que le secteur Éducation relevait de la « section de Montée des cadres », rebaptisée en 1971 « secteur d’Aide à la promotion des militants ». L’histoire de ce secteur est évidemment bien plus complexe que ces quelques rappels pourraient laisser penser, mais il n’est pas le lieu ici de développer cet aspect [14]. En revanche, il est indispensable de revenir sur les transformations de ce secteur au cours des dix dernières années, marquées par l’abandon du cursus hiérarchisé et progressivement des écoles proprement dites. Ce n’est qu’au prisme de ces évolutions que l’on peut rendre compte des débats et réflexions actuels sur l’offre de formation au PCF.

Jusqu’au début des années 90, l’éducation des communistes consistait donc à la tenue régulière d’écoles dans les fédérations, le plus souvent d’une durée d’une semaine ou de quinze jours, et d’écoles centrales d’un mois et de quatre mois. Mais ce système ne résistera pas longtemps à la profonde crise qui affecte le Parti dès les années 80 et qui atteint son acmé dans les premières années de la décennie suivante. Sous l’effet d’une crise multidimensionnelle, organisationnelle, idéologique, électorale mais aussi financière, le réseau d’écoles se désagrège progressivement. La dernière école de quatre mois se tiendra à Draveil de février à juin 1994. En septembre 1994, une école de deux mois est mise en place mais ne réunira que huit élèves. Les écoles d’un mois deviendront alors les sessions de formation les plus longues, jusqu’à ce qu’elles disparaissent elles aussi du calendrier scolaire communiste en décembre 1995.Jusqu’en 1997,le centre de formation proposera encore des stages de deux semaines, mais à partir de l’été 1998, date de la tenue du dernier stage de dix jours, les « stages d’approfondissement de la politique du Parti » se dérouleront sur cinq jours au plus. L’offre nationale d’« initiatives de formation » est donc composée de stages de cinq jours ou de trois jours et de stages à thèmes organisés le week-end. Depuis 2003, le PCF ne possède plus de structure nationale d’accueil des stages puisque le centre de Draveil a été mis en vente. Ce sont donc aujourd’hui les fédérations, avec l’aide du secteur national, qui organisent les stages de formation.

Ces évolutions se sont accompagnées d’une modification sémantique, censée imprimer dans les mots « une conception totalement renouvelée » de la formation des communistes. À partir de 1994, il ne sera donc plus question d’« éducation » mais de « formation ». En 1996, les « stages » (puisque le terme « école » n’est plus en usage) ont pour vocation l’« aide à la formation des communistes » et depuis le XXXe Congrès la dénomination d’« initiatives de formation » a été préférée à la précédente. Derrière ces dénominations successives, le leitmotiv est de rompre avec la notion de cursus et de présenter « les initiatives de formation » comme un droit de tous les adhérents, sans distinction de responsabilité et d’ancienneté dans le Parti.

Si l’on se place désormais sur le seul terrain des thèmes économiques qui nous intéressent ici, quelques rappels, même lacunaires, s’imposent.

Quand le PCF proposait des écoles d’un mois et de quatre mois, il pouvait se targuer de proposer à ses militants et ses cadres une « analyse approfondie du capitalisme » revendiquant explicitement le label marxiste. L’économie politique représentait le volume horaire le plus important des cours et des lectures. Pas un élève d’une école centrale n’échappait aux longues heures de cours sur « le capitalisme, un mode de production et d’exploitation », « monnaie, système monétaire et financier et crises », le « capitalisme monopoliste d’État » ou encore « entreprise, classe ouvrière et salariat [15] ». Aucun ne pouvait se soustraire aux demi-journées de lecture des textes des économistes patentés du PCF mais aussi de Marx et notamment des canoniques extraits du Capital. Faire une école centrale signifiait travailler plus de dix heures par jour pour comprendre les propositions du Parti, les assimiler mais surtout s’imprégner de la théorie marxiste, pour au final penser « la perspective du socialisme ». C’est ce que rappelle Francette Lazard dans un rapport sur les activités d’éducation des communistes en 1982 :

« La vitalité de la démarche matérialiste et dialectique du marxisme et la rigueur de notre démarche stratégique se fécondent l’une et l’autre. Nous avons besoin du maximum de science économique pour saisir le mouvement de la crise et définir les nouveaux critères de la croissance ; du maximum de connaissances sur le vaste essor des sciences et des techniques pour penser les mutations en cours et anticiper leur évolution dans la perspective du socialisme ; du maximum de matérialisme historique pour élargir l’analyse des dimensions sociales et individuelles de la crise, pour enrichir notre compréhension des processus sociopolitiques, des comportements humains, à la lumière de notre projet auto-gestionnaire [16]. » Cet extrait révèle les objectifs attendus de l’éducation durant cette période. L’ambition est clairement affichée par le choix des termes utilisés : il s’agit de revendiquer la doctrine marxiste pour décliner le projet dont se veut porteur le PCF.

La fonction assignée aux écoles du Parti est de diffuser la ligne officielle et de légitimer les positions et propositions. Par les cours, il s’agit de fixer le sens que l’institution reconnaît à une stratégie. En fournissant un argumentaire clé en main, un prêt-à-argumenter aux élèves, le Parti s’assure d’un minimum de cohérence et d’unité. Les cours théoriques ont une visée politique, ils doivent motiver l’engagement mais en aucun cas semer le doute parmi les militants. C’est ce que rappellera Georges Marchais lors de l’inauguration de l’École nationale de Draveil en 1985, sur fond de crise aiguë entre la direction du Parti et un grand nombre d’intellectuels, dont certains enseignaient dans ces écoles : « Ces certitudes issues du patrimoine historique et idéologique du mouvement ouvrier et de l’analyse des réalités du mouvement social constituent la clé de voûte de l’identité révolutionnaire du Parti. Leur connaissance est essentielle à la maîtrise de notre politique, à sa mise en ?uvre. Elles doivent donc être au c ?ur de l’enseignement dispensé dans cette École nationale du Parti, qui n’est ni une université, ni un lieu de recherche [17]. »

Ces quelques rappels permettent de mesurer l’ampleur des évolutions concernant l’éducation et la formation au PCF et, partant, les difficultés, voire les apories, auxquelles sont confrontés les responsables de ce secteur aujourd’hui.

S’il ne saurait plus être question désormais de diffuser des « certitudes », tant elles ont été écornées par le désaveu des faits, il n’en reste pas moins que le PCF continue de revendiquer une grille de lecture marxiste à partir de laquelle il tente de proposer des « alternatives au capitalisme ». L’enjeu essentiel consiste aujourd’hui à rendre crédible cette revendication du label marxiste. La formation, selon ses responsables, pourrait jouer un rôle important dans cette mise en cohérence d’une identité communiste, arrimée à des référents idéologiques et théoriques dont la teneur serait précisée. Mais en cinq jours de stage tout au plus et en quelques heures qui plus est sur les questions relatives au capitalisme, comment faire ? L’intitulé de l’introduction du séminaire étudié ici laisse bien transparaître les enjeux de clarification et les questionnements identitaires sous-jacents : « Comment traiter la question “Quoi de neuf dans le capitalisme ?” dans les initiatives de formation. » « Savoir où on veut aller ; savoir comment on peut y aller ; savoir avec quels bagages on y va ». Le séminaire avait pour objectif de proposer quelques pistes de réflexion pour relever ce défi ; un participant au stage ironisera d’ailleurs : « On parle de défi mais donner à comprendre en trois heures ce qu’il y a de neuf dans le capitalisme, c’est plus qu’un défi, c’est presque une gageure ! »

Compte tenu de l’impératif de proposer des sessions de formation extrêmement courtes, comment alors les concevoir et qu’en attendre ?

« Donner des repères » pour « une appropriation des propositions du parti ». On l’a vu, l’objectif qui a présidé durant des décennies à la politique d’éducation était de diffuser l’orthodoxie pour s’assurer que les militants et les cadres agiraient bien dans le respect de la ligne officielle. Les écoles constituaient de puissants « opérateurs de discipline institutionnelle [18] ». Aujourd’hui les initiatives de formation ne revendiquent plus une telle fonction. Il s’agit même de s’en distinguer fondamentalement à l’heure où la diversité est présentée comme une richesse du Parti. Néanmoins, le contenu des formations reste articulé autour des propositions du Parti dont il convient de convaincre du bien-fondé. Le rôle reconnu aux initiatives de formation doit donc négocier avec ces injonctions quasi contradictoires. Pour résoudre ce paradoxe, les textes et les discours régissant la formation insistent sur la nécessaire connaissance des propositions du Parti pour mieux se les approprier, en être « coauteur » voire les critiquer : « Il y a un certain nombre de choses sur lesquelles on a des idées, des propositions qui s’enracinent. Et donc permettre aux camarades de voir où sont ces enracinements, c’est leur permettre de mieux se les approprier, de pousser plus loin et d’être eux-mêmes contributeurs. Pour le dire autrement, la formation ce n’est pas de dire : “Voilà, la position du Parti là-dessus, c’est ça, ça et ça.” Ça, ils le trouvent ailleurs, les camarades. Mais c’est s’approprier des éléments de compréhension du réel qui ont permis de déboucher sur telle ou telle proposition. Cela peut leur permettre d’être partie prenante dans la réflexion du Parti sur ces questions [19]. »

Le problème qui se pose dès lors est de composer avec les contraintes inédites qui pèsent sur la formation. Pour le responsable national de l’époque, elles nécessitent une réflexion pédagogique plus poussée et plus ambitieuse. Les contraintes de temps et l’impossibilité de traiter en profondeur certains éléments obligeraient à une réflexion collective en amont sur ce qu’il est indispensable d’aborder. C’était d’ailleurs l’enjeu de ce séminaire que de s’accorder sur les concepts et analyses considérés comme indispensables pour donner à comprendre les évolutions contemporaines du capitalisme. Cela s’avère d’autant plus important que c’est avant tout sur ce terrain que se joue l’identité du PCF. Le Parti, par la voix de ses dirigeants et ici par celle des intervenants et animateurs de la formation, se doit de donner à voir et à entendre des propositions « alternatives » qui le distinguent des autres partis de gauche et le placent dans la filiation marxiste. Pour l’un des participants, « l’objectif est de mettre en capacité des militants à dialoguer avec les gens, mettre en capacité des militants à réagir en marxistes ».

Le marxisme est ici explicitement revendiqué comme grille de lecture et outil d’analyse. À la question de savoir pourquoi c’est ce thème « Quoi de neuf dans le capitalisme ? » qui a été retenu pour amorcer une réflexion visant à impulser des initiatives fédérales de formation, Claude nous répond : « D’abord parce qu’il recouvre beaucoup de choses. Ensuite parce qu’il y a... il y a plusieurs raisons en fait. Il y a une demande qui s’exprime souvent dans le Parti, disant :“On n’explique plus la plus-value, on n’explique plus le capitalisme”. Comment répond-on à ce qui est posé, c’est-à-dire comment fait-on saisir des apports essentiels sur l’analyse du capitalisme, en particulier les apports de Marx, et comment les fait-on saisir pour la compréhension des enjeux d’aujourd’hui [20] ? »

La dernière partie de cette citation révèle parfaitement ce qui est en jeu : se dire marxiste mais « marxiste de son temps ».

Comme le souligne Jean Baudoin, « la pensée marxiste n’est plus considérée comme un bloc qu’il conviendrait de défendre bec et ongles contre les agressions du dehors et du dedans. Il s’agit au contraire de la rendre à nouveau présentable en l’expurgeant de toutes les ambiguïtés et de toutes les adjonctions qui ont permis qu’on l’associe aux formes les plus détestables du communisme historiquement réalisé. Tel est le but : humaniser le verbe marxien au prix d’un véritable « lifting idéologique [21] ». C’est d’autant plus important, ajouterions-nous, que l’usage de ce verbe marxien peut apparaître comme le dernier rempart à une dilution de l’identité communiste.

Le bricolage [22] des référents marxistes et révolutionnaires.« Quand on dit “l’analyse de la crise du capitalisme”, c’est un peu le cours où l’on apporte des éléments marxistes d’analyse, et donc d’une certaine façon, moi je me disais au début :“Au fond tu es un peu dépositaire..., il te faut transmettre la flamme de ce qu’est le marxisme”, et c’est un peu compliqué. Tu ne te trouves pas seulement à devoir passer le message de la politique du Parti mais à passer toute une culture, toute une compréhension [23]. »

Comment mieux que par cet extrait d’entretien aborder ce qui se joue à travers la référence au marxisme chez les communistes ? Le marxisme n’est rien moins ici qu’une « culture », « une flamme à transmettre ».

Si l’heure n’est plus au « devoir de s’efforcer d’assimiler les principes du marxisme-léninisme », comme le stipulait l’article 7 des statuts de 1964, la référence à Marx n’a pas disparu des nouveaux statuts adoptés lors du dernier Congrès du PCF en mars 2006. On peut en effet lire dans le préambule : « Les motivations de l’adhésion au Parti communiste sont diverses, enracinées dans les valeurs, les apports et la créativité des combats révolutionnaires - nourris par les découvertes théoriques, les anticipations de Marx - pour se libérer du capitalisme,le dépasser... » Tout se passe comme si la référence à Marx était l’invariant, l’élément nodal qui permet de se dire encore communiste et de revendiquer une identité collective distinctive.

Reste à étudier dans les discours actuels des économistes et des dirigeants du Parti, comment ils bricolent ces référents pour souder le collectif partisan autour d’analyses et de propositions censées donner corps à l’identité communiste.

À l’heure en effet où le PCF revendique une « visée » totalement renouvelée, souvent perçue à l’extérieur mais également au sein même du Parti, comme un renoncement à une identité clairement communiste et révolutionnaire, se placer derrière la bannière marxiste pour légitimer ses analyses et ses propositions est un enjeu essentiel dans les tentatives d’homogénéisation d’une identité remaniée.

Bernard Pudal avait déjà souligné, à propos de l’aggiornamento des années 70, combien une « crise de l’institution conduit à un immense travail politique de renouvellement qui [a] pour fonction d’enregistrer, de retraduire, d’homogénéiser, de gérer les tensions, de penser les “filiations”, en un mot d’organiser le passage d’un état à un autre ». Toute refonte doctrinale engendrant une peur de « l’affadissement et de la dissolution de l’identité communiste », il avait montré quel rôle pouvaient jouer certains intellectuels, ces clercs qui, par « un intense travail de rationalisation susceptible de donner forme et sens à cette mutation » contribuent à conjurer ces angoisses existentielles [24].

Ce travail de rationalisation, de mise en cohérence et d’octroi de sens est d’autant plus central pour les directions aujourd’hui que la crise que traverse le PCF est d’une tout autre ampleur que dans les années 70. Les dissonances cognitives [25] auxquelles pouvaient être confrontés les communistes ont atteint leur apogée avec l’effondrement du bloc de l’Est et la disparition de l’URSS. L’échec irréfutable de la prophétie, la faillite sans équivoque du socialisme existant obligent plus que jamais à retailler une identité communiste, à « séparer l’idéal de son modèle concret soviétique et par conséquent le remanier de manière à pouvoir le conserver, et par là même à sauver le communisme en tant que grande idée et l’identité personnelle de communiste du même coup [26] ».

Outre les événements internationaux qui ont considérablement amplifié la crise idéologique, le PCF est confronté depuis plus d’une décennie à une crise électorale, organisationnelle et financière sans précédent. Sur le plan organisationnel, si les tendances ne sont pas officiellement reconnues, les contestations internes sont nombreuses et bruyantes. C’est dans ce contexte de dissensions internes qu’il convient d’étudier comment d’aucuns tentent de bricoler pour donner un sens unifié et cohérent à l’engagement communiste, comment ils essaient de revendiquer avec crédibilité le label marxiste et l’étiquette révolutionnaire.

En participant, dans le cadre d’une ethnographie des stages de formation, à plusieurs de ces sessions, nous avons pu repérer les argumentations et les justifications doctrinales et idéologiques qui prétendent fonder la légitimité des propositions et les auréoler des qualificatifs de marxiste et de révolutionnaire.

Le travail sur les mots : autour de la notion de « dépassement du capitalisme » . Les recompositions des identités collectives passent avant tout par un travail sur les mots. Pour Denis-Constant Martin, les mécanismes de construction d’un récit identitaire peuvent se décliner en six mots clés : dire, relier, choisir, distinguer, rassembler et changer [27]. Le PCF aujourd’hui doit proposer un récit et des marqueurs identitaires qui le relient à son passé tout en s’en distinguant, se doit de choisir des mots pour dire le communisme, pour rassembler les communistes.

Les discours sur le capitalisme et les alternatives que le PCF entend lui opposer offrent une focale d’observation privilégiée de ces processus. On peut ainsi repérer les mots qui ne changent pas, qui permettent de relier, mais on voit aussi effleurer les nouveaux vocables et les argumentaires par lesquels ils sont intégrés à la langue communiste.

Ce qui relie et rassemble est une position commune minimale sur l’analyse du capitalisme. Des expressions telles que « les ravages du capitalisme », « la logique dévastatrice de la course au profit » ou encore « les positions cyniques du grand patronat » émaillent les propos des communistes.

Encore faut-il conférer un sens commun à ces termes et c’est là l’enjeu des technologies d’institution unificatrices dont participe pleinement la formation. Depuis quelques années par exemple, la notion d’« émancipation humaine » a pris une place centrale dans le vocabulaire communiste ; ce thème fait alors l’objet de séances de lecture et de débats dans les stages d’approfondissement, il a aussi donné lieu à plusieurs publications dans les circuits éditoriaux du Parti (L’Humanité et les Cahiers d’histoire notamment), contribuant également aux processus d’homogénéisation.

Un des objectifs des activités de formation, aujourd’hui ouvertes à tous les adhérents, est de favoriser la cohabitation de militants de générations et de socialisations différentes. Le stock doctrinal et sémantique dans lequel un militant peut puiser diffère en effet selon le moment de l’adhésion et la carrière partisane. Les adhérents de fraîche date ne détiennent pas tous les mots de passe pour pénétrer l’univers sémantique des militants les plus aguerris et ne perçoivent pas toujours les enjeux des débats qui ont cours au sein du Parti. À titre d’exemple, on peut citer un épisode de la première séance du cycle des « Samedis de la formation » dans le Nord. Alors que le débat bât son plein sur la notion de dépassement du capitalisme, Bruno, qui a adhéré le 22 avril 2002, demande la parole : « Pour moi la question cruciale, c’est à qui s’adresse le PC aujourd’hui. Pour moi, le fait de se poser la question de l’abolition ou du dépassement du capitalisme, c’est comme si vous faisiez un débat sur le sexe des anges à Byzance ! Ce qui me semble important aujourd’hui, c’est de savoir qui peut encore entendre notre discours. »

Tandis que cette question du dépassement du capitalisme est perçue comme l’enjeu essentiel des débats internes par les plus anciens des militants, les novices peuvent donc y voir un débat byzantin, abscons ou stérile. On saisit bien à travers cette anecdote les effets de génération, les strates du Parti et les difficultés croissantes d’autocompréhension des communistes.

L’institution doit donc constamment travailler à unifier et homogénéiser un stock commun de connaissances et à imposer l’usage des termes et argumentations tenues pour légitimes à un moment donné.

Sur le plan des analyses du capitalisme, de nouveaux termes se sont lentement incrustés dans le lexique communiste qu’il convient de définir, en préciser la teneur et la signification mais surtout de les placer dans la filiation marxiste.

Des expressions comme « révolution informationnelle », ou « les nouveaux défis du capitalisme » et plus encore la notion de « dépassement du capitalisme » qui s’est substituée à celle d’« abolition » méritent clarification selon les responsables à la formation et les économistes. L’introduction de Claude Gindin lors du séminaire sur le capitalisme est de ce point de vue explicite : « La proposition est de s’en tenir à trois objectifs : clarifier la notion de capital, faire comprendre que le capitalisme est confronté à de nouveaux défis, montrer que l’on peut se battre pour d’autres réponses à ces défis [28] [...] » Sur le premier point, il faut historiciser le capitalisme, « s’entendre sur le fait que le capitalisme n’a pas toujours existé et que toute richesse n’est pas du capital. Le capitalisme est le produit d’une très longue histoire... ». Il faut faire « saisir le capital dans son essence de valeur qui se met en valeur, enracinée dans l’exploitation du travail salarié ». Enfin, « dans les explications sur les défis de notre époque, il y a besoin de faire toute sa place à la révolution dans les conditions de la progression de la productivité et de l’efficacité du travail humain qu’est la révolution informationnelle. En raison de son importance à l’échelle de l’histoire humaine, de l’hominisation. Et parce qu’elle est peu comprise dans sa nature et ses enjeux [29] ».

On voit bien ici l’importance stratégique de se mettre d’accord sur le sens des mots.

C’est la notion de « dépassement du capitalisme » qui nécessite le plus intense travail de définition pour la rendre légitime et revendiquée par l’ensemble des ressortissants de l’institution communiste. C’est en effet autour de cette expression que les débats internes se sont focalisés ces dernières années. Elle symbolise pour certains communistes l’ultime renoncement à l’identité révolutionnaire et l’acceptation du capitalisme qu’il suffirait d’« aménager dans une logique sociale-démocrate ». Comment alors faire le deuil de la notion d’« abolition du capitalisme » et la remplacer par une nouvelle expression quand on sait que « tout un univers de sens transite par ces manières partisanes de dire. Toute une économie du signe et du repère s’ébauche dans ces répertoires de mots drapeaux, de mots totems fonctionnant comme autant de symboles de condensation », comme nous le rappelle Michel Hastings [30] ? Pour imposer un nouveau drapeau sémantique, un travail d’argumentation serrée est nécessaire et les efforts d’explicitation, de légitimation et d’officialisation d’une telle expression se déploient souvent sur plusieurs années.

L’argumentation sur laquelle repose l’emploi de l’expression de « dépassement du capitalisme » consiste à démontrer en quoi elle s’inscrit directement dans les analyses de Marx tout en évitant les écueils auxquels a conduit la notion d’abolition. Pour un membre de la commission économique, « on introduit un terme qui n’est pas anodin effectivement, qui introduit à la fois la rupture mais la rupture pour faire mieux que le capitalisme. Et puis ce n’est pas la rupture le grand soir, mais ça s’inscrit dans un processus. Je crois que c’est Hegel qui introduit le premier la notion de dépassement, ce n’est pas Marx, Marx s’en ressert parce que Marx en parle, pas dans ses premiers textes mais dans ses textes plus aboutis [31] ».

Pour les économistes, cette notion de dépassement serait donc un retour à Marx dans le texte. Elle a des soubassements théoriques puisque c’est une notion centrale chez Hegel qui sera reprise par Marx. Dans des entretiens avec des intellectuels communistes italiens, on retrouve la même argumentation pour justifier l’emploi de l’expression « dépassement [32] ». Mais face à des militants et des dirigeants peu aguerris aux questions de philologie, il n’est évidemment pas question de se lancer dans une exégèse des textes de Hegel et de Marx. Il faut pourtant souder le collectif partisan autour de cette notion, en la débarrassant du stigmate social-démocrate et l’inscrivant dans « une perspective révolutionnaire ». C’est justement en précisant ce qu’ils entendent par cette dernière expression qu’ils entendent démontrer en quoi le dépassement du capitalisme serait « vraiment révolutionnaire ». En se distinguant de la croyance dans le Grand Soir que condensait le terme « Révolution », les communistes veulent continuer à se dire révolutionnaires mais au prix d’une redéfinition de cette étiquette, pour mettre en cohérence les propositions et la « visée communiste » selon la terminologie en vigueur. C’est le sens de cet argumentaire de Paul Boccara, répété à l’envi : « Dépasser c’est supprimer véritablement ; ce n’est pas seulement supprimer, c’est supprimer pour faire mieux. Être révolutionnaire, ce n’est pas seulement tout casser ; être révolutionnaire, et c’est tout le marxisme, c’est supprimer le capitalisme pour faire mieux [33] ! » Le dernier congrès du PCF, qui s’est tenu en mars 2006, a été de nouveau le théâtre de débats sur cette expression, preuve que l’homogénéisation discursive est un travail au long cours !

Des propositions « pour une transformation révolutionnaire ».La formation doit donc être aussi un canal de diffusion des propositions prônées par le Parti. L’objectif est de convaincre de leur légitimité, de les expliquer et de les justifier en les arrimant au projet de « transformation révolutionnaire ».

Les propositions sont expliquées dans leur contenu pour ne pas en faire de « simples slogans » mais leur donner de la concrétude. La proposition qui fait l’objet des plus amples développements dans les stages est la « sécurité d’emploi et de formation ». Cette proposition apparaît sous la plume de Paul Boccara en 1996, mais de nombreux militants déplorent ne pas savoir ce qu’elle recouvre précisément. Les stages sont alors l’occasion d’expliquer ce qu’elle signifie, pour convaincre de son intérêt en espérant que les stagiaires s’en feront les meilleurs prosélytes. Outre les explications techniques, l’entreprise de conviction (relayée par les militants) passe par le recours à un symbole fort : la sécurité d’emploi et de formation entend être « une avancée aussi importante que la sécurité sociale à la Libération ». Il est difficile d’attribuer un auteur précis à cette formule tant elle est reprise dans les discours communistes. On a là un cas exemplaire d’homogénéisation argumentative. On saisit bien aussi à travers cet exemple combien la volonté de rassembler les militants derrière une proposition nécessite de réactiver des symboles, de trouver des raccourcis signifiants.

Enfin, il convient pour les conférenciers de montrer en quoi ces propositions sont révolutionnaires et se distinguent de propositions portées par d’autres organisations. La sécurité d’emploi et de formation viserait pleinement à « la transformation révolutionnaire » puisqu’elle aboutirait au « dépérissement du marché du travail » ; elle s’inscrirait donc dans une « cohérence pour une construction de réponses de dépassement du capitalisme [34] ». En expliquant les « alternatives au capitalisme », en s’efforçant de les rendre concrètes, l’objectif est de « donner du grain à moudre » aux militants pour motiver leur engagement. « Le plus important c’est de resituer nos bagarres quotidiennes dans une perspective transformatrice d’ensemble, pour ne pas désespérer » : c’est sur ces mots qu’Yves Dimicolli conclura le séminaire.

Reste donc à marquer la différence avec les autres organisations, notamment de gauche. Le « nous » se fait ici plus solennel, il est constamment martelé pour appuyer la distinction. Nous ne prendrons ici que l’exemple des discours de distinction par rapport au PS. C’est en effet ce qui est en jeu dans les conflits internes du PCF : de plus en plus de militants accusent la direction de réduire le PCF à n’être plus que l’aile gauche du Parti socialiste. Il faut donc sans cesse rassembler dans la différence, rappeler ce qui distingue le « nous » du « eux ». Là encore il s’agit de processus éminemment diffus que nous ne prétendons pas étudier ici. Mais ils passent en partie par ces discours de justification et de légitimation sur les propositions économiques. Laissons donc une dernière fois la parole à un intervenant du séminaire étudié :

« Le Parti socialiste propose, lui, le plein-emploi ; on n’est donc pas d’accord sur l’objectif fondamental. Parce que le plein-emploi c’est quelque chose de très traditionnel, c’est une solution qui a été inventée pour sortir de la crise de l’entre-deux-guerres. Le Parti socialiste propose de faire quelque chose qui a été inventé pour un autre type de crise, nous, on propose non seulement de sortir de ce type d’aménagement, mais en même temps d’essayer de résoudre complètement les problèmes. »

[1] Entretien avec un intervenant dans les stages de formation du PCF.

[2] Michel Hastings, « Partis politiques et administration de sens », in Dominique Andolfatto, Fabienne Greffet, Laurent Olivier (dir.), Les Partis politiques : quelles perspectives ?, L’Harmattan, 2002.

[3] Jacques Chevallier (dir.), L’Institution, CURAPP, PUF, 1981.

[4] Annie Kriegel, Les Communistes français. 1920-1970, Le Seuil, 1985.

[5] On pense notamment aux travaux de Michel Hastings sur Halluin, d’Annie Fourcaut sur Bobigny, de J.-N. Retière sur Lanester ou encore aux travaux de J.-P Molinari sur les ouvriers communistes.

[6] Nous empruntons cette expression à P. Bréchon,A. Laurent, P. Per-rineau (dir), Les Cultures politiques des français, PSP, 2000, p. 10.

[7] Michel Hastings, « Partis politiques et administration du sens », op. cit.

[8] Cf . F. Sawicki, Les Réseaux du Parti socialiste. Sociologie d’un milieu partisan, Belin, 1997,p. 30.

[9] De nombreux chercheurs ont récemment remis à l’agenda scientifique cette problématique de l’homogénéisation et de la construction d’identités et de cultures partisanes : outre le livre plus ancien de M. Offerlé, Les Partis politiques, PUF, 1987 ; Cf. D. Cefaï (dir.), Cultures politiques, PUF, 2001 ; et notamment les articles de D. Cefaï, « Expérience, culture et politique », M. Lazar « Cultures politiques et partis politiques en France », et F. Sawicki, « Les partis politiques comme entreprises culturelles ».

[10] Luc Boltanski, Les Cadres. La formation d’un groupe social, Minuit, 1982, p. 257.

[11] Introduction du séminaire par Claude Gindin, délégué national aux initiatives de formation au moment de la tenue du séminaire.

[12] Nous ne pouvons évidemment pas citer la littérature foisonnante sur l’identité, rappelons juste le propos synthétique de Jacques Chevalier : « Dès l’instant où un groupe se forme, où une entité collective est organisée, il y a production de signes distinctifs, qui vont conduire les membres à se reconnaître à la fois comme différents de ceux qui sont en dehors du groupe et comme semblables à ceux qui sont dans le groupe : l’identité collective se caractérise ainsi par un double aspect, négatif de différenciation vis-à-vis de l’extérieur, et positif de partage d’un certain nombre de traits communs »,J. Chevallier (dir.), L’Identité politique, CURAPP, PUF, 1991, p. 6.

[13] On sait que les inventeurs du marxisme comme doctrine politique en France à la fin du XIXe siècle n’étaient pas des lecteurs assidus de Marx. Cf. Marie Ymonet, « Les héritiers du Capital. L’invention du marxisme en France au lendemain de la Commune », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 55, novembre 1984.

[14] Pour l’histoire de la mise en place de ce cursus scolaire communiste et de ses premières années de fonctionnement, voir Danielle Tartakowsky, Les Premiers Communistes français, PFNSP, 1980 ; Bernard Pudal, Prendre parti. Pour une sociologie historique du PCF, PFNSP, 1989 ; Claude Pennetier et Bernard Pudal, « La certification scolaire communiste dans les années 30 », Politix, n° 35, troisième trimestre 1996 ; et Yasmine Siblot, La Formation politique de militants ouvriers. Les écoles élémentaires du Parti communiste français de leur constitution au Front Populaire, Les Cahiers du Centre fédéral, septembre 1998, FEN-UNSA.

[15] Les intitulés et les contenus des cours évoluent bien sûr au gré des recompositions idéologiques et programmatiques. Ces évolutions méritent une analyse en soi mais cette dimension excède le cadre de la présente étude. Ces intitulés de cours ne sont donc que des exemples.

[16] Francette Lazard, « Des communistes riches d’idées, riches d’initiatives », Rapport sur l’éducation communiste au Comité central du 16 avril 1982, L’Humanité, 17 avril 1982.

[17] G. Marchais, « Pour une civilisation nouvelle. Pour la libération humaine », allocution prononcée lors de l’inauguration de l’École nationale du PCF, Draveil, 28 septembre 1985.

[18] D Cefaï, « Expérience, culture et politique » p. 106, in D. Cefaï (dir.), Cultures politiques, PUF, 2001.

[19] Entretien avec Claude Gindin, délégué national aux initiatives de formation, le 12 novembre 2001.

[20] Ibid.

[21] Jean Baudouin, Mort ou déclin du marxisme ?, Montchrestien, 1991, p. 102.

[22] Le concept de « bricolage » nous paraît particulièrement opérationnel ici puisqu’il s’agit bien, conformément à la définition de Roger Bastide, de « rester dans un univers de référence mais en agençant spécifiquement les topiques des discours, [visant à] la création d’un ensemble homogène, cohérent, neuf mais inscrit dans la tradition ». Roger Bastide, « Mémoire collective et sociologie du bricolage », L’Année sociologique, 1970.

[23] Entretien avec M. E., 12 octobre 1999.

[24] Bernard Pudal, Prendre parti, op. cit., pp. 281 et suivantes.

[25] Sur la notion de dissonances cognitives, cf. Festinger, Hank et Riecken, L’Échec d’une prophétie, PUF, 1993, 1reédition 1956.

[26] Esther Duflo et Pierre Serne, « Que reste-t-il des idéaux ? », in Michèle Bertrand, Gilles Campagnolo, Olivier Le Guillou, Esther Duflo et Pierre Serne, La Reconstruction des identités communistes après les bouleversements intervenus en Europe centrale et orientale, L’Harmattan, 1997, p. 89.

[27] Denis-Constant Martin, « Identité et politique. Récits, mythes et

[28] Claude Gindin, introduction du séminaire « Comment traiter la question “Quoi de neuf dans le capitalisme ?” dans les initiatives de formation », tapuscrit non publié.

[29] Ibid.

[30] « Partis politiques et administration de sens », op. cit., p. 10.

[31] Entretien, 12 novembre 2001.

[32] Gilles Campagnolo, « Chroniques d’une dissolution annoncée »,

[33] Déclaration de Paul Boccara lors du débat : « Le capitalisme et la critique marxiste », qui s’est tenu à la fête de l’Humanité, dimanche 16 septembre 2001 au Village du Livre.

[34] Titre d’un exposé de Paul Boccara, dans le cadre des Journées de réflexion sur le thème : « Mégafusions, délocalisations, quoi de neuf dans le capitalisme ? Quelle alternative ? », 26 et 27 novembre 199, Centre de formation des communistes, Draveil.

Repost 0
Published by bruno fornaciari - dans DOCUMENTS
commenter cet article
22 mars 2015 7 22 /03 /mars /2015 09:01

Comment un appareil s’éloigne de sa base

De multiples facteurs expliquent l’affaiblissement du Parti communiste français. La volonté d’adapter son discours aux attentes des classes moyennes l’aurait-il précipité ?

par Julian Mischi, janvier 2015

Janvier 2014. Nous arrivons au siège du Parti communiste français (PCF), place du Colonel-Fabien à Paris, pour demander des données sur les adhérents. Combien sont-ils ? Mais surtout, qui sont-ils ? D’après tous les indicateurs, les catégories populaires sont de moins en moins présentes au sommet de l’organisation. Mais qu’en est-il à la base ? La réponse devrait être facile à obtenir. Le département « Vie du parti » centralise depuis 2009 les nombreux renseignements que la formation possède sur ses membres : âge, sexe, lieu d’habitation, secteur d’activité... Mais nul mot sur la catégorie socioprofessionnelle. On peut savoir que tel militant travaille à la Société nationale des chemins de fer français (SNCF) ou dans l’aéronautique, mais pas s’il est cadre ou ouvrier. Ce manque d’intérêt pour la condition sociale des adhérents illustre une tendance à l’œuvre au sein du PCF depuis trente ans : jadis centrale, la question de la représentation des classes populaires est devenue secondaire.

De la Libération aux années 1970, au temps où il était le premier parti de gauche en France, le PCF pouvait se présenter comme le porte-parole de la classe ouvrière, car ses responsables étaient majoritairement issus des milieux populaires : ancien mineur comme Maurice Thorez, dirigeant du parti de 1930 à 1964 ; « petit maraîcher » comme son successeur Waldeck Rochet ; apprenti pâtissier comme Jacques Duclos, candidat à l’élection présidentielle de 1969, où il obtint 21 % des voix. Il en allait de même à l’échelon local : avant de devenir maire d’Aubervilliers entre 1945 et 1953, Charles Tillon était ajusteur ; ses successeurs Emile Dubois (1953-1957) et André Karman (1957-1984), respectivement gazier et fraiseur. En propulsant des militants d’origine modeste dans des instances de pouvoir jusque-là réservées aux représentants de la bourgeoisie, le Parti communiste est parvenu, un temps, à bouleverser l’ordre social de la vie politique française. Le caractère populaire de l’organisation était alors perçu comme une nécessité pour inscrire le projet d’émancipation des travailleurs dans les pratiques militantes.

La base du PCF a été frappée de plein fouet par les transformations socio-économiques que connaissent les milieux populaires depuis les années 1970. Confronté à la précarité et au développement du chômage, le monde ouvrier a perdu en cohésion sociale. Pourtant, la crise du parti ne peut être attribuée à une hypothétique disparition des ouvriers : ceux-ci représentent toujours près d’un quart de la population active, et la décrue des effectifs du PCF est bien plus rapide que l’érosion de la classe ouvrière. La France comptait huit millions deux cent mille ouvriers en 1975 et encore sept millions en 1999, alors que, dans le même temps, le PCF perdait plus de la moitié de ses adhérents, passant de cinq cent mille à deux cent mille encartés. En outre, aux côtés des ouvriers, de nouvelles figures populaires ont émergé, dans les services notamment, avec l’essor du groupe des employés. Les ouvriers et les employés demeurent majoritaires dans la population active française, mais les mutations de leurs conditions de vie (relégation spatiale) et de travail (division des collectifs de travail) ont fragilisé leur entrée dans l’action politique. L’affaiblissement du PCF reflète ainsi les profondes transformations sociales et culturelles subies par les classes populaires ; il exprime le reflux du mouvement ouvrier. Ce déclin, qui marque l’épuisement d’une séquence d’intense politisation de la société française durant les « années 1968 », s’explique également par les bouleversements de l’ordre international, en particulier par l’implosion du système soviétique, ou encore par l’évolution du régime politique vers un système présidentiel et bipartisan.

Au cœur du quartier de la Défense,
le choix de l’humanisme et de la démocratie

Mais ces explications externes au parti ne suffisent pas, et il serait réducteur d’envisager le déclin du PCF sous l’aspect d’une évolution mécanique, programmée, dont il n’y aurait aucune leçon à tirer.

Pour comprendre l’éloignement du PCF vis-à-vis des classes populaires et son effondrement électoral (il passe de 15,3 % lors de la présidentielle de 1981 à 1,9 % en 2007), il faut analyser les évolutions de son discours et de son organisation. A partir des années 1980 et surtout 1990, le PCF entend représenter non plus seulement les classes populaires, mais la France dans sa « diversité ». La lecture de la société en termes de classes s’efface derrière des thématiques comme la « participation citoyenne » ou la recréation du « lien social ». A l’image de la ville de Montreuil, les municipalités communistes de banlieue adoptent largement la thématique de l’« exclusion » dans les « quartiers » et entérinent sa dimension dépolitisante (1). Les élus communistes se font les chantres d’une « démocratie locale » censée combler le fossé entre la classe politique et les « citoyens ».

Le projet initial du parti, d’inspiration marxiste, laisse alors place à une rhétorique humaniste largement partagée dans le monde associatif et politique. « Association, partage, mise en commun, coopération, intervention, concertation : ces exigences prennent une vitalité inédite, en lien avec le développement de la révolution technologique et informationnelle et la complexification de la société, l’évolution du travail, le besoin de citoyenneté, de nouvelles relations humaines respectant l’autonomie des individus... », proclame par exemple le document adopté lors du XXIXe congrès de 1996. Ce congrès, qui fait le« choix de l’humanisme et de la démocratie », de la « révolution humaine, citoyenne, solidaire » pour répondre au fait que « c’est la civilisation humaine tout entière qui est en péril », se déroule pour la première fois dans le quartier des affaires de la Défense.

Douze ans plus tard, dans le texte proposé par le Conseil national du PCF comme « base commune » pour le XXXIVe congrès de 2008, le mot « ouvrier » n’apparaît qu’une seule fois, et comme un groupe social au même titre que beaucoup d’autres : il s’agit en effet de rassembler« ouvriers, techniciens, employés ou cadres, femmes et hommes salariés de toutes catégories, précaires, intellectuels, sans-papiers, sans-emploi, paysans, créateurs, étudiants, retraités, artisans ». En rejetant l’ouvriérisme associé au stalinisme, les représentants du PCF ont tendance à abandonner la priorité accordée au rôle des ouvriers et des classes populaires dans le combat politique. Ayant délaissé la réflexion sur les rapports de classe et sur l’organisation de la lutte par ceux-là mêmes qui subissent la domination, ils ont naturellement éprouvé des difficultés à prendre en compte l’essor des nouvelles figures populaires — les employés des services et les descendants des travailleurs immigrés du Maghreb notamment.

L’entreprise de rénovation du communisme français passe par une transformation des modes d’organisation du parti. Les dispositifs de sélection et de formation de cadres militants d’origine populaire sont abandonnés dans les années 1990 et 2000 sous l’effet de la baisse des effectifs, mais aussi d’une remise en cause des pratiques autoritaires du centralisme démocratique (lire « A l’école des militants »). Les écoles, par exemple, disparaissent ou perdent leur fonction d’éducation populaire. La « politique des cadres » — un système de formation qui favorisait les militants ouvriers des entreprises — s’éteint progressivement. Pour le renouvellement du parti, on discute désormais surtout de rajeunissement et de féminisation. Quand il est question de « mixité », il ne s’agit jamais de la promotion explicite des militants issus des classes populaires.

Aux permanents d’origine ouvrière, formés dans les écoles du parti, succèdent des responsables dont la trajectoire (scolaire, professionnelle et militante) est étroitement associée au monde des collectivités territoriales. C’est autour de ces administrations locales que se restructure et survit le communisme contemporain et non, comme jadis, autour des réseaux syndicaux. En 2013, sur l’ensemble des adhérents répertoriés par le département « Vie du parti », 75 % indiquent travailler dans le secteur public, dont 23 % dans une collectivité territoriale. Et il en va de même au sommet de l’appareil. Le dernier dirigeant national passé par des fonctions au sein de la Confédération générale du travail (CGT) fut Georges Marchais : ajusteur de profession, il fut responsable syndical dans la métallurgie avant d’occuper la tête du parti de 1970 à 1994. Ses successeurs, eux, ont partie liée à la gestion des collectivités locales. M. Robert Hue fut le premier édile à devenir le secrétaire national du PCF, en 1994 ; il était alors maire de Montigny-lès-Cormeilles, conseiller général, conseiller régional et surtout président de l’Association nationale des élus communistes et républicains. Mme Marie-George Buffet lui a succédé en 2001. Elle fut d’abord employée à la mairie du Plessis-Robinson avant d’être maire adjointe dans une autre municipalité, puis élue au conseil régional d’Ile-de-France.

Quand les nouveaux dirigeants du PCF passent par le syndicalisme, il s’agit du syndicalisme étudiant. Mme Buffet a fait partie du bureau national de l’Union nationale des étudiants de France (UNEF). Secrétaire national du PCF depuis 2010, M. Pierre Laurent, lui, a dirigé l’Union des étudiants communistes (UEC). Titulaire d’une maîtrise de sciences économiques de la Sorbonne, cet ancien journaliste et directeur de la rédaction de L’Humanité symbolise la puissance de l’engagement familial au sein du communisme contemporain. Fils de Paul Laurent, député et cadre de l’appareil dans les années 1970-1980, il est aussi le frère de M. Michel Laurent, autre dirigeant national qui fut responsable de la fédération de Seine-Saint-Denis. Les nouveaux dirigeants deviennent communistes davantage par héritage local et par fidélité familiale qu’en faisant l’expérience des inégalités sur leur lieu de travail.

La recherche de sources de financement par les permanents, qui ne peuvent plus être rétribués par un parti en perte de vitesse et cherchent à se salarier sur des postes électifs, explique aussi l’évolution du PCF. En 2013, selon le rapport financier présenté au congrès, la contribution des élus s’établit à 46 % des ressources totales du parti (contre 26 % au Parti socialiste et 3 % à l’Union pour un mouvement populaire). Ainsi, partout en France, les dirigeants communistes ont été appelés à entrer dans les assemblées électives. Il existait jusqu’ici une distinction forte entre les responsables d’appareil et les élus, les premiers étant chargés de « surveiller » les seconds en évitant leur « notabilisation » et en assurant la vitalité des réseaux militants. Or les responsables départementaux du parti ont eu pour consigne d’entrer dans leurs conseils régionaux à partir de 1998. Grâce à une alliance avec le Parti socialiste (PS), beaucoup ont pris des responsabilités dans les exécutifs de leur région. La notabilisation élective des cadres d’appareil est en marche.

Les experts en communication
aux manettes lors des campagnes électorales

M. Hue entendait en 1995 libérer « de toute “tutelle” ombrageuse du parti les élus qui détiennent leur mandat non des seuls communistes mais du suffrage universel (2) ». Dès lors, les dirigeants nationaux eux-mêmes peuvent dévaloriser les ressources militantes au profit des élus et des expériences gestionnaires. Sur le terrain, les militants voient leur rôle se réduire, et l’activité électorale devient prioritaire. Les nouveaux adhérents ne restent pas longtemps de simples militants, mais sont rapidement sollicités pour se présenter aux élections municipales, avec pour conséquence un affaiblissement récurrent du militantisme local — d’autant que les élus, cumulant les mandats, délaissent rapidement les réunions du parti. Aux sièges des fédérations départementales, la présence militante s’efface, les réunions se tiennent avant 18 heures, et les militants « bénévoles » laissent la place à des professionnels (permanents, collaborateurs des groupes d’élus, personnel administratif, etc.) absents le week-end.

Or les élus ont leurs propres préoccupations. Pour préparer la prochaine campagne électorale, ils embauchent des experts en communication ; du fait de la technicisation croissante de l’action locale, ils s’entourent de cadres de la gestion publique (3). Ils peuvent délaisser les relais militants ou associatifs au profit de professionnels, qui leur ressemblent socialement. Résultat : l’univers social des élus communistes se détache de celui de leurs administrés, et les catégories populaires jouent un rôle plus effacé dans la vie politique locale.

Cet éloignement des responsables communistes à l’égard des groupes sociaux qu’ils ont vocation à défendre affecte les pratiques militantes. Pendant longtemps, le PCF a impulsé une sociabilité politique étoffée dans les territoires où il était bien implanté (les « banlieues rouges », certaines communes rurales...). Ses militants animaient un ensemble d’organisations « amies » (Union des femmes françaises, Confédération nationale des locataires, Mouvement de la paix, Fédération sportive et gymnique du travail, etc.), mais aussi des cellules de quartier ou d’entreprise. Au cours des années 1980 et 1990, à mesure que la base militante se réduit et que les responsables se focalisent sur les enjeux électoraux, le militantisme local au PCF se limite de plus en plus à des actions de type associatif. L’essentiel des activités de masse est alors consacré à l’organisation de rassemblements festifs et commémoratifs, à l’image des traditionnels banquets du 1er-Mai ou du 14-Juillet.

Pris au piège de la droitisation de l’allié socialiste

Les communistes tirent en quelque sorte les leçons du moindre impact des réunions politiques d’autrefois, d’autant plus que cette dimension festive a traditionnellement constitué une force du communisme français, à l’image du succès continu de la Fête de L’Humanité au-delà des rangs du parti. Ainsi, au niveau local, la sociabilité autour de rendez-vous festifs perd son caractère politique, car les associations et les municipalités prennent le pas sur le parti dans l’organisation. Dans le village de Treban (Allier), par exemple, trois instances se substituent progressivement au PCF dans l’animation locale : l’amicale laïque, le comité des fêtes et le club du troisième âge. Les adhérents, une cinquantaine dans les années 1960-1970, ne sont plus qu’une dizaine dans les années 1990, essentiellement des agriculteurs à la retraite. Ils ne se rassemblent qu’une fois par an, lors de la remise des cartes organisée par le maire — un enseignant à la retraite — et son épouse. La réduction continue du nombre des travailleurs de la terre et de l’industrie, les déceptions vis-à-vis de la participation du PCF au gouvernement (d’abord en 1981-1984, puis en 1997-2002), la fin de l’Union soviétique : un ensemble de processus contrarie le maintien de l’organisation, qui a pourtant vu différentes générations de communistes se succéder depuis les années 1920. Faute de renouvellement militant, la mairie, communiste depuis l’entre-deux-guerres, est finalement perdue en 2001.

Les élus PCF de cette région rurale axent leurs politiques sur les thèmes de la vitalité associative : à la « citadelle rouge » succèdent des communes à la pointe dans le domaine de l’animation et de la promotion de la vie associative, sans référence à la défense d’une identité populaire ou politique. Dans l’éditorial du journal municipal de Bourbon-l’Archambault (deux mille cinq cents habitants) du début de l’année 2014, le maire communiste remercie « le monde associatif bourbonnais et les acteurs économiques locaux [qui] ont travaillé pour défendre et développer l’activité locale (...). Qu’ils soient commerçants, artisans, agriculteurs, chefs d’entreprise, membres de professions libérales, salariés ou agents de l’administration, retraités ou tout simplement concitoyens, les habitants de notre commune méritent remerciements et encouragements ».

Sur le plan pratique, la thématique de la lutte des classes perd sa position centrale pour les militants et laisse peu à peu place à une multitude de combats ciblés : répartition des richesses, féminisme, environnement, diversité, mondialisation. Il s’agit moins de s’engager au PCF au nom de la société socialiste future que de rejoindre certains réseaux à thème (éducation, immigration, Europe, etc.) qui se développent avec des comités propres et des manifestations particulières. Les militants sélectionnent les domaines qu’ils investissent sans se reconnaître forcément dans l’ensemble du message partisan. Cette segmentation de l’engagement contraste avec la place centrale qu’occupaient le parti et l’idéologie marxiste dans l’univers communiste. Dans ces conditions, certains militants ouvriers investissent la CGT mais se détournent du PCF ; d’autres, souvent plus diplômés, participent aux activités de l’Association pour la taxation des transactions financières et pour l’action citoyenne (Attac) ; d’autres encore se consacrent exclusivement à leurs tâches d’élu local. Le parti a progressivement perdu sa position centrale dans les réseaux militants de la gauche du PS.

Néanmoins, après une longue période de léthargie et de vieillissement, un certain renouvellement des réseaux militants est intervenu depuis quelques années. D’abord lors de la campagne victorieuse contre le traité constitutionnel européen de 2005, puis dans le cadre du Front de gauche, la coalition électorale mise en place en 2008 entre le PCF et d’autres formations de gauche. Pour la première fois depuis 1980, les effectifs militants annoncés par la direction se sont stabilisés autour de soixante-dix mille adhérents (4), et la part des moins de 30 ans a légèrement augmenté. La campagne présidentielle de 2012 a tout particulièrement remobilisé les rangs communistes. A cette occasion, le PCF a soutenu M. Jean-Luc Mélenchon, responsable du Parti de gauche (PG), qui a obtenu 11,1 % des suffrages. Ce dernier, ancien socialiste, a opéré une certaine radicalisation du discours avec un retour de la thématique des antagonismes sociaux, alors que les campagnes précédentes étaient marquées par une euphémisation des référents communistes et anticapitalistes.

Si la stratégie du Front de gauche a freiné le déclin électoral du PCF aux élections présidentielle (2012) et européennes (2009, 2014), la décrue s’est poursuivie lors des élections législatives (2012) et municipales (2014), c’est-à-dire lors de scrutins où le PCF, plus que le Front de gauche, était en première ligne. Cette stratégie a mis au premier plan le problème de l’influence des élus dans l’appareil communiste et de leur dépendance à l’égard du PS. Le Front de gauche a en effet impulsé une dynamique qui s’accorde mal avec la poursuite d’une configuration classique d’union de la gauche PCF-PS. Les élections municipales de mars 2014 ont d’ailleurs donné lieu à des tensions très fortes entre le PCF et le PG, favorable à des listes autonomes du PS dans les grandes villes dès le premier tour. Elles ont également suscité des contestations internes au PCF, de la part de nouveaux adhérents qui s’opposent à la reconduction de l’alliance avec le PS. Mais, pour les élus et pour une part significative de la direction du PCF, conserver les municipalités à direction communiste avec le soutien du PS et les postes d’adjoint dans les autres mairies d’union de la gauche reste une priorité, au risque, selon certains, d’alimenter le lent déclin du militantisme.

L’équilibre semble compliqué à trouver pour les militants. Les élus locaux ont permis indéniablement le maintien d’une certaine influence du PCF alors que son audience nationale s’est effondrée. Par le passé, les municipalités communistes étaient en outre au cœur de l’implantation du PCF dans les milieux populaires : point d’appui à la diffusion des idées, elles constituaient des bases pratiques d’organisation militante et de résistance aux élites politiques et sociales. Plus que la bolchevisation de 1924-1934, ce sont les compromis du « communisme municipal », tout comme la stratégie du Front populaire d’alliance avec le frère ennemi socialiste, qui ont favorisé l’ancrage populaire du PCF. Néanmoins, dans le contexte contemporain de droitisation du PS, de professionnalisation des collectivités territoriales et de faiblesse des réseaux militants, ce qui fut une force pour le PCF peut parfois constituer un frein à son renouvellement.

Julian Mischi

Chercheur en sociologie à l’Institut national de la recherche agronomique (INRA), auteur de l’ouvrage Le Communisme désarmé. Le PCF et les classes populaires depuis les années1970,Agone, Marseille, 2 014.

Repost 0
21 mars 2015 6 21 /03 /mars /2015 08:29
Repost 0
Published by bruno fornaciari - dans LE SAVIEZ-VOUS
commenter cet article
20 mars 2015 5 20 /03 /mars /2015 08:51

L’Ifrap : think tank ultra-libéral à l’aise sur France 2, et ailleurs

par Martin Coutellier , le 19 mars 2015

Le 8 mars dernier, Agnès Verdier-Molinié était doublement mise à l’honneur dans un sujet du 20h de France 2 : d’une part elle faisait partie des rares auteurs de livres de sciences humaines à voir leur ouvrage et leurs idées cités à une heure de grande écoute, d’autre part elle avait eu la latitude d’écarter un contradicteur n’ayant pas l’heur de lui plaire, pour en choisir un moins… contradictoire ! L’occasion pour nous de nous pencher sur l’Ifrap et sa présence médiatique.

Dans le 20h de France 2 du dimanche 8 mars, le cinquième sujet était consacré à un « débat », ainsi introduit par Laurent Delahousse : « [La reprise de l’économie française] fait l’objet d’un débat entre experts. Alors la France a-t-elle les moyens de s’en sortir ? Dans un livre choc, Agnès Verdier-Molinié apporte sa réponse : pour elle la France va dans le mur [1]. C’est l’heure ce soir du débat. » En fait de débat, le sujet de 3 minutes est un match de boxe en quatre rounds : sur quatre sujets (« fonctionnaires », « chômage », « 35 heures » et « la France va-t-elle dans le mur ? »), Agnès Verdier-Molinié énonce une proposition en une phrase, et son adversaire lui répond, en une phrase également. Et c’est Thierry Pech, directeur du think tank Terra Nova et présenté comme« économiste social-libéral » qui est le sparing partner de la directrice de l’Ifrap. C’est donc à cet affrontement stérile que se résume la vision donnée par le 20h de France 2 du « débat entre experts » ce soir-là. Et puisqu’il s’agit en réalité d’un spectacle, on peut comprendre que la directrice de l’Ifrap, avec ses « propositions provocatrices », soit une interlocutrice de choix pour France 2.

On s’étonnera en revanche de savoir que la rédaction du 20h a laissé passer l’opportunité de mettre en scène un débat potentiellement plus virulent (et donc plus spectaculaire). Un article de libération.frrévélait en effet le 10 mars qu’Agnès Verdier-Molinié avait refusé de débattre avec un économiste plus critique, Henri Sterdyniak, au motif d’un précédent débat houleux sur Public Sénat. C’est ainsi qu’Agnès Verdier-Molinié a non seulement eu l’opportunité de faire la promotion de son livre et de ses idées à une heure de grande écoute sur le service public, mais en plus en y posant ses conditions. Cela amène naturellement à poser la question des rapports qu’elle et sa fondation entretiennent avec les médias.

L’Ifrap, institut de recherche ?

L’institut français de recherche sur les administrations et les politiques publiques, devenu « Fondation IFRAP » en 2009 après avoir été reconnu d’utilité publique [2], a été fondé par Bernard Zimmern en 1985. Créé sur le modèle des think tank américains, il définit ainsi ses objectifs : « effectuer des études et des recherches scientifiques sur l’efficacité des politiques publiques, notamment celles visant la recherche du plein emploi et le développement économique, de faire connaître le fruit de ces études à l’opinion publique, de proposer des mesures d’amélioration et de mener toutes les actions en vue de la mise en œuvre par le Gouvernement et le Parlement des mesures proposées ». Pour faire bref : un mélange assez trouble de science et de lobbying. Mélange trouble et troublant : les « recherches » menées par l’Ifrap ont été plusieurs fois épinglées pour leur caractère biaisé, orienté et peu rigoureux, voire mensonger : le contraire d’une recherche scientifique [3].

Un chercheur du CNRS posait ainsi la question sur son blog en novembre 2011 : « L’Ifrap fait-elle de la recherche scientifique » ? [4]. Il constatait notamment : « des "chercheurs" de l’IFRAP examinés ci-dessus n’a jamais publié le moindre article dans une revue internationale d’économie. Aucun n’a même effectué une formation à la recherche attestée par un doctorat. [...] À la lumière de cet examen, j’hésiterais à dire que l’IFRAP est un institut de recherche, et que ses membres sont des chercheurs au sens usuel du terme. Lobbyistes serait sans doute un terme plus juste. Notez qu’il n’est pas honteux d’être lobbyiste. En revanche il est plus discutable de le dissimuler derrière une étiquette fallacieuse de "chercheur", et de faire passer ses opinions pour des connaissances scientifiquement établies ». Un lobby régulièrement qualifié d’ultra-libéral, non sans raison : on retrouve parmi ses propositions de mesures telles que le gel des embauches de fonctionnaires pour (au moins ?) cinq ans, la privatisation des services de l’eau, de l’électricité, de la santé et de l’éducation, la suppression du SMIC, la diminution des allocations aux chômeurs ou la suppression de l’impôt sur les grandes fortunes.

L’Ifrap, « boîte à idées » multimédias

Il est donc d’autant plus aisé de comprendre les objectifs et les méthodes de l’Ifrap que la fondation utilise une recette classique en matière d’économie [5] : sous couvert d’expertise scientifique et de raison pure, elle ne relaie au final que ses thèses, en l’occurrence ultra-libérales et plutôt extrêmes [6]. On est donc pas étonné de trouver une section « L’Ifrap dans les médias » sur le site de la fondation : il s’agit cœur de son activité. Et force est de constater que la fondation s’active :

(Source : laviemoderne.net. Image à présent indisponible sur le site de l’Ifrap)

Omniprésence médiatique est une expression qui semble être faite pour l’Ifrap et son ubiquitaire directrice (depuis 2007) Agnès Verdier-Molinié, qui en est l’inépuisable porte-parole multimédia. Pour le mois de mars 2015 et le lancement de son livre, elle totalise huit passages à la télévision [7], cinq passages à la radio, en plus de son « débat » hebdomadaire sur Europe 1 le dimanche matin avec Éric Heyer [8]. Au moins huit articles de presse écrite ont également été consacrés à la sortie de ce livre [9]. À comparer à la couverture médiatique dont bénéficient les ouvrages d’économie en général (et celle des ouvrages « hétérodoxes » en particulier)…

Il n’est bien sûr pas question de contester aux médias la possibilité de relayer les thèses qu’ils souhaitent exposer, que ce soit pour les soutenir ou pour les discuter. Mais un véritable problème se pose lorsque ces thèses sont abondamment diffusées dans de nombreux médias sous l’apparence de l’expertise et de la neutralité, a fortiorilorsqu’il s’agit de médias publics. Ce problème a un nom : il s’agit de propagande. L’Ifrap ne s’y trompe d’ailleurs pas, et indique sur son site internet que « Depuis 1985, l’iFRAP a fait "passer" dans la législation nombre de ses propositions » (affirmation illustrée par une liste).

Plusieurs éléments peuvent participer à expliquer la façon dont l’Ifrap et sa directrice ont pénétré les médias. Premièrement, c’est son travail : en tant que directrice d’un organisme dont le but est de diffuser ses idées aux quatre vents, Agnès Verdier-Molinié se doit d’être disponible pour tous les médias, tous les jours, sur tous les sujets, et elle est payée pour ; ce n’est pas donné à tout le monde. Par ailleurs, Agnès Verdier-Molinié a été journaliste [10]. Il est possible que ses expériences professionnelles à L’Express, Sud Ouest, France 3 et Radio France lui aient permis de constituer un carnet d’adresse utile, et il est probable qu’ils lui ont donné la possibilité de maîtriser les codes de l’expression médiatique, ces petits gestes et ces petites phrases qui vous transforment en un « bon client ».

Un de ces codes, parfaitement exploité par l’Ifrap et sa directrice (entre autres) est l’appétit médiatique pour les chiffres, qui objectivent le débat et permettent de prétendre expliquer une situation politique par une équation arithmétique, ce qui fait toujours gagner du temps. Agnès Verdier-Molinié donne donc de très nombreux chiffres à l’appui de ses analyses et des mesures qu’elle propose ; que ces chiffres soit régulièrement contestables ou carrément frauduleux ne l’empêche pas d’en donner toujours plus. Un autre appétit médiatique auquel répond Agnès Verdier-Molinié est celui de la nouveauté et de la jeunesse : dans l’univers masculin, cravaté et quinquagénaire de l’économie pour plateau télé, une femme de 37 ans ne peut que détonner favorablement. Pour finir, on peut supposer qu’une organisation relayant les intérêts d’une classe sociale aussi nettement définie (les très riches et très puissants) bénéficie de l’appui, financier et autre, des membres de cette classe. La liste de ses donateurs n’étant pas publiée par la fondation, cela n’est qu’une supposition [11].


Agnès Verdier-Molinié dirige une fondation construite sur le modèle des think tank américains : son action ne vise pas tant à développer des idées qu’a produire et diffuser les discours qui les soutiennent. L’efficacité de ces discours se mesure à leur degré d’adaptation aux contraintes et aux appétits des médias. De ce point de vue, on comprend que le fondateur de l’Ifrap soit satisfait du travail de sa directrice : « Elle nous a rendus compréhensibles sans changer le fond » [12].

Sa victoire du prix Tocqueville en 2004 [13] avait permis à Agnès Verdier-Molinié de visiter deux des principaux think tanks ultra-libéraux américain, le Cato Institute et la Heritage Foundation. Un dirigeant de cette dernière disait en 1995 : « Lorsque nous avons commencé, on nous qualifiait d’"ultra-droite" ou d’"extrême-droite". Aujourd’hui, nos idées appartiennent au courant dominant » [14]. En 2015 en France, pour Agnès Verdier-Molinié, il devient difficile de savoir s’il s’agit encore d’un objectif ou déjà d’un résultat.

Martin Coutellier

[1] Le livre d’Agnès Verdier-Molinié, paru ce mois-ci, est en effet subtilement titré On va dans le mur...

[2] Les généreux donateurs de l’Ifrap ont donc la possibilité de déduire une partie de leurs dons de leurs impôts, ce que l’administration fiscale entend toujours essayer de refuser aux donateurs d’Acrimed.

[3] On peut lire ici une critique détaillée des publication de l’Ifrap conncernant l’éducation.

[4] Il s’agit de Franck Ramus, chercheur en sciences cognitives ; l’article est toujours en lignesur son blog..

[5] Visiter à ce sujet notre riche section économie.

[6] Sa proposition de gelée toute embauche de fonctionnaire pendant 5 ans va « plus loin que la droite » selon la voix off du sujet du 20h de France 2.

[7] Au Grand Journal de Canal+ le 5 mars, sur BFM TV le 6 et le 9, au 20h de France 2 le 8, sur LCI le 9, au 28 minutes d’Arte de 11, sur LCP le 12 et le 13 ; et cela sans compter les cinq passages sur des télévisions régionales ou plus confidentielles : Décideurs TV, L’Opinion TV, BFM Business et Les Echos TV.

[8] sur Sud Radio le 5 mars, France Info le 6, Europe 1 le 9, Radio Classique le 11 et RMC le 12 ; elle était également invitée sur la radio suisse RTS le 11.

[9] Dans Le Figaro et Le Figaro Magazine, deux fois dans Les Échos, deux fois dansL’Opinion, dans Le Point et dans Valeurs Actuelles.

[10] On peut d’ailleurs remarquer qu’elle assume la direction d’une fondation de recherche en économie en étant titulaire d’une maîtrise d’histoire économique contemporaine, et sans aucun parcours scientifique préalable en dehors de son travail de « chercheuse »… à l’Ifrap, entre 2002 et 2007.

[11] Ses comptes sont en revanche publiés le site de la fondation, qui nie l’évidence en se targuant de ne pas recevoir d’argent public (cf note 2).

[12] Cité dans Dominique Albertini, « Agnès Verdier-Molinié. Impôts au feu ». Libération, 25 septembre 2013.

[13] Voir ici.

[14] Cité dans Serge Halimi, « Les "boîtes à idées" de la droite Américaine », Le Monde Diplomatique, mai 1995 (article réservé aux abonnés)

Repost 0
17 mars 2015 2 17 /03 /mars /2015 05:11
Repost 0
Published by bruno fornaciari - dans humour
commenter cet article
16 mars 2015 1 16 /03 /mars /2015 14:45

Discours sur la tombe de Karl Marx ,par Friedrich Engels

Vangelis / mars 14, 2014

Karl Marx est mort le 14 mars 1883 (à l’âge de 64 ans)

« Le 14 mars, à trois heures moins un quart de l’après-midi, le plus grand des penseurs vivants a cessé de penser. Laissé seul deux minutes à peine, nous l’avons retrouvé, en entrant, paisiblement endormi dans son fauteuil, mais pour toujours.

Ce qu’a perdu le prolétariat militant d’Europe et d’Amérique, ce qu’a perdu la science historique en cet homme, on ne saurait le mesurer. Le vide laissé par la mort de ce titan ne tardera pas à se faire sentir.

De même que Darwin a découvert la loi du développement de la nature organique, de même Marx a découvert la loi du développement de l’histoire humaine, c’est-à-dire ce fait élémentaire voilé auparavant sous un fatras idéologique que les hommes, avant de pouvoir s’occuper de politique, de science, d’art, de religion, etc., doivent tout d’abord manger, boire, se loger et se vêtir : que, par suite, la production des moyens matériels élémentaires d’existence et, partant, chaque degré de développement économique d’un peuple ou d’une époque forment la base d’où se sont développés les institutions d’Etat, les conceptions juridiques, l’art et même les idées religieuses des hommes en question et que, par conséquent, c’est en partant de cette base qu’il faut les expliquer et non inversement comme on le faisait jusqu’à présent.

Mais ce n’est pas tout. Marx a également découvert la loi particulière du mouvement du mode de production capitaliste actuel et de la société bourgeoise qui en est issue. La découverte de la plus-value a, du coup, fait ici la lumière, alors que toutes les recherches antérieures aussi bien des économistes bourgeois que des critiques socialistes s’étaient perdues dans les ténèbres.

Deux découvertes de ce genre devraient suffire pour une vie entière. Heureux déjà celui auquel il est donné d’en faire une seule semblable ! Mais dans chaque domaine que Marx a soumis à ses recherches (et ces domaines sont très nombreux et pas un seul ne fut l’objet d’études superficielles), même dans celui des mathématiques, il a fait des découvertes originales.

Tel fut l’homme de science. Mais, ce n’était point là, chez lui, l’essentiel de son activité. La science était pour Marx une force qui actionnait l’histoire, une force révolutionnaire. Si pure que fut la joie qu’il pouvait avoir à une découverte dans une science théorique quelconque dont il est peut-être impossible d’envisager l’application pratique, sa joie était tout autre lorsqu’il s’agissait d’une découverte d’une portée révolutionnaire immédiate pour l’industrie ou, en général, pour le développement historique. Ainsi Marx suivait très attentivement le progrès des découvertes dans le domaine de l’électricité et, tout dernièrement encore, les travaux de Marcel Deprez.

Car Marx était avant tout un révolutionnaire. Contribuer, d’une façon ou d’une autre, au renversement de la société capitaliste et des institutions d’Etat qu’elle a créées, collaborer à l’affranchissement du prolétariat moderne, auquel il avait donné le premier la conscience de sa propre situation et de ses besoins, la conscience des conditions de son émancipation, telle était sa véritable vocation. La lutte était son élément. Et il a lutté avec une passion, une opiniâtreté et un succès rares. Collaboration à la première Gazette rhénane en 1842, au Vorwärts de Paris en 1844,48 à la Deutsche Zeitung de Bruxelles en 1847, à la Nouvelle Gazette rhénane en 1848-1849, à la New York Tribune de 1852 à 1861, en outre, publication d’une foule de brochures de combat, travail à Paris, Bruxelles et Londres jusqu’à la constitution de la grande Association internationale des travailleurs, couronnement de toute son œuvre, voilà des résultats dont l’auteur aurait pu être fier, même s’il n’avait rien fait d’autre.

Voilà pourquoi Marx a été l’homme le plus exécré et le plus calomnié de son temps. Gouvernements, absolus aussi bien que républicains, l’expulsèrent ; bourgeois conservateurs et démocrates extrémistes le couvraient à qui mieux mieux de calomnies et de malédictions. Il écartait tout cela de son chemin comme des toiles d’araignée, sans y faire aucune attention et il ne répondait qu’en cas de nécessité extrême. Il est mort, vénéré, aimé et pleuré par des millions de militants révolutionnaires du monde entier, dispersés à travers l’Europe, et l’Amérique, depuis les mines de la Sibérie jusqu’en Californie.

Et, je puis le dire hardiment : il pouvait voir encore plus d’un adversaire, mais il n’avait guère d’ennemi personnel.

Son nom vivra à travers les siècles et son œuvre aussi ! »
Discours sur la tombe de Karl Marx
Friedrich Engels

http://www.marxists.org/francais/engels/works/1883/03/fe18830317.htm

Repost 0
Published by bruno fornaciari - dans hommage - souvenir
commenter cet article
14 mars 2015 6 14 /03 /mars /2015 22:04

Sondages honteux sur les départementales 2015

11 MARS 2015 | PAR LES INVITÉS DE MEDIAPART

  • Gérard Dahan, économiste et docteur en sociologie, qui dirige depuis 30 ans un institut de sondage analyse les trois derniers sondages parus dans la presse (Odoxa, Ifop et CSA) sur les élections départementales et compile imprécisions et manipulations.

Pour des raisons d'économie ou de dissimulation de leur méthodologie, les instituts de sondages respectent de moins en moins les principes de base des sondages et accumulent les "biais d'enquête". Concernant les sondages qui viennent d'être publiés sur les départementales, on peut être choqué par le fait que des instituts semblent avoir oublié un principe de base de la méthode des sondages : l'échantillon des personnes interrogée doit être représentatifs de la population concernée.
Pour les prochaines départementales, la population concernée habite dans des départements qui votent et déclare qu'elle ira voter les 22 et 29 mars prochain.

Sur les 3 derniers sondages Internet publiés dans la presse Odoxa(1), IFOP(2), CSA(3), on peut manifestement affirmer qu'ils ne respectent pas ce principe puisqu'ils interrogent en toute conscience et sans le préciser aux lecteurs (citons en vrac) : des personnes qui ne sont pas concernées par le scrutin, des personnes qui n'iront pas voter et qui viennent de le dire ou qui se voient proposer des listes qui ne sont pas présentes dans leurs cantons.

Une accumulation d'approximations, de bidouillages et de silences qui sont de véritables scandales en terme de déontologie professionnelle.

Assez hypocritement, les instituts de sondages prennent l'habitude de préciser que les résultats annoncés ne sont pas des prédictions, mais des états de l'opinion au moment où le sondage a été réalisé. C'est une précision classique et importante d'autant que l'opinion est de plus en plus volatile et que près de 20% à 25% des français déclarent se décider dans l'isoloir.

Mais encore faut-il que les principes de base des sondages aient été respectés et notamment que l'échantillon interrogé soit "représentatif".

Ainsi, les instituts de sondages se sont-ils à plusieurs reprises trompés lors des élections à la présidence des partis politiques en interrogeant des sympathisants alors que seuls les adhérents du partis allaient voter. Les échantillons de ces sondages n'étaient pas représentatifs des votants.

Cependant, dans le cadre de ces départementales, les approximations et les "dissimulations" plus ou moins intentionnelles sont bien plus nombreuses.

Scandale n° 1 : des évaluations d'intentions de votes réalisées sur des personnes ayant précisé qu'elles n'iraient pas voter.

La "normalité méthodologique" voudrait que les personnes interrogées ayant précisé qu'elles ne pensaient pas aller voter, soient écartées et que l'on ne continue pas à les interroger "sur le candidat pour lequel elles auraient le plus de chance de voter"(4).
Or, pour conserver des échantillons numériquement présentables, les instituts ont interrogé sur leur préférence en matière de vote des personnes qui venaient juste de dire qu'elles ne pensaient pas aller voter.

L'IFOP annonçait pourtant un taux de votants de 43% et le CSA évaluait à 42% les personnes "sûres" d'aller voter(5). Mais les instituts pour des raisons de taille d'échantillon ont volontairement omis de filtrer les abstentionnistes.
Cette pratique rend, dès lors, l'échantillon "non représentatif" des votants aux départementales.

Scandale n° 2 : interroger sur leurs intentions de vote aux départementales des personnes qui ne sont pas concernées par cette élection.

Par ailleurs, pour que cet échantillon soit représentatif, il faut que les personnes interrogées fassent effectivement partie des personnes concernées par l'élection.
On verrait mal interroger sur l'élection par exemple à la mairie de Paris, des habitants de Lyon ou de Marseille.
C'est pourtant ce qui a été fait dans 2 des sondages sur 3, sur les sondage Odoxa et IFOP, où les habitants de zones non concernées par les départementales ont été interrogés.
En effet, ces instituts ont interrogé les habitants de Paris et de l'agglomération lyonnaise qui ne sont pas concernés par les départementales (mais représentent cependant une proportion non négligeable de l'échantillon interrogé). Seul l'institut CSA a effectivement tenu compte des zones concernées par l'élection.

Scandale n° 3 : proposer aux répondants des listes qui ne sont pas présentes dans leurs cantons, biaisant totalement les réponses.

Sur les 3 instituts ayant remis des résultats début mars, 2 d'entre eux (Odoxa et l'IFOP) ont soumis aux personnes interrogées des listes nationales hypothétiques sans tenir compte des véritables listes qu'on allait proposer dans les différents cantons.
Ainsi, on a pu proposer à des personnes de l'échantillon, des listes non présentes dans leurs cantons.
Dans ce cas, une personne interrogée peut très bien avoir désigné une liste pour laquelle elle ne pourra pas voter dans la réalité.
Par ailleurs, dans la mesure où ces listes étaient "hypothétiques" les instituts de sondages n'en ont pas retenu le même nombre.

1- Odoxa à posé une question en proposant 7 listes nationales génériques : Extrême gauche, Front de gauche, Europe-Ecologie-Les verts, PS et ses alliés, UDI et UMP, Front National, Autres (dont Modem)

2- L'IFOP à posé sa question en proposant 6 listes : Front de Gauche, Parti socialiste, Europe-Ecologie-Les Verts, Modem, UDI et UMP, Front National (La même liste sans la proposition "Extrême gauche").

Seul l'institut CSA a adopté une méthode juste et fiable en proposant aux personnes interrogées et selon leur localisation, la véritable offre qu'ils auront dans le cadre des départementales.
Au final, l'institut CSA affiche un regroupements de 10 listes et obtient des résultats tenant compte de l'offre réelle proposées aux électeurs : Extrême gauche, Front de Gauche, Europe-Ecologie-Les Verts, PS et union de la gauche, Divers gauche, UDI-Modem, UMP et union de la droite, Divers Droite, Front National et Autres.

En revanche, comme les autres instituts, le CSA semble avoir interrogé sur leur intentions de vote l'ensemble des personnes de l'échantillon et pas seulement celles sûres d'aller voter.

Scandale n°4 : on ne doit interpréter comme étant une "intention de vote" que des réponses à une question parlant explicitement "d'intention de vote"

L'IFOP qui a probablement perçu le problème de cette interrogation de "non votants", a trouvé une parade astucieuse que l'institut se garde de relever en posant une question qui n'est absolument pas la même qu'une intention de vote :

La question posée était : "Vous personnellement, souhaitez-vous pour les prochaines élections départementales le succès de... " (suivent les propositions de 7 listes nationales)

Bien évidemment, les journalistes n'ont pas relevé la différence et traitent la question comme s'il s'agissait d'une intention de vote.

Quand on sait qu'un changement de mot dans une question peut entrainer une différence de résultats de 10% à 20%, quand on sait que se multiplient les "votes stratégiques" de personnes qui intentionnellement ne votent pas pour le candidat qu'elles souhaitent voir triompher, on peut penser qu'une telle différence de question est non négligeable et ne peut pas être confondue avec une question d'intention de vote.

Cependant, et c'est toute l'astuce de l'IFOP, on ne peut pas reprocher à l'institut d'avoir interrogé des personnes qui ne pensaient pas aller voter.

Scandale n° 5 : Le flou sur les personnes qui ne se sont pas prononcées aux intentions de vote.

Odoxa annonce avoir interrogé 807 personnes par Internet et semble n'avoir posé qu'une seule question dans le cadre probable d'une enquête omnibus.(6) La société reconnait que 24% des personnes interrogées "ne se sont pas prononcées" à cette question.

On peut s'interroger sur la signification de ces 24% ? S'agit-il de personnes qui sont hésitantes sur leur vote ? S'agit-il de personnes qui savaient qu'elles ne votaient pas et qui ont refusé qu'on les force à répondre ? Ou s'agit-il encore de personnes venant de dire qu'elles n'iraient pas voter et choquées qu'on leur pose tout de même la question....
Odoxa est totalement muet sur le sujet, se contentant de laisser pudiquement dans le flou ce qui est peut-être un énorme "biais" d'enquête.

L'institut CSA qui a interrogé par Internet 965 personnes, semble également avoir interrogé l'ensemble de son échantillon alors que seules 42% des personnes étaient sûres d'aller voter. A la question d'intentions de vote, il annonce 20% des personnes "ne s'étant pas prononcées" et on peut s'interroger sur la signification de ces 20% : hésitations ou refus de répondre ?

L'IFOP qui pose une question différente sur le souhait de succès aux départementales qui n'est pas conditionné au vote de la personne, ne recueille pas cette proportion étonnante de gens ne se prononçant pas.

Scandale n° 6 : la mystification sur la précision des résultats annoncés.

Dans la question posée par Odoxa sur les intentions de vote, 24% des gens ne se prononcent pas. L'échantillon exprimé à prendre en compte pour évaluer la précision des résultats, n'est donc pas de 807 personnes, mais de 613 personnes.
Une absence de rappel à la limite de l'abus, d'autant qu'une seule question est posée.

En ce qui concerne les résultats attribués au Front National : à 33% et pour un échantillon de 613 personnes interrogées la précision est de ± 3,72%
Le résultat du FN obtenu par Odoxa a donc une précision comprise entre 29,3% et 36,7% (intervalle de 7%).

Ceci étant si on considère que plus de 50% des 607 personnes interrogées n'iront probablement pas voter, on peut aussi dire que l'échantillon pertinent n'était en fait que d'environ 300 personnes et l'intervalle de confiance pour 306 votants probables interrogés de ± 5,27%.

L'institut CSA qui a interrogé par Internet 965 personnes annonce que 20% des personnes "ne se sont pas prononcées". C'est donc un échantillon de 772 personnes qui a répondu à la question.
La précision des résultats n'est donc pas comme l'indique son tableau déterminée sur 1000 personnes, mais sur 772 personnes soit une précision pour un résultat à 29% (score attribué au FN) de ± 3,2%. Le résultat annoncé pour le FN est donc compris dans un intervalle qui va de 25,8% à 32,2%.

En guise de conclusion :

On peut très clairement affirmer au vue de plusieurs facteurs, que les échantillons interrogés sur ces 3 sondages ne sont pas représentatifs des votants aux départementales. Ce qui ne veut pas dire que les résultats obtenus seront faux. Je n'en sais rien...

Mais le plus grave dans cette présentation, c'est l'image d'absence de déontologie professionnelle que donnent aujourd'hui un certain nombre d'instituts de sondage.

Absence de déontologie que les Français perçoivent et qui devrait être sanctionné par la commission des sondages qui malheureusement intervient très peu.

Notre pays on le sait est le 2ème pays au monde en termes de consommation de sondages et cependant, la défiance déclarée vis-à-vis des sondages est dans certaines enquêtes de près de 70% des Français.

Au vu des derniers sondages sur les départementales, on peut comprendre les réactions de nos compatriotes.

(1) http://www.odoxa.fr/wp-content/uploads/2015/03/Odoxa-pour-le-Parisien-Aujourdhui-en-France-Rapport-de-force-aux-%C3%A9lec....pdf

(2) http://www.ifop.com/media/poll/2952-1-study_file.pdf

(3) http://www.csa.eu/multimedia/data/sondages/data2015/opi20150304-csa-bfmtv-les-elections-departementales.pdf

(4) Aucune mention n'est faite sur un tel filtrage, on peut donc penser que c'est la totalité des échantillons qui a été interrogés.

(5)Personnes ayant mis la note 10 sur une échelle de certitude d'aller voter de 1 à 10.

(6)Enquête "fourre-tout" où les sujets d'enquête se succèdent, sans avoir généralement aucun rapport entre eux, ce qui permet rarement aux personnes interrogées, des réponses réfléchies et qui tend à énerver les répondants. Donc d'assez mauvaises conditions d'enquête. Rappelons cependant qu'il s'agissait d'une enquête Internet. Les enquêtes Internet sont "gratifiées", et les personnes répondent parce qu'elles en attendent un cadeau, des points où l'équivalent d'une rémunération.

Repost 0

BRUNO FORNACIARI

HPIM3303

Recherche

Texte Libre