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18 février 2015 3 18 /02 /février /2015 08:49

Valls sacrifie sa majorité pour sauver son cap libéral

SÉBASTIEN CRÉPEL ET ADRIEN ROUCHALEOU

MERCREDI, 18 FÉVRIER, 2015

L'HUMANITÉ

Le baptême du feu du ministre de l’économie, Emmanuel Macron, a tourné au fiasco, avec le coup de force du gouvernement pour faire adopter sa loi, faute de députés de gauche en nombre suffisant pour la voter. Une première et un tournant dans le quinquennat.

C’est officiel : depuis ce mardi 17 février, 16 h 30, François Hollande et Manuel Valls n’ont plus de majorité à l’Assemblée nationale. « Je ne prendrai pas le risque du rejet » par les députés, a déclaré hier le premier ministre en engageant sa responsabilité sur le projet de loi Macron. Le pouvoir acte ainsi sa défaite face à la légitimité démocratique du Parlement par un coup de force constitutionnel. Ce faisant, s’opère une clarifi cation attendue depuis longtemps par tous ceux qui, à gauche, exhortaient les frondeurs du PS à sortir des rangs plutôt qu’à renier les engagements pris devant les électeurs en 2012.

C’est aussi un terrible camoufl et pour François Hollande et Manuel Valls, convaincus jusqu’alors que la logique implacable du présidentialisme de la Ve République obligerait le Parlement à les suivre dans leur jusqu’au-boutisme libéral, dont le projet de loi Macron a constitué le point de trop. Le point de non-retour aussi, car nul doute que s’ouvre désormais une nouvelle phase de ce qui reste du quinquennat. En imposant son projet par le 49-3, le gouvernement a signifi é son intention de poursuivre coûte que coûte sur le cap qui est le sien jusqu’en 2017. De leur côté, les députés frondeurs ont hier acté leur divorce avec cette orientation, élargissant les possibilités d’un rassemblement pour une alternative majoritaire à gauche.

Trois cent quinze jours. C’est la durée de vie de la majorité obtenue lors du vote de confiance des députés, le 8 avril 2014, par Manuel Valls, après sa nomination à Matignon au sortir des dernières élections municipales et confirmée le 16 septembre. Hier, cette majorité a explosé, déchirée par le projet de loi Macron auquel une part des députés PS étaient résolus à s’opposer, aux côtés de leurs collègues du Front de gauche, d’une majorité des écologistes et de plusieurs élus radicaux de gauche. L’épilogue d’une bataille parlementaire longue de plus d’une centaine d’heures, mais qui remonte en fait à bien plus loin, au moment des élections municipales et du lancement de l’Appel des cent, un collectif de députés PS bientôt appelés « frondeurs » et rebaptisés Vive la gauche, cet été.

Montée en pression sur le PS

« Le projet de loi pour la croissance, l’activité et l’égalité des chances économiques adopté par l’Assemblée nationale ! » se réjouissait pourtant, hier, le ministère de l’Économie dans un communiqué envoyé aux rédactions. Seul problème : on était encore le matin et le vote des députés ne devait avoir lieu qu’à 17 heures, après la séance de questions au gouvernement. Cette faute de Bercy a donné le ton de la journée, marquée par une fébrilité de plus en plus forte du côté gouvernemental, jusqu’à lâcher cette « bombe atomique » constitutionnelle du recours à l’article 49.3 (lire page 5), qui permet l’adoption d’un texte sans débat ni vote, sauf si une motion de censure déposée dans les vingt-quatre heures est votée qui destitue le gouvernement. Un coup de force qui est avant tout un aveu de faiblesse de la part de l’exécutif, impuissant à contraindre sa majorité. Selon le communiste Nicolas Sansu, c’est dans l’ordre des choses : « Le 49.3, c’est le dernier étage de l’échec de ce projet de loi. Ça a commencé avec le temps programmé, continué avec une seule lecture et on finit comme ça. Les droits des parlementaires auront été bafoués pendant tout le débat, ce qui est tout de même invraisemblable pour un projet de loi que l’on disait emblématique. » Pour le socialiste Christian Paul, opposé à la ligne Macron, Valls a ressorti « les vieux outils pourris de la Ve République qui permettent de passer des textes au forceps. Aujourd’hui, il est clair qu’il n’y a pas de majorité de gauche pour voter un texte comme celui-là, qui est d’inspiration libérale ».

Lundi soir, pourtant, l’exécutif avait assuré qu’il n’aurait pas recours au 49.3. Il savait néanmoins que sa majorité pouvait lui faire défaut. D’où une grande campagne de montée en pression : les appels « à la responsabilité » du premier ministre Manuel Valls à Benoît Hamon, qui avait annoncé son vote négatif, la convocation de l’esprit du « 11 janvier » pour appeler à l’unité. Manuel Valls, toujours : « L’exigence, c’est que nous nous comportions autrement. Pas comme avant avec nos petites divisions, nos petites querelles, nos préparations de congrès. Tout cela est balayé par les événements que nous connaissons. » Ou encore Bruno Le Roux, chef de file des députés socialistes, revêtant son costume favori de garde-chiourme pour déclarer que « voter contre serait rejoindre ceux qui veulent faire chuter la gauche ». Las, les réprimandes et rappels à l’ordre ne fonctionnent plus, pas plus que le chantage à la dissolution du Parlement en cas de désaveu du gouvernement, d’autant qu’à ce stade, sur un texte qui n’est pas budgétaire, son sort n’est pas engagé.

C’est au moment du déjeuner que la rumeur a commencé à monter : un Conseil des ministres a été convoqué d’urgence à l’Élysée pour 14 heures- 30, soit une demi-heure seulement avant le début de la séance de questions au gouvernement. Seule explication possible : le gouvernement doit autoriser Manuel Valls à utiliser le 49.3. Ultime coup de pression ? « Je ne dramatise pas, au moment où je parle, le texte ne passe pas », avait annoncé Manuel Valls, hier matin, devant les députés de son parti. Les journalistes avaient refait leurs comptes. Certes, il n’y avait pas de majorité de gauche, mais les déclarations de plusieurs députés de droite affirmant leur intention de soutenir le projet de loi laissaient penser qu’il pourrait être adopté à une petite dizaine de voix près…

Travail collectif à gauche

La séance de questions au gouvernement s’est ouverte à l’horaire prévu, 15 heures, dans une ambiance électrique. Visiblement à fleur de peau, Emmanuel Macron s’emporte dans sa réponse à une question de la députée du Front de gauche Jacqueline Fraysse. « Peut-être que le débat parlementaire ne vous suffit pas ! » lance à l’élue celui qui s’apprête à museler la représentation nationale… Manuel Valls assume, lui, et lâche le morceau : « Le gouvernement fera tout pour que la loi passe. » Pendant ce temps, des élus, dans l’Hémicycle, continuent à recevoir des textos pour les inciter très fortement à soutenir le projet de loi. Après la suspension de séance, Manuel Valls monte à la tribune et annonce engager la responsabilité du gouvernement, conformément à l’article 49.3 de la Constitution. C’est la première fois du quinquennat. « Je ne prendrai pas le risque du rejet d’un tel projet », déclare le premier ministre. Combien de députés PS avaient l’intention de rejeter le projet de loi Macron ? Fort de trente à quarante députés, selon les votes, ce collectif n’avait pas réussi à adopter une position commune sur le projet de loi Macron. Mais, selon un décompte du député socialiste « frondeur » Pascal Cherki, une trentaine de députés PS s’apprêtaient à voter contre, une vingtaine à s’abstenir. Jusqu’alors réfugiés pour la plupart dans l’abstention pour exprimer leur désaccord sur les orientations du gouvernement, les frondeurs n’ont donc même pas eu l’occasion de voter contre le projet de loi Macron. L’intention de le faire manifestée par certains d’entre eux, à l’instar de Benoît Hamon au micro de France Inter hier matin, aura suffi à convaincre le président de la République, François Hollande, de sortir la grosse artillerie constitutionnelle.

Nouvelle épreuve de force

Mais ce premier camouflet d’ampleur infligé au cap libéral du gouvernement depuis 2012 est surtout une œuvre collective, celle de l’ensemble des forces à gauche déterminées à s’opposer à la régression de société contenue dans la loi Macron sur le travail du dimanche et de nuit, le droit du licenciement, etc. C’est en effet l’addition des votes contre attendus du Front de gauche, d’une majorité des écologistes, de plusieurs députés PRG et d’une part des députés PS frondeurs qui a conduit le gouvernement à renoncer à obtenir la légitimité démocratique du Parlement. Que l’une de ces composantes flanche et décide de voter pour ou de s’abstenir, et François Hollande et ses ministres auraient sauvé la mise.

Reste qu’il ne faudrait pas confondre le désaveu du gouvernement, dont témoigne son coup de force d’hier, avec une victoire emportée contre le projet Macron. La détermination du gouvernement d’imposer son cap libéral coûte que coûte est intacte, et son projet de loi est en passe d’être adopté en passant outre le Parlement. Une nouvelle épreuve de force va désormais s’ouvrir, Manuel Valls comptant sur la discussion de la motion de censure déposée par la droite hier pour mettre un marché impossible entre les mains des députés PS : soit rejeter le texte Macron en votant la motion avec la droite pour faire tomber le gouvernement, soit se taire et laisser passer la loi Macron. Les députés Front de gauche, qui ne sont pas en nombre suffisant pour en déposer une motion de leur côté, ont annoncé quant à eux qu’ils voteront la censure, mais pour des raisons diamétralement opposées à celles de la droite. Quel que soit le résultat du vote, pour André Chassaigne, chef de file des députés du Front de gauche, « un vent nouveau » souffle en tout cas dans les couloirs du Palais Bourbon. Jusqu’où portera-t-il ?

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Published by bruno fornaciari - dans ACTUALITES
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18 février 2015 3 18 /02 /février /2015 08:46
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17 février 2015 2 17 /02 /février /2015 21:48

49-3 : Valls exprime son mépris pour la souveraineté de l'Assemblée nationale et des parlementaires

Le Premier ministre vient d'annoncer qu'il engage la responsabilité du gouvernement en utilisant la procédure du 49-3 sur la loi Macron. Intimidations et menaces étaient déjà la marque de fabrique du Premier Ministre pour arracher de courtes majorités sur sa politique. Cette fois ci ses coups de bottes habituels n'auront pas suffit à faire rentrer dans le rang des députés de gauche qui ne se reconnaissent pas dans la très libérale loi Macron. Le Premier Ministre, en échec, brandit le 49-3, et exprime ainsi tout son mépris pour la souveraineté de l'Assemblée nationale et des parlementaires.

Manuel Valls n'a pas de majorité sur sa politique dont la loi Macron est un symbole et un axe majeur. Le Premier Ministre n'a pas réussi à convaincre des députés de gauche que le travail du dimanche, les attaques contre les prud'hommes, la défiscalisation des dividendes, la privatisation d'aéroports, la suppression des délits de prisons pour les employeurs ayant porté atteinte au droit syndical...étaient constitutifs d'une politique de gauche en accord avec les engagements de 2012. C'est ce renoncement et cette dérive politique qui s'exprime au travers du 49-3.

L'ensemble des forces de gauche qui se sont exprimées et mobilisés contre la loi Macron doivent maintenant se retrouver pour construire la nécessaire alternative à gauche. Je les invite tous et toutes à se réunir en urgence.

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Published by bruno fornaciari - dans PCF ACTUALITES
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17 février 2015 2 17 /02 /février /2015 21:43
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17 février 2015 2 17 /02 /février /2015 17:45

Décès Henri Martin : La France a perdu l'un de ses plus valeureux et généreux fils (Pierre Laurent)

C'est avec une profonde tristesse que j'apprends la disparition d'Henri Martin. C'est une grande figure de la lutte anti-coloniale, de l'engagement et du combat pour l'émancipation qui s’éteint aujourd'hui. Le PCF est en deuil et pleure la mort de celui qui donna un nom et un visage à son combat contre la guerre d'Indochine.

C'est à 17 ans, à peine sorti du maquis, qu'Henri, engagé dans la Marine, fut appelé en Indochine. La réalité coloniale qu'il découvre alors tourne résolument le jeune résistant aux côtés du peuple vietnamien dans la lutte contre le colonialisme et pour l'indépendance, et pour l'honneur de la France et de ses valeurs républicaines.

Son engagement lui valut la prison militaire de 5 ans de réclusion pour « agitation politique illégale ». Des centaines de milliers de Français parmi lesquels des grands artistes, d'Eluard à Picasso, ou de grands intellectuels comme Jean-Paul Sartre ont scandé « Libérez Henri Martin ! » et ce slogan a longtemps résonné en moi qui n'étais encore qu'un enfant.

Libéré après trois années d'emprisonnement, Henri Martin a continué à conjuguer sa vie avec son militantisme. Malgré des désaccords, il fut toute son existence fidèle à son engagement communiste.

Sa disparition provoque une profonde tristesse ; les communistes ont perdu l'un des leurs mais c'est d'abord la France, notre pays, qui a perdu l'un de ses plus valeureux et généreux fils, et le Vietnam l'un de ses plus fidèles et loyaux amis.

En cette triste journée, toutes mes pensées vont à sa famille et à ses proches. Avec les communistes, je m'incline devant la mémoire d''Henri Martin dont l'engagement aura donné voix et force à celui des générations de militants pour la paix, contre le colonialisme et pour l'amitié entre les peuples.

Le PCF a ouvert un livre d 'or dans ses locaux, place du Colonel Fabien, pour saluer la mémoire de ce grand militant.

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André Nicolas

http://andrenicolas.centerblog.net

Henri Martin, une conscience dans la sale guerre d'Indochine
ENTRETIEN RÉALISÉ PAR CLAUDE LECOMTE
MARDI, 17 FÉVRIER, 2015
HUMANITÉ DIMANCHE
Photo : DR

En 2008, dans un entretien avec l'Humanité Dimanche, Henri Martin racontait son engagement, de maquisard FTP puis dans l'armée contre l’Allemagne nazie avant de s'opposer à la « sale guerre » engagée par la France pour garder ses colonies d’Indochine.
1948 : la guerre en Indochine déclenchée en 1946 avec le bombardement de Haiphong s'enlise. Le contingent français ne parvient pas à enrayer l'influence politique et militaire des combattants indépendantistes vietnamiens dirigés par le communiste Hô Chi Minh. De jeunes soldats français, anciens de la Résistance, s'opposent sur le terrain à cette guerre coloniale de reconquête où l'armée multiplie les exactions. Parmi eux Henri Martin. À 17 ans, il a rejoint les FTP, puis s'est engagé dans l'armée d'abord contre l'Allemagne puis contre le Japon, qui occupe la Cochinchine, avant d'être entraîné dans cette sale guerre qui finira en 1954. Son opposition à la guerre le conduit devant les tribunaux militaires. Il raconte.

Durant la Seconde Guerre mondiale, les Japonais avaient envahi l'Asie du Sud-Ouest, notamment l'Indochine, alors colonie française. Ils n'avaient pas rencontré de grande résistance de la part des chefs militaires ralliés à Vichy. Mais ils s'étaient heurtés à la Ligue pour l'indépendance du Vietnam, dirigée par Hô Chi Minh. À la fin de la guerre, les occupants japonais se livrèrent à un massacre d'officiers et de civils français avant de céder la place à l'armée chinoise de Tchang Kaï-chek. Des accords furent passés entre le Vietminh et le représentant de la France libre, Jean Sainteny. Ils prévoyaient la formation d'un gouvernement indépendant avec son armée, ses finances, tout en s'inscrivant dans une union française. Mais, dans le même temps, le gouvernement du général de Gaulle nommait responsable civil et militaire de l'Indochine l'amiral Thierry d'Argenlieu, lequel mettait en place un plan de reconquête.

HD. Henri Martin, vous sortiez de la Résistance, dans les rangs des FTP, et vous aviez signé un engagement pour la durée de la guerre. Ce qui vous a amené en Indochine, à bord d'un bateau de guerre. Vous avez vécu le début de la guerre. Vous étiez sur le croiseur « Chevreuil » quand ce bateau, avec les autres unités françaises présentes dans le port de Haiphong, a ouvert le feu sur la ville.

Henri Martin. Nous accompagnions une force de débarquement qui fut prise à partie par les forces chinoises. Quelques salves du croiseur « Émile-Bertin » ont fait cesser le tir.

On débarque alors, accueillis pacifiquement. Dans les mois qui suivent, les incidents se multiplient, particulièrement à Haiphong. L'accord signé avec Hô Chi Minh stipule que le Vietnam est indépendant dans le cadre de l'union française, qu'il a son gouvernement, son armée, sa police, sa douane... C'est là, sur les droits de douane, que les incidents sont les plus nombreux. C'est la ressource la plus importante du gouvernement vietnamien avec le port de Haiphong où transitent toutes les marchandises vers l'intérieur du pays et Hanoi, sa capitale. D'incidents en incidents d'Argenlieu décide de faire un exemple avant son départ. Il exige que, dans les 24 heures, les Vietnamiens se retirent à 20 kilomètres du port de Haiphong. Les Vietnamiens n'acceptent pas qu'on les chasse de leur port et restent sur leurs positions. À 10 heures du matin, le 6 mars 1946, les canons des troupes françaises à terre, des navires dans le port, de l'aviation ouvrent le feu. Haiphong est partagé entre des villes nettement séparées, française, chinoise et vietnamienne. C'est sur cette dernière, constituée essentiellement de paillotes, que porte le tir. Quelques minutes après le début du bombardement, on voit que ça flambe de partout. Nous sommes ancrés sur le fleuve Rouge et l'on voit les gens s'enfuir par la route de Hanoi, sur lesquels les canons tirent, prétextant qu'il s'agit de troupes vietnamiennes battant en retraite. Cette décision d'ouvrir le feu constitue un acte de guerre. Il marque le début de cette guerre d'Indochine qui va durer huit ans.

HD. Nous revenons à cette année 1948. Dès le début de l'année, deux événements marquent l'actualité. Le représentant de la France en Indochine, Émile Bollaert, annonce, lors d'une conférence de presse le 30 janvier, qu'il n'y aura plus de négociations avec Hô Chi Minh. Il est vrai qu'il a trouvé un interlocuteur, Bao Dai, prêt à toutes les concessions pour retrouver son titre d'empereur auquel il avait renoncé pour devenir un « simple citoyen ». Au plan militaire, le 5 février, une embuscade sur la RC4 (route coloniale numéro 4), entre Lang Son et Cao Bang, fait trente morts et autant de blessés, les Vietnamiens se repliant en bon ordre, emmenant leurs morts et leurs blessés. Le corps expéditionnaire réclame des renforts, les engagés pour la durée de la guerre étant peu à peu rapatriés. Où étiez-vous vous-même en ce début d'année 1948 ?

H. M. Après deux ans passés en Indochine, qui était le temps de séjour du corps expéditionnaire, j'étais rentré en France, affecté à l'arsenal de Toulon, à la section des essais de combustible. Nous faisions des essais très sérieux sur tous les combustibles achetés pour toute la marine. C'était un travail passionnant. Ce qui ne m'avait pas empêché de refaire une troisième demande de résiliation de mon contrat, demande toujours refusée. Je m'étais engagé cinq ans pour combattre l'Allemagne nazie et le Japon militariste, pas le peuple vietnamien.

HD. Y avait-il beaucoup de demandes de résiliation ?

H. M. La première année oui, sur le « Chevreuil », 80 % chez les mécaniciens et 50 % pour les matelots du pont. Tout le monde ne s'était pas engagé pour combattre les Japonais. La guerre était finie en Europe, elle touchait à sa fin en Asie, on croyait aller voir du pays. Il était même prévu que l'on aille à Tahiti.

Pour moi, c'était clair, et j'avais exprimé mon indignation sur ce que l'on faisait au Vietnam, à combattre un peuple. Car Haiphong n'a pas été une exception. Avant même d'opérer au nord, des villages avaient été anéantis au sud. On nous chargeait d'empêcher le riz du sud de monter au nord où régnait une famine qui a fait beaucoup de victimes.

Les avions mitraillaient ceux qui montaient vers le nord avec des chargements de riz et coulaient les embarcations avec leur équipage. Ma motivation était claire : je ne voulais pas faire cette guerre-là !

HD. Quel était l'état d'esprit dans un corps expéditionnaire où il y avait encore beaucoup de gens qui venaient de la Résistance ?

H. M. Je ne peux parler que de ce que j'ai entendu sur mon bateau, où nous étions trois anciens FTP, de tendance communiste. Autrement, c'étaient des anciens de la marine sabordée à Toulon en novembre 1942 et qui reprenaient du service, des jeunes engagés venus de Bretagne et de Vendée, des pêcheurs avec la tradition du service dans la « royale » mais qui n'avaient pas des opinions politiques très définies.

HD. À ce troisième refus de résiliation, comment vous vient alors l'idée qu'il faut agir autrement ?

H. M. On avait, aux lendemains de la guerre, l'autorisation de recevoir dans l'arsenal les journaux communistes. À Toulon, c'était « le Petit Varois ». Il nous donnait des informations sur la situation en Indochine. Il me permettait d'engager des discussions à partir de ces informations. En juillet 1949, un décret a interdit l'entrée de journaux communistes dans les établissements militaires. C'est à ce moment-là que je réfléchis à la possibilité de donner un autre son de cloche que la propagande officielle et les autres journaux, qui étaient pour la poursuite de la guerre. Tout naturellement je pense à ce que je faisais pendant la guerre en diffusant des tracts interdits. J'avais déjà pris contact avec la fédération et la section de Toulon du Parti communiste français. Je décidais alors de rédiger moi-même des tracts en partant des discussions, en tenant compte de l'état d'esprit des marins.

Dans mon poste de mécanicien on discutait beaucoup et sans hostilité envers le peuple vietnamien, bien que la plupart soient des engagés. Sur les bateaux, il y avait des appelés qui faisaient leur service légal, et parmi eux j'ai rencontré des jeunes communistes. Avec eux, nous avons constitué un petit groupe de discussions. À mesure que la guerre se prolongeait, que les forces vietnamiennes se renforçaient, la menace d'un envoi en Indochine se précisait d'abord pour les engagés mais aussi pour le contingent.

Dans les tracts, on rappelait que nous étions des citoyens comme les autres, et en tant que citoyens nous nous prononcions pour des négociations mettant fin à cette guerre.

HD. Vous aviez des informations sur ce qui se passait réellement en Indochine ?

H. M. Oui, car il y avait régulièrement des bateaux qui revenaient et sur lesquels on connaissait des marins. On se retrouvait dans les bistrots du port et on y commentait les nouvelles.

HD. Comment de cette distribution de tracts, on en est venu à l'affaire Henri Martin.

H. M. J'en étais arrivé à connaître une soixantaine de marins. Quand on avait fini de discuter, que l'on avait collectivement apprécié les arguments à soutenir, ça ne se bousculait pas pour écrire, et c'est moi qui rédigeais le tract, qui le portais à la section pour qu'il soit tiré... J'étais en fait le porte-parole des marins qui étaient contre cette guerre. On se répartissait la diffusion mais c'est moi qui portais les tracts sur les bateaux, nous étions en tenue d'été, en chemise blanche, il fallait planquer le paquet de 50 tracts sous la chemise en rentrant bien l'estomac.

Ça va durer jusqu'à mon arrestation, le 14 mars 1950. La gendarmerie militaire avait récupéré des exemplaires des tracts et établi une liste des bateaux où ils avaient été trouvés. Ils ont alors mis en place une provocation en faisant venir à l'atelier des combustibles de l'arsenal un marin alsacien qui s'était engagé volontairement pendant la guerre dans les sous-marins allemands. Ce qui lui interdisait normalement d'entrer dans la marine de guerre française. Mais il fallait monter une opération allant plus loin que la recherche des fabricants de tracts, une provocation mettant en cause le Parti communiste français, accusé de sabotage, permettant de le mettre hors la loi.

Ce Liebert va rechercher ma compagnie et se dire en accord avec moi. Je ne me suis pas méfié d'autant qu'il venait de subir une peine de prison maritime pour s'être disputé avec un ingénieur. On s'est senti solidaires.

Un jour, il m'a annoncé qu'il avait un copain sur le « Dixmude » qui serait d'accord pour diffuser les tracts, qui voulait me rencontrer. J'apprends ensuite qu'il vient de faire une tentative de sabotage en versant une poignée de poudre d'émeri sur le porte-hélices. Ça ne pouvait même pas faire un échauffement, c'était plus un geste de colère qu'une véritable tentative de sabotage.

Les autorités maritimes décident alors de m'arrêter en flagrant délit de distribution de tracts mais je n'y participe pas, voulant amener mes camarades à diffuser tous seuls. Appréhendés, ils donnent mon nom comme responsable du groupe et je suis arrêté le lendemain. Mais plus que la guerre d'Indochine et même la distribution de tracts, ce qui les intéressait était de connaître la position du Parti communiste en cas de guerre avec l'Union soviétique.

Le juge d'instruction m'inculpe une première fois de tentative de démoralisation de l'armée et distribution de tracts, puis il revient le lendemain et m'accuse de sabotage. Mon avocat n'étant pas arrivé, il commence l'interrogatoire sur le sabotage. À ce moment, entre Me Paul Vienney qui s'indigne : « Vous interrogez mon client en dehors de ma présence ! »

Charles Heimburger, le marin manipulé par Liebert, est revenu courageusement sur des accusations qui lui avaient été dictées, disant qu'il ne voulait pas qu'un innocent soit condamné à sa place. Le tribunal maritime de Toulon devait finalement reconnaître mon innocence sur cette accusation. L'opération anticommuniste avait échoué. Il ne restait au tribunal qu'à me condamner pour démoralisation de l'armée, cela valait 5 ans de réclusion

Ce procès cassé pour vice de forme, un second se tint à Brest, confirmant l'acquittement pour le sabotage.

HD. Comment l'affaire Henri Martin est-elle devenue nationale ?

H. M. La disproportion entre la distribution de tracts et une peine de 5 ans de réclusion a éclaté aux yeux de gens qui ne partageaient pas mes opinions sur la guerre mais qui trouvaient scandaleuse la décision du tribunal, confirmée par le jugement de Brest. Il y eut la campagne des communistes comme celle menée par Hélène Parmelin, dans « l'Humanité », celle des syndicalistes avec Madeleine Riffaud, dans « la Vie ouvrière », et celle de Jean-Paul Sartre recrutant autour de lui de nouveaux participants...

J'ai bénéficié de la libération pour bonne conduite sans avoir rien demandé. Je suis donc sorti de prison en août 1953.

HD. Quelle a été l'influence de l'affaire Henri Martin dans la lutte contre la guerre d'Indochine ?

H. M. Un coup de fouet à la bataille pour la paix. Mon affaire n'a jamais été séparée de cette revendication de paix. Les deux choses étaient intimement liées. La guerre a duré encore un an. Ils n'y ont gagné que de faire tuer davantage de soldats français et vietnamiens, pour finir par la capitulation de Diên Biên Phu.

Malheureusement cette fin de guerre allait créer les conditions d'une intervention américaine pour soutenir un régime corrompu au sud.

Les accords de Genève étaient un engagement d'honneur pris par la France de réaliser une consultation sur l'ensemble du pays en vue de la réunification du Nord et du Sud. Celle-ci n'a pas eu lieu. Il y a eu de nouveau une guerre, américaine cette fois, qui a coûté 3 millions de victimes et qui tue encore aujourd'hui par les effets de l'agent orange.
http://www.humanite.fr/

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Published by bruno fornaciari - dans hommage - souvenir PCF
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16 février 2015 1 16 /02 /février /2015 12:15

Accusé de torture, un haut responsable marocain va être décoré par la France

  • Le patron du contre-espionnage marocain, visé par une plainte pour "torture" en France, va être élevé au grade d'officier de la Légion d'honneur.

Mis à jour le 15/02/2015 | 15:39 , publié le 15/02/2015 | 15:39

  • C'est une distinction qui suscite l'étonnement. A l'occasion d'une visite au Maroc, samedi 14 février, le ministre de l'Intérieur, Bernard Cazeneuve, a annoncé que Paris allait prochainement décorer le patron du contre-espionnage marocain, pourtant visé par une plainte pour "torture" en France. Cette décision est censée marquer la fin de la brouille née il y a un an entre Paris et Rabat, justement après le dépôt de cette plainte contre Abdellatif Hammouchi.

A la suite de cette plainte, le Maroc avait en effet suspendu la coopération judiciaire avec la France, et limité au strict minimum la coopération sécuritaire.Une décision levée à la fin janvier, après un accord entre les deux gouvernements. En visite au Maroc, samedi, Bernard Cazeneuve a longuement loué "l'expertise" et "l'efficacité" du Maroc "dans l'échange de renseignements",évoquant "un partenaire clé".

Rendant hommage "en premier lieu" à Abdellatif Hammouchi, le patron de la DGST marocaine, le pensionnaire de la place Beauveau a précisé que Paris comptait élever ce dernier au grade d'officier de la Légion d'honneur. Et ce malgré la plainte qui vise toujours ce haut responsable marocain. "La France saura prochainement lui témoigner à nouveau son estime en lui remettant les insignes d'officier", a assuré Bernard Cazeneuve.

"Un véritable scandale, une honte pour la France"

Sans surprise, l'annonce de cette future décoration a fait l'objet de vives critiques à Paris. Décorer Abdellatif Hammouchi dans ces circonstances "me paraît un véritable scandale, une honte pour la France", clame Me Patrick Baudouin, avocat d'un des plaignants, et président d'honneur de la Fédération internationale des ligues des droits de l'homme (FIDH). Et de qualifier d'"avilissant" le fait"d'avoir cédé dans le cadre d'un deal passé avec les autorités marocaines pour permettre un rétablissement de la coopération militaire et sécuritaire", évoquant"une façon de perdre son âme".

C'est une ONG française qui avait déposé une première plainte contre Abdellatif Hammouchi, pour des faits présumés de torture envers deux citoyens marocains. L'association avait été suivie par un boxeur marocain, Zakaria Moumi, qui avait lui aussi déposé plainte contre le patron du contre-espionnage marocain, l'accusant d'avoir assisté à des séances de tortures dans un centre de rétention.

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16 février 2015 1 16 /02 /février /2015 10:02

Loi Macron, loi des patrons - Tribune des députés Front de gauche

Les dix députés Front de gauche estiment que la loi Macron, examinée ce lundi 26 janvier à l'Assemblée nationale, « porte un message clair et global reposant sur une doctrine cohérente: la remise en cause de l’État social à travers l’application de vielles recettes néolibérales ». Tribune publiée dans Médiapart

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Chaque législature est traditionnellement marquée par quelques textes phares et emblématiques, des lois qui reflètent l’orientation économique et sociale et donc l’identité politique de la majorité au pouvoir. Pourtant, depuis le début du quinquennat de François Hollande, les textes réellement progressistes, synonymes d’avancées pour nos concitoyens, se font toujours attendre. Au contraire, le peuple de gauche assiste avec consternation à l’adoption d’une série de lois régressives. Après la triste loi de transposition de l’Accord national interprofessionnel (ANI), le projet de « loi de relance de l’économie » vient étoffer cette série noire.

Le « projet de loi Macron » porte sur des domaines aussi différents que les professions réglementées, le droit du travail et le secteur du transport par autocar. Derrière son caractère formellement désordonné et sectoriel, ce texte porte en fait un message clair et global reposant sur une doctrine cohérente: la remise en cause de l’État social à travers l’application de vielles recettes néolibérales.

Les signes de régression ne manquent pas dès lors qu’on prête attention au contenu de ce projet de loi aux apparences de fourre-tout : abandon du ferroviaire au profit de sociétés privées d’autocars, abandon du service public de la justice au profit de banques, de cabinets anglo-saxons ou tous autres investisseurs qui voudront s’offrir le sceau de la République, abandon des commerces de proximité au profit des grands groupes, risque de marchandisation du corps humain (avec le retrait de l’Etat majoritaire dans le capital du Laboratoire français du fractionnement et des biotechnologies, LFB), privatisation de la gestion de nos aéroports au profit de sociétés étrangères domiciliées dans des paradis fiscaux, allègement des obligations patronales en matière de licenciements économiques, etc.

Autant de preuves de ce que représente foncièrement le projet de loi Macron, à savoir un acte de foi et de soumission aux injonctions d’un patronat obsédé par une volonté d’une déréglementation généralisée, qui frapperait tant des marchés des biens et services, que le marché du travail et la protection sociale. Les dispositions portant sur l’extension et la banalisation du "travail le dimanche" symbolise ce texte de déconstruction de notre droit social.

Le gouvernement ne s’en cache pas : ce projet de loi doit incarner et assumer le tournant libéral de la majorité pouvoir. L’idée de tournant demeure néanmoins discutable, tant la démarche suivie depuis son accession au pouvoir, s’est régulièrement inscrite dans le droit fil de la pensée libérale qui règne dans les marchés financiers comme dans les institutions de l’Union européenne. Certaines propositions s’inspirent directement du rapport commandé par le président Nicolas Sarkozy à la Commission pour la libération de la croissance française, au sein de laquelle Emmanuel Macron siégeait déjà comme secrétaire général.

D’autres propositions sont issues des recommandations faites explicitement par la Commission européenne, ce qui est de nature à rendre les Français toujours plus perplexe sur l’identification et la localisation du pouvoir politique en France : qui décide et au nom de quels intérêts ? La question est d’ordre démocratique et idéologique. A Bruxelles comme à Paris, réformer c’est libéraliser. Un crédo et une équation simple dont les éléments constitutifs s’accompagnent d’une régression sociale irresponsable pour un gouvernement de gauche. Le texte renforce toujours un peu plus l’entreprise de régression historique du droit des salariés en faisant sauter les digues du droit du travail, pourtant si précieuses en période de crise. Certains socialistes ne s’y sont pas trompés: Martine Aubry qualifie le texte de « régression » et Pierre Joxe se dit« éberlué » et « stupéfait » par un texte « ahurissant ». Preuve que le choc va au-delà des rangs des élus du Front de gauche.

Pour le Front de gauche, la régression sociale est antinomique avec la relance de l’économie. Nous croyons toujours dans les vertus de la croissance par l’augmentation des salaires. A l’inverse, le projet de loi Macron porte l’empreinte d’une insécurité sociale sans garantir la croissance économique, loin s’en faut. A travers cette volonté de déconstruire un droit du travail façonné de haute lutte, c’est une véritable pierre angulaire de notre modèle social qui se trouve aujourd’hui en danger.

François Asensi, député de Seine-Saint-Denis
Alain Bocquet, député du Nord
Marie-Georges Buffet, députée de Seine-Saint-Denis, ancienne ministre
Jean-Jacques Candelier, député du Nord
Patrice Carvalho, député de l’Oise
Gaby Charroux, député des Bouches-du-Rhône
André Chassaigne, président du groupe Front de gauche à l’Assemblée nationale, député du Puy-de-Dôme
Marc Dolez, député du Nord
Jacqueline Fraysse, députée des Hauts-de-Seine
Nicolas Sansu, député du Cher

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16 février 2015 1 16 /02 /février /2015 06:54

Israël : Hannen Zoabi, députée palestinienne à la Knesset, habitant à Nazareth, empêchée de se présenter aux élections législatives par la Commission électorale israélienne !

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15 février 2015 7 15 /02 /février /2015 16:19

ONU, lutte contre la glorification du nazisme : USA, Canada et Ukraine votent contre, l’UE s’abstient

Brève de Yéti

Manifestation néonazie en Ukraine occidentale

21 novembre 2014, la 3e Commission de l’Assemblée générale de l’ONU vote larésolution L56, présentée par le Brésil et la Russie, visant à « lutter contre la glorification du nazisme, du néonazisme et toutes autres pratiques qui contribuent à alimenter les formes contemporaines de racisme, de discrimination raciale, de xénophobie et de l’intolérance qui y est associée ».

La résolution est adoptée à la majorité, mais le détail des votes se passe de commentaires :

  • POUR : 115 (dont tous les pays membres des BRICS)
  • CONTRE : 3 (USA, Canada, Ukraine)
  • ABSTENTION : 55 (dont tous les pays membres de l’UE, France et Allemagne comprises)

NB : à ce jour, aucune dépêche AFP pour relayer cette information.

Cliquez sur l’image pour voir les détails du vote

(source : les-crises.fr)

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Published by bruno fornaciari - dans INTERNATIONAL EUROPE democratie
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15 février 2015 7 15 /02 /février /2015 14:35

La protection des apprentis sacrifiée

FANNY DOUMAYROU

JEUDI, 12 FÉVRIER, 2015

L'HUMANITÉ

Scies circulaires à bois (notre photo), à viande ou à métaux, ces machines soumises à dérogation sont souvent les plus dangereuses.

Photo : Pierre Ciot/Divergence

Dans le cadre du «choc de simplification» inspiré par le patronat, le gouvernement veut supprimer des protections pour les salariés mineurs, concernant les machines dangereuses et le travail en hauteur.

C’est tout un symbole de la régression sociale mise en œuvre par le gouvernement. Alors que les premières lois sociales en France, à partir du milieu du XIXe siècle, concernaient le travail des enfants, qu’elles ont progressivement limité et encadré, c’est au contraire un allégement de ces protections que prépare le ministère du Travail, sous prétexte de favoriser l’embauche d’apprentis. Annoncées fin octobre dernier dans le cadre du « choc de simplification » au profit des entreprises, deux mesures ont été traduites en projets de décret, présentés la semaine dernière au Conseil d’orientation sur les conditions de travail (Coct). Ils doivent maintenant être « soumis au Conseil d’État, en vue d’une entrée en vigueur au 1er mai », a confirmé, jeudi au Sénat, le ministre du Travail, François Rebsamen. Le premier texte supprime l’obligation pour l’employeur de demander une dérogation à l’inspection du travail pour affecter un mineur à certains travaux à risques, notamment sur des machines dangereuses. Le second lève l’interdiction de faire travailler un salarié mineur en hauteur sans protection collective.

Des discours cyniques, très éloignés des risques bien réels

L’annonce a aussitôt été saluée comme une « bonne nouvelle » par la Fédération française du bâtiment (FFB) – le patronat du secteur – qui s’est réjouie lundi d’avoir « enfin été entendue sur cette mesure qui pénalisait l’apprentissage, levier important pour le recrutement dans notre secteur ». Ces annonces viennent en effet couronner, et valider, plusieurs mois d’une campagne patronale intense de dénigrement des protections, jugées absurdes, excessives, et nuisibles à l’emploi, prévues par le Code du travail pour protéger les salariés âgés de moins de dix-huit ans, population pourtant vulnérable (voir encadré). En mars dernier, la Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles (FDSEA) d’Ardèche avait ouvert le bal en dénonçant l’interdiction de faire « monter sur des escabeaux » des mineurs pour cueillir des fruits. « C’est stupide et cela nuit à l’apprentissage », avait tweeté l’UMP Nadine Morano, en demandant le « retrait » du texte. En septembre, le président de la Confédération générale des petites et moyennes entreprises (CGPME), Jean-François Roubaud, se scandalisait sur France Inter qu’« une perceuse à batterie, la même que vous utilisez chez vous le week-end, soit considérée comme dangereuse pour un apprenti », et réclamait des « assouplissements de ces mesures ». « Miracle, les apprentis pourront à nouveau monter sur des échelles ! » s’est réjoui le Figaro la semaine dernière, saluant les décrets en préparation pour « lever ces freins » et « simplifier la vie des entreprises ».

Des discours cyniques, très éloignés des risques bien réels que recouvrent les réglementations en passe d’être allégées, dangers qui concernent, il est vrai, surtout des enfants de milieu populaire atterrissant dès l’âge de quinze ou seize ans en apprentissage comme ouvriers. Loin de la perceuse du bricoleur du dimanche, les machines soumises à dérogation « sont les plus dangereuses, ce sont vraiment des grosses machines qui font peur, précise un inspecteur du travail d’Île-de-France. Ce sont des scies circulaires à bois, des scies à viande, des scies à métaux, et toutes les machines qui ont un élément mobile dont on ne peut pas se protéger. On peut y laisser des doigts, une main, un bras. La plupart des menuisiers par exemple, ont un doigt en moins en fin de carrière. » Le travail sur ces engins fait partie des « travaux réglementés », interdits pour les salariés mineurs, sauf si l’employeur obtient une dérogation de l’inspection du travail, pour trois ans. Mais l’obstacle dénoncé par le patronat est très relatif. « Dans les faits, 90 ou 95 % des demandes sont accordées », souligne Gérald Le Corre, inspecteur du travail CGT en Seine-Maritime. D’après lui, le problème pour les employeurs se situe ailleurs : « Pour accorder la dérogation, on se déplace dans l’entreprise, où l’on peut découvrir des non-conformités de machines ou d’autres infractions au Code du travail. Pour l’employeur, la demande de dérogation expose surtout à un risque de contrôle ! C’est pourquoi d’ailleurs beaucoup de petites entreprises ne demandent pas la dérogation. » Le projet de décret prévoit de supprimer cette obligation, pour passer à un régime déclaratif. L’employeur se contenterait d’envoyer une « déclaration de dérogation » valable trois ans à l’inspection du travail, précisant les travaux dangereux auxquels il compte affecter des apprentis mineurs. Comme préalable, le texte prévoit une obligation de formation des jeunes aux risques. L’inspecteur du travail pourrait toujours effectuer un contrôle « ex post ». Mais vu la surcharge de travail des services, ce serait moins systématique, et surtout, il n’aurait pas le pouvoir de retirer la dérogation s’il constate un problème. « Les collègues sont choqués par cette mesure, parce que la dérogation n’était vraiment pas une formalité administrative, témoigne Gérald Le Corre. C’était une clé d’entrée dans les entreprises, et on a tous vu des accidents du travail touchant des gamins. »

17435 accidents et 29 décès, en 2012, pour cause de chutes de hauteur

De même, la question des travaux en hauteur ne se résume pas à cinq minutes passées sur un escabeau pour changer une ampoule. « Les chutes de hauteur, c’est notre combat de tous les jours », souligne l’inspecteur du travail d’Île-de-France. Comme la contradiction ne tue pas, le ministère du Travail avait d’ailleurs lancé en mai dernier une campagne de prévention intitulée « Travaux en hauteur, pas droit à l’erreur », avec, à la clé, quelques données implacables : dans la construction, les chutes de hauteur ont provoqué en 2012 quelque 17 435 accidents du travail avec arrêt et 29 décès. Dans ce secteur, une chute se produit toutes les cinq minutes ! Mais le risque concerne de nombreuses autres activités, comme la grande distribution avec le réassort des rayons en hauteur, la réparation automobile, l’agriculture… Une réglementation stricte, datant de 2004, impose la mise en place de protections collectives (garde-corps, nacelle, filet…), sauf en cas d’impossibilité technique – à démontrer par l’employeur – autorisant alors le recours à des protections individuelles (cordes et harnais). Elle interdit par ailleurs d’utiliser un escabeau, une échelle ou un marchepied comme poste de travail, sauf en cas, là encore, d’impossibilité technique, ou de travail à faible risque et ponctuel. Mais pour les salariés mineurs, il n’y a pas d’exception : les protections collectives sont obligatoires. Le projet de décret prévoit d’élargir aux mineurs les exceptions prévues pour les adultes. « On passerait d’une interdiction formelle à une interdiction de principe mais soumise à discussion sur le risque, sa durée, sa répétition, c’est une vraie victoire pour les employeurs », analyse Gérald Le Corre. « Dans la réalité, la loi n’était déjà pas respectée, mes élèves racontent qu’on les fait travailler en hauteur, et même sans harnais parce que ça gêne pour le travail, déplore Jean-Christophe Grellety, enseignant dans un centre de formation d’apprentis en Aquitaine, et représentant CGT. Ce décret ne vise pas à développer l’apprentissage, c’est une vaste blague, mais à faciliter les travaux dangereux, à assurer et rassurer les employeurs qui ne risquaient déjà pas grand-chose. Qui pouvait les inquiéter, l’inspection du travail ? Mais vu ses effectifs et ses possibilités réelles d’intervention… On peut mourir en tombant d’un mètre de haut. La protection des jeunes mineurs relève de la responsabilité de la famille et de la nation. On veut les protéger de l’influence de l’intégrisme, mais on ne les protégerait pas du risque mortel au travail, au contraire, on les exposerait encore plus ? Quel paradoxe. »

Deux fois plus d’accidents chez les très jeunes salariés.« Les jeunes sont vulnérables en raison de leur âge, de leur inexpérience en milieu professionnel, de leur immaturité. physique et psychologique. Il est donc nécessaire de les préserver contre les atteintes à leur santé et leur sécurité », peut-on lire sur le site du ministère du Travail. Cumulant jeune âge et précarité, les apprentis sont nettement plus exposés aux risques du travail. En 2011, selon la Dares, le taux de fréquence des accidents du travail (nombre d’accidents par million d’heures travaillées) était de 31 chez les apprentis, de 44,2 chez les 15-19 ans, contre 22,9 pour la moyenne des salariés.

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Published by bruno fornaciari - dans ACTUALITES
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