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28 décembre 2013 6 28 /12 /décembre /2013 19:53

 

CULTURE -  le 27 Décembre 2013

Cinéma

Le Loup de Wall Steet: rire mordant contre les loups… de la Bourse

 

 

Le Loup de Wall Street, de Martin Scorsese. États-Unis. 3 heures.Une comédie foisonnante dans laquelle Martin Scorsese et son acteur Leonardo DiCaprio pulvérisent l’univers boursier à grand renfort
 de cinéma.

Dès les séquences d’installation, l’implacable satire à laquelle va se livrer Martin Scorsese au travers de la jungle boursière se place sous les signes conjugués du spectaculaire et de l’obscénité, guidés par une incroyable énergie cinématographique. Soit Jordan, « le loup », Belfort (Leonardo DiCaprio), fait comme un rat dans un costume à deux mille dollars, célébrant l’apogée de la firme de traders qu’il préside par un lancer de nains entre les bureaux. Stratton Oakmont pèse ses cinquante millions, apogée d’un périple de voracité dont rien ne nous sera épargné, par les talents conjugués du cinéaste, du scénariste Terence Winter et d’acteurs fabuleusement habités de leurs rôles. Autant de personnages, à très peu près, engloutis corps et âme dans une addiction à l’argent, au fric, au pognon, révélant derrière le lion qui sert d’emblème à leur société des bienveillances de crotales à l’égard de leurs congénères et du reste du monde.

Ce monde des « pue-la-sueur » dans lequel « personne n’a envie de vivre ». Le film s’appuie sur le récit livresque du véritable Jordan Belfort, multimillionnaire à vingt-six ans dont l’ascension viendra se crasher contre un mur de lois qui ne se soucient pas forcément de morale. Même les fameux « marchés » ne survivent qu’au prix d’un ordre qui écarte les têtes brûlées avant de se cramer les ailes en escadrilles. Marché du vent, du rien, d’une économie de la « fugacité » qui ne profite qu’aux profiteurs et laisse hors champ les champs de ruines qu’elle induit, présents en permanence de n’être pas figurés. Ainsi le déclinera en tout cynisme Mark Hanna (Matthew McConaughey, impérial), premier mentor du jeune Belfort quand celui-ci n’était encore qu’un « jeune con cupide », selon ses propres mots, qui, en voix off, seront tenus au fil du film comme une ligne de basses, en l’occurrence de tréfonds. Belfort intègre les codes tribaux, la drogue comme un indispensable étai à qui arnaque son prochain sans entraves, le sexe comme une décharge, des plaisirs de sphincters en relâchement d’où exploseront un jour baraques à blindes d’hectares, yachts et hélicoptères, prostituées à échelles de tarifs, le tout dûment chiffré jusqu’à l’épouse trophée (Margot Robbie) qui elle n’a peut-être pas réalisé une affaire en or.

De Billy Joel en passant par Plastic Bertrand

Pour ce qui est du rock and roll, Scorsese le confie à la bande-son, de Billy Joel à Madness en passant par le Ça plane pour moi de Plastic Bertrand. Belfort avait commencé menu. Trader chez Rothschild, le krach de 1987 lui ferme le clapet mais n’entrave pas ses appétits. De petites sociétés se montent, qui fourguent à de modestes épargnants les bulles bas de gamme non cotées. Le ratissage de ses économies de plombiers rapporte en revanche de grosses commissions. Avec une bande d’escrocs au petit pied de sa connaissance, un frère d’armes, Donnie Azoff (Jonah Hill), Belfort prendra son envol de prédateur vers des paradis artificiels où sentiment rime avec Satan. Quand le FBI, incarné par l’agent Patrick Denham (Kyle Chandler), fourrera son nez dans les trous, les millions iront se faire blanchir ailleurs, chez l’un de ces banquiers suisses corrompus joué par Jean Dujardin. Mauvaise pioche. Une seconde partie du film, à sa moitié, décrira la descente en flammes de Belfort disjoncté aux quaaludes, drogue jadis psychédélique, en deux paliers, l’ensemble toujours regonflé de scènes de bravoure. De cette dépravation de plus en plus mécanique et compulsive, de ses champs lexicaux et visuels fondés sur l’expression « fuck » (baise) qui en résume tout, Scorsese nous offre une intense jubilation, de vrais fous rires aux larmes, une exultation contagieuse. Les deux dimensions de l’écran semblent cadrer à celles d’un billet de mille, fausse monnaie en libre circulation.

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18 décembre 2013 3 18 /12 /décembre /2013 08:27
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5 décembre 2013 4 05 /12 /décembre /2013 15:32

Décembre

D'un retournement l'autre

D'un retournement l'autre

Cie Ultima Chamada

Lessivés par la crise des désormais célèbres « subpraïmes » (sic), les banquiers s’apprêtent à sonner à la porte de l’État pour lui demander de mettre la main au porte-monnaie… avant que le résultat de leurs acrobaties ne fasse exploser les dettes publiques et ne conduise à la rigueur. Pour tous ? Pour tous les autres qu’eux…

D’un retournement l’autre est une pièce caustique et surprenante, en quatre actes et en alexandrins, qui met en scène et en ironie les mécanismes qui ont conduit à la crise financière mondiale. En croquant des personnages hauts en couleur tout autant qu’en responsabilités, Frédéric Lordon rend limpides les rouages financiers les plus complexes.

Evénements liés

Banquiers : ils avaient promis de changer
Réforme fiscale : impôt et justice sociale

Distribution

 

Texte Frédéric Lordon
Mise en scène Luc Clémentin
Recherche sonore Coraline Janvier
Régie Mathieu Bouillon

Avec Simon Bellahsen, Arnaud Caron, Gérald Cesbron, Olivier Horeau, Benoît Morvan, Loïc Risser, Alain Veniger, Luc Clémentin, Dorothée Lorthiois (chant lyrique) et Alexandre Javaud (piano)

 

Fiche auteur

Frédéric Lordon étudie les logiques du capitalisme, des marchés financiers et de leurs crises. Collaborateur régulier du Monde diplomatique, il participe également au Mouvement des Économistes Atterrés, qui vise à lutter contre les fausses vérités économiques largement diffusées.

La compagnie Ultima Chamada, créée en 2005 et dirigée par Luc
Clémentin, développe ses créations autour de deux axes : les
problématiques politiques et sociales contemporaines et l’association du texte et de la musique.

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Avis de la presse

« C’est fort, drôle, édifiant et étourdissant, pour qui s’intéresse à ce que l’actualité charrie quotidiennement. Saluons cette performance théâtrale inédite et la virtuosité de ce scénario ahurissant mais terriblement réaliste ! »
Pariscope

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Liens

Mentions diverses

Production Compagnies Fractal Julia et Ultima Chamada
Soutien Conseil Régional d’Île-de-France dans le cadre de l’aide à la permanence artistique

Théâtre

Sam|14|Déc 20h30

Tarif B

Durée 1h10

RÉSERVATION
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26 novembre 2013 2 26 /11 /novembre /2013 12:16

Culture - le 22 Novembre 2013

l'Humanité des débats. l'entretien

Rachid   Taha : « Liberté, égalité, fraternité, c’est devenu un slogan publicitaire »

L’artiste a accepté d’évoquer, pour l’Humanité, la Marche pour l’égalité. D’hier à aujourd’hui, il égrène son parcours avec, en toile de fond, la musique, les combats d’alors et de demain. Rachid Taha fera escale le 29 novembre à 20 heures, au Bikini, à Toulouse  à l’occasion du festival Origines contrôlées, dont notre journal est partenaire.

Avez-vous participé à la Marche 
pour l’égalité ?


Rachid Taha. Non, j’enregistrais, à l’époque. J’ai joué à la fin, j’ai participé au concert à Paris avec mon groupe Carte de séjour. C’était l’époque des rodéos à Vénissieux, à Vaulx-en-Velin… J’ai voulu organiser un festival place Bellecour, à Lyon. On nous a bien évidemment refusé l’autorisation. Le festival a donc eu lieu au parc Elsa-Triolet à Vaulx-en-Velin. À l’affiche, quatre groupes : Made in France, Corazon rebelde (un groupe de rock chilien), Carte de séjour et Single Track.

 

C’est comme ça que tout a commencé. Avec Djida Tazdaït, j’ai participé à la création de l’association et du journal Zaâma d’banlieue. Un fanzine de quatre pages dans lequel je m’occupais un peu de la rubrique culturelle. C’est aussi à ce moment-là que j’ai monté une boîte de nuit. À l’époque, à Lyon, comme partout ailleurs, l’entrée des boîtes de nuit était fermée aux Noirs et aux Arabes. J’ai donc créé cette boîte, que j’ai appelée « Le Refoulé ». C’est ma manière de refuser le statut de victime, de choisir l’arme de l’humour. Il fallait trouver des réponses, des chemins de traverse. Finalement, le racisme nous poussait à aiguiser notre créativité. C’est d’ailleurs toujours le cas.

 

Comment est née l’idée de monter le groupe Carte de séjour, en 1981 ?


Rachid Taha. Je travaillais à l’usine, j’étais syndicaliste, ça m’emmerdait. J’avais une formation de comptable et je n’avais jamais réussi à trouver de boulot dans ce domaine. J’avais débarqué en France à l’âge de douze ans. Je suis né en Algérie, à l’époque où c’était l’Algérie française. En fait, je suis un peu un Algérien d’origine française ! Au début des années 1980, je m’occupais des syndicats. La France accueillait alors les boat people. Les patrons essayaient de nous diviser, les Vietnamiens d’un côté et nous de l’autre. Un jour de grève des bus, j’ai fait du stop. C’est là que j’ai rencontré le guitariste Mohammed Amini, qui m’a proposé de faire de la musique. Au début, on voulait appeler le groupe 404, comme la voiture, ou comme le groupe anglais UB 40. Valéry Giscard d’Estaing était alors président : on a donc cherché un nom à particule. On a trouvé Carte de séjour. On chantait dans une sorte de sabir mêlant arabe et français. C’était le premier groupe rock punk arabe. Tout le monde s’attendait à ce qu’on fasse une pochette de disque trash, on a fait tout le contraire, une pochette très contemporaine, très colorée, figurant un couple, la femme en robe courte, en train de danser. C’était un rayon de soleil.

 


Rachid Taha. Cette marche des beurs, c’était pour du beurre. Toute la dynamique a été détruite par SOS Racisme. Je leur en veux vraiment. Ces trotskistes passés au PS de Mitterrand étaient des sortes de missionnaires de la gauche, très paternalistes. À l’époque, j’écoutais Talking Heads, les Ramones, les Sex Pistols. À leurs yeux, qu’un type comme moi écoute ce genre de musique était impensable. Nous étions un peu vus comme des indigènes. Le logo de Carte de séjour, c’était la main de Fatma. J’avais pour habitude de dire : « Méfiez-vous des imitations. » Ils ont réussi à récupérer et détourner ce mouvement parce qu’ils étaient puissants. Tous les médias étaient de leur côté. En 1985, ils ont eu la place de la Concorde pour faire leur concert. Moi j’avais eu le parc Elsa-Triolet… Et ces gens sont toujours dans le circuit. Harlem Désir, qui présidait SOS Racisme, est aujourd’hui à la tête du PS. Déjà, à l’époque, ces jeunes socialistes médiatiques étaient pétris d’ambitions personnelles. Toumi Djaidja, ce jeune de la cité des Minguettes victime d’un tir de la police, initiateur de la Marche, lui, on ne le voyait et on ne le voit jamais à la télé… Avec SOS Racisme, le pouvoir a créé une sorte de bourgeoisie issue de l’immigration. Mais ces gens-là n’avaient déjà plus grand-chose à voir avec nous. Ils avaient leurs entrées au Palace ou aux Bains-Douches, où les Arabes et les Noirs étaient indésirables. Ces établissements en laissaient entrer quelques-uns triés sur le volet, le travesti du coin, l’Arabe un peu drôle. En ces temps-là les clichés racistes étaient partout, dans les séries télévisées, sans que personne ne s’en émeuve. Carte de séjour cartonnait, mais lorsque des programmateurs musicaux avaient le malheur de nous passer à la radio, ils étaient immédiatement rappelés à l’ordre alors que nous étions au Top 50, avec Rock Amadour, de Gérard Blanchard, et Toi, toi mon toi d’Elli Medeiros. L’un d’entre eux m’a raconté avoir été pris à partie par sa direction en ces termes : « Arrête de nous passer ces bougnoules ! » Aucune radio généraliste n’a passé Douce France.

 

Pourquoi avoir repris cette chanson 
de Charles Trénet ?


Rachid Taha. C’était notre façon de dire « nous sommes d’ici », tout en jouant la carte de la provocation. Nous avons remis Trénet au goût du jour mais notre version l’a choqué, il ne l’aimait pas du tout. À ce moment-là, il y a eu une sorte de souffle qui a permis à de jeunes artistes issus de l’immigration d’émerger. Notre expérience en a poussé certains à devenir managers, éclairagistes, réalisateurs, musiciens. Une génération s’est ouvert les portes du monde de la culture. Mais, en même temps, cela a suscité des crispations. Au lieu de faire comme leurs pères, de travailler à l’usine ou dans le bâtiment, ces indigènes voulaient emprunter d’autres chemins que ceux tracés par les conseillers d’orientation… Encore aujourd’hui, les enfants d’immigrés sont emprisonnés dans des cases. Tu veux devenir pilote ? Non, tu seras chaudronnier ! Médecin ? Non, tu seras soudeur ! Là se situe l’erreur fatale. Cette exclusion a engendré le repli. Ils ont « algérianisé » nos enfants. Dans ma génération, il ne nous était jamais venu l’idée de se trimballer avec un drapeau algérien. Aujourd’hui, des gamins nés ici, qui ne savent même pas ce que c’est que l’Algérie, arborent en toute occasion ce drapeau. Ils les ont non seulement « algérianisés », mais ils les ont aussi islamisés. Nos gamins sont poussés dans les bras des radicaux. Prenons l’exemple de la burqa. Pourquoi en faire une telle affaire, alors que cela concerne tout au plus 2 000 femmes en France, la plupart étant des converties ?

 

Le monde de la culture est-il à l’abri 
des préjugés racistes ?


Rachid Taha. La stigmatisation est toujours là, partout. En gros, le choix se situe entre la burqa et Nabila (participante à une émission de téléréalité – NDLR). Un magazine nous a consacré, une fois, sa une, avec un titre évocateur, « Les Arabes qui ont réussi ». Nous sommes un peu vus comme des singes savants. C’est bien cette stigmatisation qui nourrit la famille Le Pen. Le tueur de Toulouse Mohammed Merah a été présenté comme « Français d’origine algérienne » dans tous les médias télévisés. Quand tu marques des buts en équipe de France de football, tu es Français tout court. Quand David Bowie s’habille en saroual sur scène, on loue le dandy. Si j’arbore la même tenue, je suis un intégriste ! J’appelle cela la xénophobie intellectuelle.

 

Le racisme a-t-il reculé ou gagné du terrain, depuis l’époque de cette Marche pour l’égalité ?


Rachid Taha. Dans les années 1970, il régnait en France un lourd climat de violences racistes, beaucoup d’Algériens ont été tués. Il y a dans la société française le même pourcentage de racistes. Et quand il y a une crise, cela remonte à la surface. « Dehors, dehors, les étrangers. C´est le remède des hommes civilisés », pour reprendre les paroles de ma chanson Voilà, voilà. Que Christiane Taubira soit aujourd’hui la cible de telles attaques racistes ne me surprend malheureusement pas. Avec la crise économique, le racisme est plus décomplexé, plus visible. C’est un expédient pour cacher la misère, pour éviter de parler des vrais problèmes. Quelque part, la situation des personnes issues de l’immigration s’est aggravée. Beaucoup sont au chômage, ils subissent ce racisme social, ce sont les premiers que l’on jette lorsqu’il y a un plan de licenciement. Or comment un père au chômage peut-il être respecté de ses propres enfants ? Les discriminations perdurent, pour le travail, pour le logement, pour les loisirs. La France n’a pas encore réussi à se défaire d’une certaine culture colonialiste. New York vient d’élire un ancien sympathisant des sandinistes, marié à une femme noire, poète, qui était lesbienne. Une telle chose serait impensable en France. Nous sommes en retard sur le monde…

 

Dans la tradition de la chanson française, 
qui vous a le plus inspiré ?


Rachid Taha. Sans hésiter, Léo Ferré. Son écriture, sa poésie, sa musique. Je n’ai jamais aimé Jacques Brel. Trop misogyne. Quant à Gainsbourg, il n’a jamais été pour moi une source d’inspiration. Interrogé, un jour, par Bruno Bayon, de Libération, sur l’édification d’un mausolée à sa mémoire après sa mort, il a répondu : « Je ne suis pas un Arabe »… Toujours limite, les gars… Mon univers, c’était plutôt le rock alternatif. J’étais copain avec ceux d’OTH. Nous lorgnions du côté de l’Angleterre : les Clash, LKJ… Il y avait eu le festival Rock against fascism à Londres. C’est ce qui nous a inspirés pour monter le concert Rock against Peyrefitte pour protester contre les lois Bonnet-Stoléru sur « l’aide au retour », dont la philosophie était « prends 10 000 balles et casse-toi ».

 

Quels combats faudrait-il encore mener 
pour parvenir à l’égalité ?

Rachid Taha. Nos enfants doivent être traités comme des Français, tout simplement. « Liberté, égalité, fraternité »… Cette devise est devenue un slogan publicitaire, voilà le problème. Commençons déjà par appliquer la loi. Cessons de stigmatiser les quartiers populaires. On parle aujourd’hui du règne des gangs à Marseille. Mais il n’y a là rien de nouveau. Au début du XXe siècle, à Paris, à la Bastille ou à Belleville, il y avait déjà les Apaches. Dans les années 1950, c’étaient les Blousons noirs. Aujourd’hui les enfants d’immigrés sont vus comme des voyous, des trafiquants de drogue mais lorsqu’ils réussissent, ils sont forcément suspects.

 

Qu’est-ce qui permet aux réflexes 
racistes de s’imposer et de perdurer 
dans la société française ?


Rachid Taha. C’est la peur. Les castes dirigeantes qui tiennent à leurs privilèges ont la trouille. Elles ne supportent pas de voir ce pays se transformer. Il y a une dimension sociale, une forme de fermeture et de consanguinité sociale dans le monde politique, les médias, le monde du spectacle. Les enfants de la classe ouvrière en sont exclus. Les classes populaires sont reléguées socialement et géographiquement. Des habitants de banlieue ne mettent jamais les pieds à Paris, c’est une frontière invisible, une forme d’apartheid. Bientôt ils auront besoin d’un passeport. Quand les banlieusards vont à Paris, ils vont sur les Champs-Élysées, comme les touristes chinois. C’est pour eux un autre monde. On se demande d’où vient le repli. Il vient de cette exclusion.

 

Vous êtes l’un des premiers à avoir repris 
des classiques de la musique populaire algérienne, le châabi. Pourquoi avoir exhumé des chansons comme celle de Dahmane 
El Harrachi, Ya Rayah ?


Rachid Taha. C’est la volonté de transmettre une mémoire à mes enfants. Ces chansons, je les ai redécouvertes dans les bars, avec les Scopitone, quand j’habitais en Alsace. Les Scopitone, c’était très important pour les immigrés. Ces petits films n’étaient tournés qu’en France, mais tout le monde pensait qu’ils étaient tournés au bled. C’est Mme Boyer qui les produisait. L’histoire se poursuit puisque c’est son petit-fils qui a fait le clip de la chanson Ya Rayah.

 

Quels sont vos projets artistiques, 
en ce moment ?


Rachid Taha. J’ai créé un groupe avec Rodolphe Burger. On l’a baptisé Couscous Clan. Au départ, c’était pour rire, maintenant on fait des tournées, en reprenant des standards du rock.

 

En concert, à l’occasion du festival Origines contrôlées, le 29 novembre à 20 heures, au Bikini, à Toulouse. Réservation : www.taktikollectif.org


Working class hero. Au début des années 1980, Rachid Taha déboule sur 
la scène rock française tel un ovni. Avec quatre copains, il fonde Carte de séjour et chante du rock… en arabe ! Fils de prolo, prolo lui-même, il se tourne naturellement vers le rock pour chanter ses rêves et sa colère. Agitateur, inclassable, incontrôlable, imprévisible, 
il est là où on ne l’attend pas, maniant l’humour 
et la dérision avec élégance. En 1986, il sort de l’oubli 
une vieille chanson de Trénet. Douce France devient l’hymne de tous les mômes de banlieue et d’ailleurs, 
de tous les damnés d’une France qui a du mal à accepter 
les enfants issus de l’immigration. Deux ans auparavant, le FN franchissait la barre symbolique des 10 % aux élections européennes. Sale temps sur le pays. En 1998, Rachid Taha remet le chaâbi au goût du jour et, 
cet été-là, toute la France danse sur Ya Rayah, 
d’El Harrachi. En 2004 sort le formidable album Tékitoi avec la reprise des Clash Rock el Casbah. Taha sillonne les routes et les studios du monde entier. Ces derniers temps, il vient de créer, avec Rodolphe Burger, Couscous Clan, un groupe où, ensemble, ils s’amusent comme 
des fous à jouer des reprises de standards du rock.

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14 novembre 2013 4 14 /11 /novembre /2013 17:42

 


 
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17 septembre 2013 2 17 /09 /septembre /2013 16:22
C'est avec grand plaisir que je publie ce billet de Philippe Marlière que je ne connais pas sur son témoignage et son regard sur  la fête de l'huma. Ce ne sont pas les médias qui se sont préciptés pour ouvrir leurs micros et caméras à ceux qui préparent et font la fête, comme à ses visiteurs dont beaucoup pourraient dire la même chose que Philippe dit très bien. Qu'il en soit ici remercié.
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La Fête de l’Huma, un trésor national

La Fête de l’Huma est un trésor national. Depuis le sabordage du Parti communiste italien à la fin des années 80, aucun autre parti de gauche en Europe n’a ni la capacité ni la volonté d’organiser une fête populaire de cette importance. Car la Fête de l’Huma reste un événement politique majeur à gauche, y compris dans les années de reflux révolutionnaire ou de désunion à gauche.

De nos jours, nul besoin d’être communiste pour s’y presser. S’y rendent ceux qui se revendiquent de la gauche de transformation sociale. Peu importe la chapelle d’origine ou l’étiquette du jour. C’est la gauche de gauche qui se réunit à La Courneuve. Afficher un état d’esprit anticapitaliste et proclamer son attachement à un idéal socialiste (entendu de manière large), revêt ici une signification concrète. Quiconque à la Fête de l’Huma véhicule cet habitus politique voyage en territoire ami.

 

Discours de clôture de Pierre Laurent, secrétaire général du PCF, Fête de l’Humanité, 15 septembre 2013.Discours de clôture de Pierre Laurent, secrétaire général du PCF, Fête de l’Humanité, 15 septembre 2013.

La Fête fait office de maison commune pour le peuple de gauche. C’est à ce titre que ce rassemblement est un joyau politique, un patrimoine commun d’une valeur inestimable. C’est aussi un véritable lieu de mémoire des gauches ; une mémoire pratique, incorporée et vivante. A la Fête de l’Huma, on y débat beaucoup de politique, bien sûr, mais on y joue aussi, on danse, on se divertit. Les jeunes et les enfants ne sont pas oubliés. Certains regrettent la part croissante prise par les concerts de musique « pour jeunes ». Pourquoi pas ? En quoi cela nuirait-il à l’apport politique de l’événement ? Et si ces concerts amènent un seul jeune dépolitisé vers la gauche, c’est en soi un acte positif.

En réunissant près de 280 auteurs, des universitaires et des artistes de premier plan, la Fête de l’Huma continue d’agir comme un aimant auprès de nombre d’intellectuels en France et en Europe. Mais ici, nul star system, nulle mondanité. Tout le monde est logé à la même enseigne. La visite du Village du livre est édifiante : on y trouve une masse de livres, de documents et de revues passionnantes. On voudrait tant acheter, mais il faut se restreindre.

La deuxième semaine de septembre, la Fête de l’Huma est inscrite sur l’agenda de quelques centaines de milliers de citoyens. Tous ne sont pas des militants au quotidien, loin s’en faut, mais ils appartiennent à la famille de la gauche. Ils sont de la gaucheréelle, celle qui incarne la condition du peuple dans sa diversité : les gens de peu, les moyens, les petits ou les dominés. Tous ont en commun le refus de l’ordre capitaliste dominant.

Pourtant unitaires pour quatre, aucun des camarades rencontrés ce weekend n’accepte la fatalité d’une gauche de gouvernement qui tourne le dos aux intérêts du peuple. Il suffirait qu’un ministre socialiste ou Vert vienne se promener dans les « Avenues » de la Fête (toutes baptisées du nom d’un personnage illustre de la gauche internationale), pour se rendre compte combien ce gouvernement « de gauche » a trahi les (maigres) espoirs de celles et ceux qui avaient voté pour François Hollande il y a plus d’un an à peine. Ce rejet est tellement massif et radical qu’il suscite en moi un sentiment vertigineux : dans ces conditions, comment la gauche pourra-t-elle espérer remporter les prochaines élections ? Evidemment, ces ministres évitent soigneusement de venir à la Fête et, ainsi, la probabilité que ma prédiction se réalise se renforce.

 

Débat, Fête de l’Humanité, 15 septembre 2013.Débat, Fête de l’Humanité, 15 septembre 2013.

 La Fête de l’Huma est enfin un lieu de socialisation intense. Les plus anciens et les plus assidus comprendront ce que j’entends ici. On y rencontre tant d’ami(e)s, de camarades ou de de simples connaissances. On s’y fait des ami(e)s aussi. On boit, on mange la cuisine régionale préparée dans les stands des fédérations du PCF. Le travail et l’abnégation militants sont époustouflants. Il est réjouissant et émouvant de voir ces milliers de bénévoles s’activer sans répit pendant plus de trois jours ; pour leur parti, mais pour la gauche de transformation sociale, leur gauche.

La Fête de l’Huma est au cœur du patrimoine de la gauche française et internationale. La forte représentation internationale dans les allées du parc de La Courneuve en fournit la démonstration chaque année. Cette Fête aide à résister à l’air du temps actuel, morose et souvent ignoble.

Twitter : @PhMarliere

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16 septembre 2013 1 16 /09 /septembre /2013 07:20
Vendredi 6 septembre 2013

Il sera toujours possible de chercher la petite bête voir même de dénicher un loup mais il sera bien difficile de ne pas attester du succès de l’été culturel niortais.

Un climat

barcella.JPGBien sûr, les fâcheux ne l’entendront pas de cette oreille… C’est la campagne électorale qui commence diront les uns ; c’est parce qu’il a fait beau diront les autres ; c’est nos impôts qu’on a jeté en pâture à la culture se plairont à ajouter les plus chafouins… Voilà pourquoi il convient de s’en tenir aux faits.

Une mandature

Et les faits ici sont le fruit d’une politique ; politique qui a permis d’étoffer considérablement le service public… Des balades urbaines (2009) en passant par la Nuit romane (2009), du Cirque au Pré Leroy (2010) depuis en passant par la Villa Pérochon (2013), du Pilori (2009) à la refonte des Jeudis Niortais (2010) ; c’est une véritable ébullition créative qui est à l’œuvre aujourd’hui sur notre territoire…

Une politique

niort-ete-programmation-culture-2013 01Gratuité, diversité, densité ; partout notre marque de fabrique a fait mouche (plus de 40 000 personnes sur l’ensemble des manifestations – un record -)… Ateliers de pratique et d’expression, rencontres avec les créateurs, visites scénarisées et commentées ; partout le service public de la culture a répondu présent (taux de fréquentation supérieurs à 90% pour l’ensemble des propositions)… Et, une fois de plus, nous avons la preuve qu’à Niort, la démocratisation culturelle n’est pas qu’un amuse-gueule que l’on partage dans les vernissages et autres inaugurations mais une réalité tangible devenue un authentique acquis social local. Ainsi, plus de 10% du public du Cirque au Pré Leroy est constitué de personnes qui d’ordinaire, ne poussent la porte d’aucune institution culturelle.

Un progrès

Et dans un monde où l’on se contente au mieux de sauver les meubles au pire de les solder, disons que nous pouvons être fiers d’avoir construit du progrès social. Vraiment, ce fut un bel été.

Nicolas MARJAUL

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26 juillet 2013 5 26 /07 /juillet /2013 06:24

Cinéma Bernadette Lafont, "la Fiancée du pirate", est décédée

 

Elle est devenue à la fin des années 1950 l'égérie de la nouvelle vague, tournant notamment Le Beau Serge de Claude Chabrol, puis La Fiancée du pirate de Nelly Kaplan, Une belle fille comme moi de François Truffaut ou encore La Maman et la Putain de Jean Eustache. Avec Paulette, sorti en janvier dernier, Jérôme Enrico offrait à Bernadette Lafont un de ses rôles les plus jubilatoires. Récompensée par un César d'honneur en 2003, elle avait tenu l'un de ses plus beaux rôles dans La Fiancée du pirate de Nelly Kaplan (1969). Née le 26 octobre 1938 à Nîmes, dans le Gard, Bernadette Lafont se destinait à la danse, avant d'épouser le comédien Gérard Blain et de commencer à Paris une carrière improvisée de comédienne devant la caméra de jeunes auteurs issus des Cahiers du cinéma. En 1957, le cinéaste débutant François Truffaut la choisit comme interprète de son moyen-métrage Les Mistons. Claude Chabrol lui fait camper une pulpeuse et irrésistible garce de village dans Le Beau Serge (1958). Sans formation, jouant d'instinct, de façon directe et dépourvue d'artifice, Bernadette Lafont, piquante et délurée, interprètera les oeuvres marquantes de la Nouvelle vague, notamment sous la caméra de Chabrol (A double tour, Les Bonnes femmes, Les Godelureaux). Après une éclipse durant laquelle elle se remarie et a trois enfants, sa carrière est relancée dans les années 1960 par des réalisateurs plus classiques (Molinaro, Costa-Gavras, Malle), et surtout par Nelly Kaplan grâce à qui elle renoue avec le succès. Truffaut lui offre en 1972 Une belle fille comme moi. Mais au risque de faire vaciller sa popularité, l'actrice continue à servir de jeunes auteurs, comme Moshé Mizrahi (Les Stances à Sophie, 1971), Jean Eustache (La Maman et la Putain, 1973), Laszlo Szabo (Les Gants blancs du diable, 1973) ou Rien sur Robert de Pascal Bonitzer (1999). Dans les années 1980, elle apparaît dans plusieurs films de Jean-Pierre Mocky (Le Pactole, Les Saisons du plaisir). L'Effrontée de Claude Miller (1985) lui vaut le César de la meilleure actrice dans un second rôle. A 74 ans, elle incarne une délinquante senior dealeuse de haschisch dans une cité dans Paulette. Le film sorti au début de l'année 2013 est un succès, franchissant la barre du million de spectateurs. Bernadette Lafont a tourné nombre de téléfilms et joué au théâtre La Tour de la Défense de Copi (1981), Désiré de Guitry (1984), Léo de Patrick Lumant (2002), Les Monologues du vagin d'Eve Ensler (2002), Ecrits d'amour de Claude Bourgeyx (2004) et Si c'était à refaire de Laurent Ruquier (2006). Officier de la Légion d'honneur, Bernadette Lafont avait épousé en secondes noces le sculpteur hongrois devenu réalisateur Diourka Medveczky, dont elle a eu trois enfants: Elisabeth, David et Pauline, actrice comme sa mère, morte accidentellement en 1988 à l'âge de 25 ans. En vidéo, ses plus beaux rôles : La fiancée du pirate de Nelly Kaplan (1969) Une belle fille comme moi de François Truffaut (1972) La maman et la putain de Jean Eustache (1973)

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15 juillet 2013 1 15 /07 /juillet /2013 05:21

 

Cinéma

"Cheminots", ou la chronique filmée d'un possible désastre

 

 

Alors que les questions sur les causes de la catastrophe ferroviaire de Brétigny-sur-Orge, qui a fait six morts et plus d'une dizaine de blessés graves, se posent, nous vous proposons de voir ou revoir le documentaire, Cheminots, de Sébastien Jousse et Luc Joulé (2010), une enquête sur la perte de sens du travail à la SNCF à l'heure de la libéralisation du rail.

C’est sur l’invitation du comité d’entreprise des cheminots de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur que Luc Joulé et Sébastien Jousse ont opéré un parcours cinématographique au cœur des métiers du train. Ils sont les premiers cinéastes, parmi toutes sortes d’artistes conviés comme eux, à collecter la mémoire ouvrière dans le cadre de la politique culturelle du CE. Leur période de résidence artistique s’est déroulée entre 2006 et 2009. Deux dates significatives coïncident avec celles de leur présence. En 2007, la SNCF ouvre le fret à la concurrence. Il en va de même pour les voyageurs, en 2010. C’est donc toute une culture et les menaces de son délitement qu’ont su capter les deux documentaristes dans un film sobre et précis aux résonances profondes.

Du malaise à la souffrance

On apprend, en préalable, que le terme « cheminot » désigne un ensemble de métiers autant qu’un attachement de chacun à son travail, un lien avec la société, que le train, partout, met en mouvement. En témoignent presque conjointement des extraits de l’Arrivée d’un train en gare de La Ciotat, film des frères Lumière. Repère historique et signature de la pratique des deux réalisateurs, les images en sont rejointes, sur l’autre moitié de l’écran, par l’actuelle activité des mêmes quais. Depuis la création des chemins de fer, des hommes et des femmes se chargent de « faire le train », dans la complexité d’un ensemble dont les voyageurs que nous sommes n’ont pas idée.

Luc Joulé et Sébastien Jousse ont exploré ce grand corps, de triages en ateliers, de guichets en cabines de conduite. La première évidence est que rien ne saurait fonctionner sans la totalité des différents métiers, la permanence de leurs échanges, tant il faut, pour que tout roule, réunir de paramètres, tant il faut prévoir l’imprévisible et agir sans attendre. Donnée incontournable qui donne sens aux tâches en apparence les plus ingrates. Ici, c’est un TGV en détresse sur une voie. Là, un conducteur malade. Ailleurs, un pare-brise éclaté, une portière paralysée. Dans la gare se présentent tous les aléas d’une ville et de ses habitants de passage. Partout les cheminots sont filmés au travail, leurs commentaires parfois décalés des images comme pour mieux traduire la multiplicité des voix émanant d’un organe d’une autre ampleur. Une culture commune s’est tissée qu’enrichissent la solidarité, très concrètement à l’œuvre, des désirs de liens sociaux qui, chez nombre de cheminots interrogés, ont fondé leurs choix de carrière, le souci commun du public et de sa sécurité. Sur plusieurs générations, parfois, la fierté se perpétue de « penser chemin de fer », ce qui, loin de clôturer un univers, exalte au contraire le goût de la vie intelligente. Il faut entendre ce chef d’escale et ses trente-trois années de nuits, dimanches et jours fériés en 
3 x 8, ces ouvriers qui requinquent au dépôt des rames, que l’on voit sortir des ateliers comme des coursiers depuis leurs stalles. Rames dont ils visitent de moins en moins les désordres. Car cette cohérence du geste et de la réflexion que le travail accole est aujourd’hui en délitement. Le dessein de la privatisation en ruine tous les schémas. Quant aux guichets, on doit fourguer des produits, des « trains fantômes » de compagnies privées déboulent sur les voies sans annonce, le travail se divise jusqu’à l’absurdité, l’exigence de productivité en interdit la qualité. Du malaise à la souffrance, les cheminots s’interrogent. Nous aussi. Ken Loach et son film The Navigators, qui montre le très mauvais exemple des privatisations britanniques et de leurs onéreuses renationalisations, Raymond Aubrac évoquant les nécessités de résistance pour la protection des services publics rencontrent dans leurs dialogues avec les cheminots des interlocuteurs attentifs. Luc Joulé et Sébastien Jousse se sont, avec talent et rigueur, mis eux aussi au service des transports en commun.

  • Deuxième partie :

 

Dominique Widemann

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28 juin 2013 5 28 /06 /juin /2013 16:00

À l'intention d'Aurélie Filippetti

Le Point - Publié le 13/06/2013

Par PATRICK BESSON


Un jardin où quelqu'un est enterré s'appelle un cimetière. Au moulin de Saint-Arnoult, où ils ont passé tant de week-ends laborieux, Aragon et Elsa Triolet reposent. C'est une espèce de panthéon pour deux à ciel ouvert. Rostropovitch, mort lui aussi mais enterré ailleurs, leur joue du Bach toute la journée, comme s'il n'avait jamais quitté le mur de Berlin. Ça ne semble avoir frappé aucun de tous ces matérialistes dialectiques que les squelettes n'ont pas d'oreilles.

Aragon a légué la propriété à l'État français, car, d'une part, Elsa et lui n'avaient pas d'enfant et, d'autre part, c'est difficile de vendre, comme d'acheter, un domaine où est inhumé un grand poète français. En contrepartie, Louis demandait que la France fît du moulin un lieu de culture. Cette tâche, une association - le Centre de recherche Elsa Triolet-Aragon - l'assume entièrement : accueil des visiteurs, concerts, lectures, représentations théâtrales, expositions, librairie. Les chercheurs ont accès à la bibliothèque du couple, où j'ai trouvé mon deuxième roman - Je sais des histoires (1974) -, orné de la dédicace la plus bête du monde : "À Louis Aragon, en hommage de l'auteur". Ma seule excuse : je ne l'avais pas lu. Dans les années 70, les jeunes ne lisaient pas Aragon parce qu'il était vieux et communiste.

La subvention accordée à l'association n'a pas changé depuis 1998, alors que le nombre de visiteurs accueillis sur le site a quadruplé : 5 000 personnes en 1998, 20 000 en 2012 (dont 7 000 scolaires). La dotation de l'État a même, en 2012, diminué de 6 % (10 000 euros). Depuis 2002, l'association paie un loyer au ministère de l'Économie et des Finances. De 18 000 euros en 2011 il est passé à 28 000 euros en 2012, soit une hausse de 48,6 %, et devrait s'élever à 30 000 euros en 2013. Se doutaient-ils, Louis et Elsa, dans leur chambre d'hôtel de la rue Campagne-Première, qu'un jour ils logeraient dans le cimetière le plus cher d'Europe et peut-être du monde ? L'existence du moulin de Saint-Arnoult, qui a pourtant reçu en 2011 le label "Maison des illustres" attribué par le ministère de la Culture, est menacée. Ce sera bientôt maison à vendre des illustres.

Inquiète de cette situation dramatique, Edmonde Charles-Roux, présidente de l'association, a écrit une lettre à Aurélie Filippetti. La ministre ne lui a pas répondu et son cabinet n'a même pas accusé réception du courrier de la jurée Goncourt. Ce n'est pas malin, Aurélie. On est ministre quelques mois, mais on reste écrivain toute sa vie. Les mails de détresse envoyés par le moulin n'ont pas davantage attiré l'attention de Mme Filippetti. Le ministère de l'Économie et des Finances reste lui aussi muet. Un gouvernement de gauche aurait-il choisi d'abandonner à son sort funeste ce qui est désormais un des hauts lieux de l'histoire littéraire française ? Mitterrand avait décoré Aragon de la Légion d'honneur. Hollande se contentera-t-il d'un arrêté d'expulsion ?

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BRUNO FORNACIARI

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