Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
17 janvier 2017 2 17 /01 /janvier /2017 16:16

Énergie : contribution à un grand débat Nucléaire : quelques éléments et propositions pour le débat

 

Le nucléaire civil est au centre de beaucoup de controverses et déchaîne les passions. Pourtant nous sommes face à des choix urgents en matière énergétique compte tenu des besoins actuels et futurs dans le monde et de l’urgence à réduire les gaz à effet de serre, et ce, afin de limiter le réchauffement climatique, péril immense pour l’humanité. Cependant, l’accident de Fukushima vient de dramatiquement rappeler que sans de drastiques conditions d’utilisation (transparence, formation, vigilance, conditions de travail, autonomie et qualité des contrôles…)  très contradictoires avec la rentabilité financière, le recours à l’énergie nucléaire peut conduire à des situations catastrophiques.

C’est pourquoi nous avons besoin d’un examen sérieux sur la nature de cette énergie, sur les aspects environnementaux, sanitaires réels, mais aussi économiques de son impact. Et ceci, en comparaison  avec les autres sources d’énergie et les autres modes de production d’électricité par le charbon et le gaz, seules sources énergétiques aujourd’hui capables de produire suffisamment d’électricité  pour répondre aux énormes besoins.

En ce qui concerne les énergies renouvelables émergentes (solaire, éolien, géothermie),  elles sont encore aujourd’hui, malgré les progrès réalisés, inadaptées pour une production en « base ». C’est ce que montre, en grandeur nature, l’exemple allemand, où elles y dépassent difficilement 10 % de la production électrique. Et ce, au prix d’un rééquilibrage du réseau (du fait de l’intermittence) assuré par des centrales fossiles ou par des importations des pays voisins. Cette situation pourrait changer radicalement si, par exemple, le stockage d’électricité et le rendement photovoltaïque progressaient de manière significative : ce qui supposerait une politique soutenue en direction de la recherche fondamentale et appliquée. Néanmoins si ces possibilités restent ouvertes,  elles ne peuvent pas être le point de départ pour la définition, aujourd’hui, d’une politique énergétique du fait de l’incertitude liée aux résultats de la recherche.

Charbon, gaz, nucléaire : décomposition du coût

Dans un système de production d’électricité, on distingue 3 postes de dépenses : le coût d’investissement (construction, conception, coût du financement, provision pour le démantèlement futur, recherche appliquée….), le coût d’exploitation (salaire du personnel, maintenance, mise à niveau « sûreté »…) et le coût du combustible (importation de matières premières, transformation et conditionnement, retraitement et stockage des déchets ultimes induits).

 

Si nous examinons la composition du coût de production en sortie de centrale du kWh (*) électrique pour chacune de ces énergies, nous remarquons que le kWh nucléaire se distingue par une part élevée du poste d’investissement, alors que la part des matières premières, c’est-à-dire l’uranium brut importé, y compte pour 5 % seulement. Ainsi, près de 95 % du coût de l’électricité résulte d’un process industriel à haute valeur ajoutée lié aux qualifications, au niveau de la technologie elle- même, à l’exigence de sûreté et au traitement de l’uranium qui doit être enrichi et conditionné avant d’être utilisé dans les centrales. Aussi, le choix de retraiter le combustible  usé, son recyclage et le processus de confinement des déchets ultimes mobilisent à eux seuls des ressources en recherche et en emplois importantes (1).

En résumé, cette énergie repose essentiellement sur la connaissance et le niveau de qualification d’une part, et sur l’investissement initial, d’autre part, mais très peu sur le cours des matières premières : dit autrement, le coût d’extraction des minerais pourrait doubler, le prix de revient de l’électricité n’augmenterait  que de 5 %.

Dans le cas de centrales thermiques classiques, c’est différent : le combustible charbon ou gaz, qui ne subit pratiquement aucun traitement avant sa combustion, intervient respectivement pour plus de 30 % et 60 % dans le coût de l’électricité. Cette électricité, très sensible donc aux cours mondiaux, pèse forcément dans la balance commerciale d’un pays ne disposant pas de telles ressources et constitue une rente appréciable pour les producteurs de gaz et de charbon. D’autre part, en plu du CO2, ces centrales thermiques produisent des déchets ultimes, contenant de l’arsenic, du soufre et essentiellement des métaux lourds tels que le plomb, le cadmium, le mercure, tout aussi dangereux que les déchets nucléaires.

Ces métaux lourds, rappelons-le, ont une durée de vie infinie et sont tout simplement rejetés dans l’environnement (2). Ce qui donne  à ces types d’énergie un avantage certain par rapport au nucléaire en les « dispensant » de tout processus de traitement des déchets, du fait d’une meilleure acceptabilité sociale (ou méconnaissance ?) de ce type de pollution par rapport aux déchets radioactifs(3). Concernant le CO2, le paiement d’une taxe carbone, véritable droit à polluer ne réglant en rien le problème des rejets toxiques dans l’environnement (4), les dispense de coûteux dispositifs de captage et de stockage du carbone.

Si cette « acceptabilité sociale » venait à disparaître et qu’obligation était faite au charbon et au gaz de devenir « propres », l’écart avec le nucléaire se creuserait encore plus, et le coût du kWh fossile augmenterait de 50 à 100 % (5).

L’électricité nucléaire reste la moins chère des trois. Y compris dans la période récente de gaz à très bas prix et en excluant l’application d’une taxe carbone. Pourtant certains arguments pointent le coût du nucléaire. En réalité, on confond le coût d’investissement par unité de puissance installée en €/kW et le coût unitaire de l’électricité €/kWh en sortie de centrale après amortissement, coût du démantèlement et traitement des déchets compris. Et il est vrai qu’à puissance égale, l’investissement est beaucoup  plus élevé pour une centrale nucléaire que pour une centrale au charbon ou au gaz (6). Mais en intégrant  la durée de vie des centrales et le faible coût du combustible uranium, le kWh nucléaire est bien meilleur marché et stable.

 

Le nucléaire : pas très rentable pour le capitalisme ?

Cependant cette énergie souffre de plusieurs défauts dans le contexte de libéralisation du marché de l’énergie où les investissements  sont guidés par le critère de rentabilité. D’abord, la forte capitalisation du nucléaire est renforcée par l’obligation d’investir dans des unités de grande puissance (1000-1600 MW à 5-6 milliards d’€ l’unité). Contrairement aux turbines à gaz ou aux centrales à charbon (400-700 MW à 600-900 millions d’€ l’unité). L’ampleur des sommes à mobiliser augmente d’autant le coût global du crédit à l’investissement.

Par ailleurs, la déconnexion historiquement  volontaire entre le coût de production de l’électricité et le prix servi aux consommateurs réduit d’autant la maximisation immédiate du retour sur investissement (8). Une déconnexion illustrée entre autres, par le peu de corrélation entre le prix de l’électricité et le coût de sa principale composante. Une volonté politique de maintenir un faible niveau de prix pour les usagers de l’électricité, qui se traduit dans les faits par de faibles perspectives de rentabilité pour les investisseurs. De sorte qu’en cas de chute des cours du gaz, l’électricité nucléaire pourrait ne plus être rentable. Et cela d’autant moins que l’arrêt  d’une  centrale nucléaire n’atténue pas son coût qui est essentiellement contenu dans le capital matériel, comparativement aux centrales à gaz pour lesquelles la mise en veille permet de limiter le manque à gagner.

 

Les investisseurs financiers l’ont naturellement compris : il est beaucoup plus rentable et sûr, pour satisfaire les exigences à court terme des actionnaires, d’investir dans des centrales à gaz, très vite amorties et sources de profits faciles via la rente gazière, que d’investir dans des centrales nucléaires, dont la construction est longue, complexe et risquée (6-8 ans pour le nucléaire contre 3 ans pour une centrale à gaz), qui pèsent sur le remboursement des intérêts du crédit, et pour les- quelles la part importante des salaires, des dépenses de formations et des qualifications de haut niveau du personnel laisse moins de place aux profits. Et cela sans compter avec les problèmes  classiques de surcoûts liés aux retards dans la construction des têtes de série de nouveaux réacteurs comme l’EPR, il est vrai aggravés par la perte de savoir-faire de toute une génération de techniciens, ingénieurs et ouvriers spécialisés en France, après 20 ans d’absence de chantier nucléaire. Ce risque n’existe pas pour le gaz et le charbon compte tenu de la maturité de ces technologies  livrées clé en main par les constructeurs, pour lesquelles il n’y a pas eu de moratoire, et qui bénéficient d’un marché international étendu, y compris dans les pays émergents.

L’exemple de la France et de l’Allemagne

 Illustration de cette tendance au retour de cette production électrique par hydrocarbures, pas moins de 23 projets de centrales à gaz de 500 MW (soit au total 11GW, l’équivalent de 7 EPR !) sont en attente d’approbation rien que sur le réseau français RTE. De 2010 à 2014, l’électricité au gaz passera de 1,5 à 6 GW en puissance installée, tandis que pour l’éolien on passera  de 4,6 à 8,5 GW. En terme de gestion de réseau, il y a une cohérence : la progression de l’éolien nécessite des capacités supplémentaires  en installation au gaz pour pallier l’intermittence : l’éolien ne fonctionnant que lorsqu’il y a du vent, soit environ 25 % du temps, 2000h par an, les 75 % manquants, 6000h, étant comblés par les centrales à gaz. Ce qui donne une autre appréciation du soutien apparemment contradictoire des géants du pétrole et du gaz aux énergies renouvelables. Tout se tient, on investit dans l’éolien avec des aides publiques et on construit les centrales à gaz très rentables qui vont avec…

C’est à l’aune de ces éléments qu’il faut aussi lire les grands choix qui se prennent en Europe. Le cas de l’Allemagne sur ce point est intéressant. Ce pays dispose encore de réserves de charbon importantes en Europe et affiche clairement une volonté de renforcer la part du gaz importé essentiellement de Russie dans son mix énergétique. La décision de Schröder de sortir du Nucléaire à partir de 2020, reprise par Merkel après l’accident de Fukushima, présentée comme ne répondant qu’à des préoccupations  écologiques vise aussi et surtout à laisser le champ libre aux investisseurs pour combler les 60 TWh d’électricité produits chaque année par les 7 réacteurs désormais à l’arrêt. En effet de l’aveu même des Verts Allemands, l’arrêt de ces centrales nucléaires, à quelques mois de l’hiver, et l’annonce d’une hausse de la part du renouvelable (à compenser à cause de l’intermittence), obligeront l’Allemagne à importer de l’électricité et à se doter de capacités supplémentaires de production, notamment au gaz et au charbon, sur le sol allemand. D’ailleurs, cela va tellement de soi que le débat en Allemagne se situe au niveau des modalités  de financement et pas vraiment sur le problème de fond que suppose le remplacement de fait du nucléaire par le charbon et le gaz, fortement émetteurs de gaz à effet de serre. Autant dire que la question climatique, après Fukushima, n’est plus vraiment une priorité outre-Rhin (9).

On le comprend, dans ce débat, il n’y a pas que les enjeux écologiques et la sûreté industrielle, qu’il faut bien sûr prendre en compte rationnellement, sans démagogie et sans attiser les peurs (10). Il y a aussi une affaire de gros capitaux. Derrière les pressions pour un abandon général du Nucléaire en Europe se profile une valorisation à la hausse des actifs des matières premières énergétiques ; d’ailleurs le « lobby du nucléaire » tellement décrié et systématiquement invoqué dans la presse et les débats publics pour disqualifier tout argument rationnel en faveur de cette énergie, si nous retenons cette logique, ne représente que peu de chose face aux lobbies du gaz et du charbon bien plus puissants par leurs chiffres d’affaire, leur réseaux (11) et par les états qui les soutiennent (Russie). La part importante du Nucléaire en France et en Allemagne est perçue avant tout comme un manque à gagner par ces multinationales de l’énergie.

Des propositions pour une révolution énergétique

Face à cette situation, il faudrait une tout autre poli- tique. Des investissements publics massifs s’imposent pour assurer en France le renouvellement du parc nucléaire, atout majeur pour lutter contre l’effet de serre tout en assurant les besoins en électricité qui iront grandissants. Tous ces investissements ne seront pas réalisés par les marchés financiers car peu rentables. Ce qui souligne la nécessité de sortir l’énergie du marché et de créer un grand service public de l’énergie. D’autre part, les dépenses liées à la sûreté ne peuvent être guidées par des critères de rentabilité. De ce point de vue, les leçons de l’accident de Fukushima, relevant autant des dispositifs techniques que du fonctionnement des entreprises, en particulier les pratiques de sous-traitance, doivent être tirées et conduire à des normes plus sévères au niveau international. Investissements également dans les réacteurs de 4e génération,  les surgénérateurs, qui repoussent l’épuisement des ressources en Uranium à une échéance de plusieurs siècles (12).

Parallèlement, le développement des énergies  renouvelables ne peut se faire sur la base d’investissements spéculatifs financés par les factures des usagers, comme c’est le cas aujourd’hui. Il doit être accompagné par la mise en place de filières industrielles et encourager l’autoconsommation, à l’opposé des incitations faites aux particuliers à produire pour vendre. Des investissements seront également nécessaires pour réaliser un grand plan d’économie d’énergie, notamment par la rénovation du parc existant de logements et la construction neuve basse consommation (cf. Économie et Politique de février 2010), une révolution dans les pratiques agricoles, un développement du transport collectif ainsi qu’un soutien aux projets de véhicules électriques (voiture et camion), dont il sera difficile de se passer compte tenu de l’étalement urbain, qu’il faut bien sûr contrôler et limiter.

La nécessité d’autres critères pour de nouveaux financements : en France, en Europe et dans le monde

La conversion de l’économie capitaliste, qui réussit l’exploit à la fois de gaspiller beaucoup d’énergie, de matières premières, de travail humain, tout en maintenant une situation de pénurie dans la population (chômage, pouvoir d’achat, salaire en baisse…), va nécessiter, non pas une « décroissance », mais  une croissance du PIB d’un tout autre type. Pour les seuls secteurs du logement et de l’énergie, il faudrait 20-25 milliards d’€ par an. D’autre part, aspect méconnu,

De l’énergie pour en économiser !

Un contresens est à signaler, que l’on rencontre partout dans les débats avec les écologistes, celui qui consiste à opposer économies d’énergie et développement de capacités nouvelles de production électrique. Certes, les économies d’énergie vont contribuer à diminuer la consommation électrique dans un premier temps. Mais il faudra aussi compter avec les dépenses énergétiques nouvelles liées à la révolution écologique : développement du transport ferroviaire fonctionnant à l’électricité, consommation des voitures électriques, dépenses d’énergie liées à la ré-industrialisation  par une relocalisation de la production, notamment avec la production de panneaux photovoltaïques, d’éoliennes, de matériaux isolants, de systèmes de chauffage performants (chauffe-eau solaire, chaudière à condensation, pompe à chaleur, système de ventilation…),  la construction de 200 000 logements par an basse consomma- tion, etc. Ainsi, le vecteur électricité  aura une plus grande place dans l’énergie, au détriment  du gaz et du pétrole, ce qui est une bonne chose pour le climat, à condition que ce soit une électricité dé-carbonnée et produite sans rejets toxiques massifs dans l’environnement : nucléaire, hydraulique, renouvelables émergents, charbon et gaz « propres » si les techniques le permettent, tout cela s’inscrivant dans un cadre national d’une baisse générale de la consommation  énergétique :

les dépenses en formation sont un enjeu crucial : en effet, même si nous disposions des financements et de la volonté politique, nous serions dans l’état actuel techniquement incapables de démarrer ces projets faute de compétences suffisantes. Le retard du chantier de Flamanville est révélateur de cette situation. Mais cela est vrai aussi pour tous les autres secteurs et en particulier pour le programme d’économie d’énergie. La suppression des filières techniques dans les lycées et l’absence d’une vraie ambition dans l’enseignement des sciences et de la recherche commencent à poser de sérieux et graves problèmes.

Face à l’ampleur de la tâche, un nouveau type de croissance et de partage des richesses ainsi qu’une réforme de la fiscalité sont nécessaires. Mais cela ne suffira pas. Il est capital d’engager une révolution au cœur même du système financier pour se réapproprier  l’outil de la création monétaire et du crédit, véritable anticipation des types de richesse que nous voulons créer. C’est un enjeu politique majeur : ce n’est pas au marché financier de choisir les investissements dont va dépendre notre avenir. Au contraire, cela doit relever d’un choix démocratique s’inscrivant dans une planification écologique, et qui répond aux besoins sociaux et environnementaux, et non aux critères de rentabilité capitaliste. Il s’agit d’un véritable renversement  des valeurs de ce qui doit être, ou non, financé. Cela pose la question, ô combien actuelle, du changement du rôle de la BCE et de l’euro, qui, aujourd’hui, ont pour seule mission de garantir une politique de rigueur et d’assurer de bons revenus financiers dans l’espace européen au détriment du développement économique et social. Plus largement, les énormes besoins mondiaux, avec notamment l’explosion démographique du continent africain et les révolutions arabes, qui aspireront légitimement au développement, vont poser la question du financement au niveau mondial de coûteux systèmes énergétiques sans émission de CO2. Cette dimension internationale doit aussi être intégrée à la révolution énergétique à engager. 

 

(*) k : kilo (mille)

T : téra (mille milliards),

G : giga (milliard)

M : méga (million)

kWh : kilo watt  heure, quantité  d’électricité  produite  pendant une heure par une puissance de 1 kW

W : Watt, unité de puissance électrique

1 TWh : mille milliards de Wh, un réacteur de 1000 MW de puissance produit chaque année environ 8 TWh ;

Ordre  de  grandeur : un  réacteur de  type  EPR  fournit l’équivalent de la consommation électrique des  2 millions d’habitants de Paris intra-muros (pendant 60 ans)

 

 
Repost 0
Published by bruno fornaciari - dans ÉNERGIE ELECTIONS PCF THOUARSAIS
commenter cet article
23 septembre 2016 5 23 /09 /septembre /2016 15:17

17/06/2015 by Revue Progressistes

UNE RESSOURCE ÉNERGÉTIQUE VITALE ENCORE INEXPLOITÉE : LES RÉACTEURS À SELS FONDUS EN CYCLE THORIUM, JEAN-PIERRE DEMAILLY*

Un défi pour l’avenir de l’humanité : produire de l’énergie de manière massive sans épuiser les ressources ni dégrader les écosystèmes naturels.

*Jean-Pierre Demailly est mathématicien, spécialiste des équations fondamentales de la physique ; Institut Fourier, université Grenoble-Alpes et Académie des sciences.

L’utilisation croissante et non contrôlée des combustibles fossiles depuis la révolution industrielle met aujourd’hui les sociétés humaines face à des enjeux et à des périls considérables. Les ressources naturelles sont en effet limitées : de l’ordre d’un siècle pour les ressources conventionnelles de pétrole, quelques siècles pour le charbon, sous réserve que la consommation mondiale ne s’emballe pas. En même temps, pour se nourrir, l’humanité prélève déjà dans les écosystèmes terrestres et marins beaucoup plus que la nature ne peut régénérer – certains experts chiffrent aujourd’hui1 ce taux à quelque 160 %.

Dans les pays développés, la production de nourriture est tributaire d’une agriculture intensive fortement consommatrice d’énergie. Outre la dégradation de l’environnement et le réchauffement climatique désastreux susceptible d’être entraîné par des émissions accrues de dioxyde de carbone, l’humanité pourrait ainsi être confrontée dès le milieu du XXIe siècle à de graves pénuries alimentaires. Il sera bien entendu crucial de mieux contrôler la croissance démographique et d’accroître l’efficacité énergétique, en adoptant si nécessaire des modes de vie plus frugaux et moins énergivores.
Mais quels que soient les efforts consentis, et hors scénarios de décroissance très improbables, il semble acquis que les besoins globaux de l’humanité iront croissant et seront loin de pouvoir être couverts par les énergies dites renouvelables – énergies solaire, éolienne, hydrolienne, géothermie2 ; celles-ci peuvent d’ailleurs elles-mêmes engendrer de sérieuses nuisances environnementales du fait de leur caractère dilué. En l’état actuel de la science, la seule source d’énergie massivement disponible, et ayant un impact théorique minimal sur l’environnement, est l’énergie nucléaire.

Cependant, même si les réacteurs actuels de génération II et III ont introduit des avancées importantes en matière de sécurité, il faut savoir que les réacteurs à eau pressurisée (REP), constituant la grande majorité des 450 réacteurs en service, dérivent en réalité au niveau fondamental d’une technologie ancienne issue des programmes militaires du milieu du XXe siècle (course à la bombe, moteurs de sous-marins et de porte-avions nucléaires…). Les principaux problèmes sont, d’une part, des enjeux de sécurité qui restent sérieux, comme on a pu le voir à Fukushima, et, d’autre part, une mauvaise utilisation du combustible : seul 0,72 % de l’uranium naturel est fissile. Corrélativement, les REP entraînent une production massive de déchets radiotoxiques à longue vie, difficiles à gérer à échelle de temps humaine. Nous voudrions plaider ici la cause d’une technologie révolutionnaire, en développement au CNRS : le MSFR (molten salt fast reactor), réacteur rapide à sels fondus en cycle thorium, est susceptible de faire passer l’horizon des ressources à des milliers ou dizaines de milliers d’années, tout en réduisant de manière drastique la quantité et la dangerosité des déchets produits, et en garantissant une sécurité de fonctionnement beaucoup plus grande3. Ces réacteurs constituent l’un des six types retenus en 2008 par le forum international « Génération IV » visant à optimiser de nombreuses caractéristiques essentielles : durabilité des ressources, impact environnemental très faible, sûreté, caractère non proliférant.

LE MSFR : UNE INNOVATION MAJEURE POUR L’ÉLECTRONUCLÉAIRE

Le concept de réacteur nucléaire à sels fondus (RSF) a été imaginé dès le début des années 1950 à l’Oak Ridge National Laboratory (ORNL), et un réacteur expérimental de 8 MW-Th (une puissance de 8 millions de watts), le MSRE, y a été conçu et exploité avec succès de 1965 à 1969. La caractéristique fondamentale des RSF réside dans l’utilisation d’un combustible liquide, et non plus solide comme dans les concepts actuels de réacteurs nucléaires. Les possibilités de manipulation sont très souples : les sels fondus sont chimiquement stables, ne demandent pas de mise en forme particulière et peuvent être ponctionnés et injectés sans arrêt du réacteur ; de plus, le combustible liquide regroupe à lui seul la double fonction de combustible et de caloporteur.

Dans la décennie écoulée, des chercheurs du CNRS ont analysé scientifiquement les moyens de satisfaire aux critères des réacteurs nucléaires de génération IV, tout en recherchant la plus grande simplicité au niveau du design4 . De cette analyse résulte un concept innovant de réacteur nucléaire à sels fondus, en cycle thorium et à spectre neutronique rapide, différent du concept historique de l’ORNL et baptisé MSFR. Grâce à son spectre rapide, ce concept, simplifié et robuste, a pour combustible un sel fluoré liquide ne nécessitant que peu de matière fissile initiale et les tolérant toutes (235U, Pu, actinides mineurs). La surgénération peut y être assurée par le thorium, élément naturellement 3 ou 4 fois plus abondant que l’uranium, avec un taux d’utilisation proche de 99 %, ce qui assure des ressources à un horizon très lointain, de plusieurs milliers d’années ; la production des transuraniens, principaux éléments radiotoxiques à longue vie, est alors fortement réduite (par un facteur 1 000 à 10 000 !). Le MSFR ouvre aussi la possibilité d’exploiter et d’incinérer les déchets des centrales actuelles en cycle ouvert U-Pu, ce qui limite considérablement le stockage géologique à long terme des déchets tout en assurant la transition avec les réacteurs de génération II et III. Son cycle fermé Th-233U est impropre à la production de matériaux fissiles de qualité militaire, un fort gage de non-prolifération.

Et si la technologie utilisant le thorium comme combustible était une alternative sérieuse pour le nucléaire de demain? Sûreté accrue et volume de déchets amoindri semblent plaider dans ce sens.

Les possibilités d’ajustement en continu de la composition du sel combustible, les capacités d’obtention de hautes températures (650-800 °C) garantissent un bon rendement thermodynamique (autour de 50 %) et de très fortes densités de puissance, sans pression interne importante – un facteur de sécurité crucial. Les sels fondus ont pour propriété d’avoir un fort coefficient de dilatation thermique, ce qui induit, par variation de densité et à volume de cœur presque constant, un coefficient de contre-réaction thermique très négatif. Le coefficient de vide est lui aussi très négatif. Grâce à ces excellents coefficients de sûreté, le comportement du MSFR est intrinsèquement sûr, toute augmentation intempestive de puissance conduit à un échauffement instantané du sel et à sa sortie du cœur hors zone de criticité, dans un vase d’expansion, voire dans des réservoirs de vidange d’urgence. Cela conduit aussi à une excellente stabilité de fonctionnement : la réactivité s’ajuste seule par variation de température, et la puissance par la demande calorique.

Le MSFR a d’autres très gros atouts : une petite taille (seulement 18 m3 de sels fondus pour une puissance de 1,3 GW électriques), ce qui à terme devrait conduire à une énergie très compétitive – certains experts estiment qu’elle pourrait être nettement moins chère que les énergies fossiles5. Les hautes températures de fonctionnement sont également propices à la cogénération de produits chimiques importants pour l’industrie (ammoniac) et de carburants de synthèse6.

La mise au point du MSFR nécessiterait d’amplifier considérablement la recherche et développement, comme celle sur la tenue des matériaux au fluage et à l’irradiation, le retraitement chimique en continu du sel et des produits de fission gazeux, ou encore la technologie des échangeurs de chaleur. C’est à l’heure actuelle un véritable défi du fait de la faiblesse des financements en Europe et de l’absence d’un milieu technique et industriel fort soutenant cette activité en France. Avec un programme dédié de plusieurs centaines de millions de dollars porté par l’Institut de physique de Shanghai depuis 2011, la Chine est aujourd’hui le seul pays qui se soit réellement donné les moyens d’accéder à la technologie de la « fission liquide », même si des initiatives importantes se développent en Inde et dans le secteur privé au Canada et aux États-Unis.

RÉÉQUILIBRER LA RECHERCHE NUCLÉAIRE ET LA POLITIQUE INDUSTRIELLE DE LA FRANCE

Les besoins globaux de l’humanité, fortement consommateurs d’énergie, iront croissant.

En France, dans le secteur du nucléaire, le CEA est à ce jour missionné principalement sur l’énergie de fusion, à travers le développement du réacteur thermonucléaire ITER (pourInternational Thermonuclear Experimental Reactor) implanté à Cadarache, et sur le projet ASTRID, un réacteur à neutrons rapides en cycle uraniumplutonium caloporté au sodium. Or ITER n’est en réalité qu’un projet de recherche en physique des plasmas, et ne pourra en aucun cas aboutir à une technologie industrielle utilisable avant les années 2050-2080 ; sa faisabilité technologique n’est d’ailleurs pas encore acquise, et la viabilité industrielle encore moins. ASTRID repose quant à lui sur un savoir-faire bien établi, en particulier grâce aux réacteurs Phénix et Superphénix des années 1970-2000 ; la mise en œuvre de la surgénération garantit une bonne utilisation de l’uranium naturel. Néanmoins, le gigantisme des réacteurs mis en jeu (15 t de plutonium et 5 000 t de sodium liquide pour ASTRID), la nécessité de multiples barrières de confinement du sodium et le coût élevé du plutonium laissent planer un doute quant à la rentabilité économique à long terme des RNR sodium, sans compter les questions de sécurité et de fiabilité encore à résoudre, et le problème de l’acceptabilité sociale de tels réacteurs. Pour toutes ces raisons, le MSFR, du fait de ses caractéristiques exceptionnellement prometteuses, sa sécurité inégalée et sa complémentarité avec le parc nucléaire actuel, nous semble mériter un soutien public et industriel beaucoup plus élevé que celui très maigre dont il fait l’objet aujourd’hui en France.

1 Global Footprint Network,http://www.footprintnetwork.org/fr/index.php/GFN/page/earth_overshoot_day/

2 David McKay, « Sustainable Energy – without the hot air »,http://www.withouthotair.com/

3 Daniel Heuer, « Le thorium et le nucléaire du futur »,https://www.youtube.com/watch?v=M4MgLixMrz8

4 CNRS, LPSC, IN2P3, « Étude paramétrique des RSF et cycle thorium »,http://lpsc.in2p3.fr/gpr/msfr.htm

5 Robert Hargraves, « Thorium Energy Cheaper than Coal @ ThEC12 »,https://www.youtube.com/watch?v=ayI yiVua8cY

6 John Laurie, « La voiture nucléaire », https://www.youtube.com/watch?v=bkj -vf1_pzQ

Repost 0
Published by bruno fornaciari - dans énergie
commenter cet article

BRUNO FORNACIARI

HPIM3303

Recherche

Texte Libre