Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
13 décembre 2015 7 13 /12 /décembre /2015 11:04

POLITIQUE - le 17 Octobre 2013

Comment interpréter la volonté affirmée de réformisme du ministre de l’intérieur ?

Le «réformisme» prôné par Manuel Valls est un contre-réformisme

Mots clés : parti socialiste, manuel valls, réformisme, yves quiniou,

Une tribune du philosophe Yvon Quiniou. J’apprends par l’Humanitédu 1er septembre que Manuel Valls se réclame d’un « réformisme assumé et d’une République intransigeante ». Laissons de côté la République, qu’il met à mal, et contentons-nous de parler de son «réformisme». Car c’est là une imposture sémantique, comme on dit, laquelle ne le caractérise pas lui seulement, mais caractérise la majeure partie de la classe politique et les médias dominants, auxquels l’Humanité fait heureusement exception. Car il faut préciser une chose essentielle, dont la méconnaissance contribue à la confusion des débats à ce sujet : il y a en réalité trois réformismes.

Le premier est un réformisme de la méthode : on maintient la fin, celle d’une transformation révolutionnaire, c’est-à-dire complète, du système capitaliste, mais on décide de la faire par des réformes successives, accompagnées en permanence par la sanction du suffrage universel, donc sous une forme démocratique : c’était la position de Jaurès, partisan du communisme, il faut le rappeler, mais partisan aussi d’un « évolutionnisme révolutionnaire » dont l’idée lui a été inspirée, on ne le sait pas assez, par Marx lui-même préconisant, en matérialiste conséquent hostile à l’utopie, dès 1852, des « évolutions révolutionnaires » pour aller au communisme, et dont Engels, à la fin de sa vie, était le ferme et lucide soutien. Il peut donc y avoir, et je le dis, il doit y avoir un réformisme révolutionnaire, dont les partis communistes occidentaux ont été objectivement partie prenante, comme le PCF en 1936, en 1946 ou en 1981, même si leur objectif réel n’a pas été atteint, loin de là.

Mais il y a aussi un réformisme de la fin : on refuse de changer le système social, capitaliste en l’occurrence, mais on entend malgré tout l’améliorer de l’intérieur, par des réformes progressistes (j’y insiste) visant à apporter un « mieux » au monde du travail dans toute une série de domaines : niveau de vie, droits sociaux, libertés politiques (comme le droit de vote accordé aux femmes), réduction des inégalités de richesse par l’impôt, etc.

Les syndicats ont apporté leur soutien à tout cela, qui aura caractérisé la social-démocratie au XXe siècle dans ce qu’elle a eu de positif. C’est ce réformisme qu’ont adopté, progressivement et inégalement selon les pays (Mitterrand et Olof Palme demeuraient, eux, disaient-ils, des socialistes), les partis sociaux-démocrates membres de la IIe Internationale, au point de s’être transformés aujourd’hui en partis sociaux-libéraux, ce qui n’est pas du tout la même chose et constitue une rupture fondamentale dans la doctrine de ces partis et donc dans leur identité politique effective.

D’où une troisième définition du réformisme, qui constitue l’imposture sémantique fondamentale qu’incarne Manuel Valls mais, plus largement, le PS actuel, laquelle consiste à faire passer pour des réformes, avec le sens positif qui est normalement attaché à ce terme et peut le rendre attractif, ce qui n’est que des contre-réformes : des réformes, si l’on y tient, mais au sens de transformations régressives (et non progressistes comme ce terme le suggère normalement), qui n’ont d’autre effet, sinon pour but, que de détériorer la condition des salariés dans leur ensemble, qu’ils soient du public ou du privé, au profit du capital. Baisse du niveau de vie, recul de l’âge de la retraite à taux plein, précarisation du statut des travailleurs, diminution effective du droit à une santé gratuite, etc., on n’en finirait pas d’égrener tous les reculs sociaux qui caractérisent le système économique dans lequel nous vivons et auxquels le PS au pouvoir consent activement, faute de vouloir ou de pouvoir penser une alternative courageuse, audacieuse et intelligente (mais le PS n’a pas de penseurs, il n’a que des technocrates de la politique !) face au capitalisme mondialisé d’aujourd’hui.

Ce dernier n’a donc plus de « réformistes », socialistes ou sociaux-démocrates, peu importe le nom ici, contre lui, pour lui résister ou l’améliorer socialement. Le PS lui-même a fait sienne, définitivement, non seulement l’idée que le capitalisme est indépassable, mais qu’il faut accepter ses régressions et simplement éviter le pire.

Le réformisme « assumé » de Manuel Valls n’est donc pas un réformisme (aux sens un et deux du terme) : c’est, bien au-delà de sa politique sécuritaire, un contre-réformisme d’ensemble, c’est-à-dire une politique réactionnaire favorable au grand patronat, qui cède devant ses exigences les plus cruelles pour le monde du travail.

Ne restent, en face de lui, que les communistes et leurs alliés, minoritaires certes, mais dont l’influence est incontestablement en train de remonter un peu partout en Europe. C’est de ce côté-là que se trouve la chance d’un authentique « réformisme révolutionnaire » qu’il nous faut, nous, assumer comme tel, à savoir comme le moyen réaliste, patient et démocratique, de faire une vraie révolution communiste.

Dernier ouvrage paru : Retour à Marx. Pour une société post-capitaliste, Éditions Buchet-Chastel, 2013.

Yvon Quiniou

Repost 0
Published by bruno fornaciari - dans IDEES
commenter cet article
1 mars 2015 7 01 /03 /mars /2015 13:10

La responsabilité des média dans la montée du FN

01 MARS 2015 | PAR LA REVUE DU PROJET

  • L’omniprésence du FN dans les média et la banalisation de ses idées interrogent le rôle des journalistes.

Par Dominique Candille*

Le congrès du Front national à Lyon, fin novembre, l’a encore montré : le FN bénéficie d’une couverture médiatique impressionnante – et tout particulièrement Marine Le Pen – et de plus en plus décomplexée. Pour de nombreux média et de nombreux journalistes, le FN est devenu un parti comme les autres. Au point d’oublier de regarder ce qu’il en est réellement du prétendu « virage social » ou de la « normalisation » de ce parti, qui reste bien ancré dans les idées d’extrême droite.

Une surexposition médiatique de plus en plus évidente

Comment doit-on traiter le FN ? En parler, ne pas en parler, inviter ses responsables sur les plateaux télé, les boycotter ? Si les directions des rédactions n’ont pas beaucoup d’états d’âme, c’est aux journalistes de poser ces questions.

Le Lab d’Europe 1, qui a recensé chaque mois les interviews matinales télé et radio des politiques depuis septembre 2013, révèle que Marine Le Pen et Florian Philippot sont les deux personnalités les plus présentes sur les antennes. La présidente du FN a eu droit à presque une interview matinale par semaine. Elle comptabilise 56 apparitions contre 51 pour son numéro deux. Durant la campagne électorale des municipales, le CSA a haussé le ton en rappelant à l’ordre les chaînes audiovisuelles : trop de place était accordée au Front National. BFM-TV était en particulier pointé du doigt, avec 43 % du temps de parole donné aux amis de Marine Le Pen. Les chaînes généralistes ne semblaient pas faire mieux : 50 % sur Canal plus, 29 % sur France 3… Cette exposition médiatique serait-elle donc responsable de la montée électorale du FN ? Peut-on raisonnablement penser, a contrario, que si les média ne parlaient pas du FN, il disparaîtrait de la scène politique ?

L’analyse serait un peu courte. Ce sont en effet principalement les difficultés économiques, la paupérisation d’une grande partie du salariat, l’absence d’espoir de changements, qui font le terreau des idées d’extrême droite. La longue crise du capitalisme met durement à l’épreuve les solidarités. Elle développe les réflexes de repli sur soi, nationaux ou communautaires.

Des idées banalisées, une dé-diabolisation orchestrée

Le problème n’est pas tant d’inviter Marine Le Pen et ses amis, mais plutôt de réfléchir à la façon dont on fait son métier de journaliste. Lorsqu’on traite la politique, les problèmes sociaux, les faits divers en stigmati­sant les immigrés, les chômeurs, les fonction­naires nantis ou les musulmans, ne soyons pas étonnés que cela donne du corps aux idées du FN et surtout les banalise. Les Unes du Point, dignes de Minute – les articles intérieurs sont souvent moins caricaturaux – sont à ce titre éloquentes. Ainsi, des couvertures racoleuses sont-elles régulièrement placardées dans les kiosques : « Les Assistés : comment la France les fabrique ? » ; « La France des tire-au-flanc » ; « La France des enfants gâtés » ; « Le spectre islamiste » ; « Cet Islam sans gêne ». La liste n’est hélas pas exhaustive. Éloquents aussi, sont les débats télévisés où Marine Le Pen et les responsables frontistes peuvent allégre­ment développer leurs thèses sans qu’aucune contradiction ne leur soit apportée de la part des journalistes en plateau. David Pujadas, lors de l’émission « Des paroles et des actes » du 22 mai 2014, a choisi d’aborder les questions européennes par le biais de l’immigration, thème obsessionnel de Marine Le Pen. Il ne resta que trente minutes aux autres partici­pants pour développer leurs conceptions de l’Europe économique et sociale, soit cinq minutes chacun ! Déjà le 10 avril, le présentateur de l’émission avait obtem­péré face au refus de Marine Le Pen de dialoguer avec Martin Schulz, président du parlement européen. Au grand dam des journalistes de la chaîne publique.

Interviews complaisantes

Désormais, il n’existe plus de scru­pules à inviter le Front national lors d’émissions pourtant réputées pour leur impertinence ou leur non-confor­misme. Sur Canal Plus, Le Pen père est reçu le 31 mars avec beaucoup d’égards et peu de questions embarrassantes par Antoine de Caunes. Louis Aliot – celui qui traite de « pute » une journaliste de l’Indépendant – est l’invité d’un Thierry Ardisson affable dans « Salut les terriens ». Son interview a été si polie et si convenue que la fédération FN des Pyrénées-Orientales s’est empressée de la mettre en ligne sur son site. Sans par­ler de Moati qui écume les plateaux télé pour promouvoir son livre « Le Pen, vous et moi… » Ne diabolisons pas la famille Le Pen, certes, mais ne leur servons pas la soupe en accréditant l’idée qu’ils parleraient « vrai » des vrais problèmes.

Si on enquêtait vraiment sur le Front national ?

Marine Le Pen a un plan de communication parfaitement huilé pour vendre le soi-disant nouveau visage de son parti. Pour nombre de média, elle ne s’appelle plus « Le Pen », mais « Marine », et ses candidats « jeunes et jolis » ne sont plus ni frontistes ni « lepé­nistes », mais « marinistes ». La vague bleu marine c’est quand même plus poétique et moins effrayant que les chemises brunes ou le kaki des tenues de paras… Marine Le Pen se présente comme la candidate anti-système, vierge de tout scandale, la championne de la laïcité, la voix des laissés pour compte de la crise. Elle appelle Jaurès à la rescousse. Son discours a été lissé pour paraître social. Il peut faire illusion, mais son projet politique ne remet en cause ni le capitalisme ni la course aux profits. La haine de l’autre, de l’étranger est toujours son fonds de commerce. L’indi­gnation moralisatrice et la stigmatisation des électeurs ne suffisent pas. Mais à de très rares exceptions – L’Humanité, La NVO, Médiapart… –, les média n’ont pas entrepris le décryptage du programme frontiste, n’ont pas analysé la gestion municipale de ce parti. « On a principalement fait du journalisme de sondages et de pronostics », accuse amère­ment la journaliste Marie-Éve Malouines, lors de l’émission « Le Secret des Sources » sur France Culture (31 mai 2014).

Nous devons réfléchir au sens de notre métier et à la manière de l’exercer et rappeler sans cesse la res­ponsabilité sociale et citoyenne du journa­liste pour combattre les idées de haine.

*Dominique Candille est journaliste, membre du bureau national du SNJ-CGT.

Article paru dans Témoins, n° 56, décembre 2014, reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteure.

Dernière minute !

Steeve Briois, nouveau maire Front national d'Hénin-Beaumont, a été désigné par un jury de journalistes pour le Trombinoscope comme « élu local de l'année ». Les explications, plutôt embarrassées, ont porté sur la nécessité de ne pas faire comme si le FN n'existait pas.

Le Buzz à tout prix, voilà qui n'est pas nouveau. Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse disait Alfred de Musset. Assurément, on devine que parmi le jury des journalistes ne figurait pas leur consœur de Médiapart exclue du dernier congres du FN. Le FN est aux anges. De très nombreux journalistes ne le sont pas et, avec eux, des milliers d'élus locaux qui, confrontés à des difficultés grandissantes, voient dans ce prix une véritable provocation.

La Revue du projet n°44, février 2015.

Repost 0
27 février 2015 5 27 /02 /février /2015 05:21
Repost 0
27 décembre 2014 6 27 /12 /décembre /2014 13:55
Repost 0
Published by bruno fornaciari - dans IDEES DOCUMENTS
commenter cet article
29 novembre 2014 6 29 /11 /novembre /2014 17:29

Les voies de la normalisation médiatique

Le Front national sur un plateau

Se prétendant un parti « hors système », le Front national se plaint d’être dédaigné par les journalistes. Pourtant, ses représentants, à l’instar de la plupart des dirigeants politiques, utilisent les médias, préparant les petites phrases qui seront reprises partout. La multiplication des sondages, souvent contestables, permet au parti de faire les gros titres des journaux, tandis que sa vision ethniciste de la société passe au second plan.

par Eric Dupin, mars 2014

Qu’il est loin, le temps où les journalistes hésitaient à donner la parole au Front national (FN) ! Sa présidente, Mme Marine Le Pen, multiplie aujourd’hui les prestations radiophoniques et télévisuelles. Son second, M. Florian Philippot, est un habitué des interviews matinales, au point d’avoir accepté courageusement celle d’Europe 1 le 1er janvier dernier. Il est intervenu à quatre reprises dans les émissions matinales en décembre 2013. Ses camarades se moquent de sa propension à passer d’un plateau de chaîne d’information continue à un autre. « La télé rend fous ceux qui n’y passent pas », réplique-t-il (1).

Chargé de la stratégie et de la communication, M. Philippot se félicite de la présence croissante de son parti dans le champ médiatique, tout en la jugeant encore insuffisante au regard de son poids électoral.« D’après les statistiques du CSA [Conseil supérieur de l’audiovisuel],depuis la dernière présidentielle, nous bénéficions d’environ 5 % du temps d’antenne », se plaint-il. Un examen de ces statistiques complexes ne semble pas lui donner tort (2). A la radio, le FN apparaît très légèrement au-dessous du niveau d’Europe Ecologie - Les Verts (EELV) (lire l’encadré ci-dessous). Son temps d’intervention est bien meilleur sur les chaînes d’information continue ; mais il se réduit à la portion congrue dans les journaux et les magazines des télévisions généralistes. Quantitativement, le parti d’extrême droite reste traité comme les « petits partis », c’est-à-dire très loin derrière l’Union pour un mouvement populaire (UMP) et le Parti socialiste (PS).

Une autre mesure confirme cette appréciation. Le Lab d’Europe 1 publie chaque mois un palmarès des invités politiques des émissions matinales à la radio et à la télévision (3). En décembre 2013, les personnalités du FN totalisaient huit passages, soit autant qu’EELV, infiniment plus que le Front de gauche (zéro), mais largement moins que le PS (soixante-six) ou l’UMP (trente-sept). Le parti frontiste se réjouit d’avoir réussi à « imposer plusieurs visages » : Mme Le Pen et M. Philippot, mais aussi la députée Marion Maréchal-Le Pen ou encore le vice-président Louis Aliot.

Balourdise des intervieweurs

La présence renforcée sur la scène médiatique d’un FN dont le discours a évolué pose un problème stratégique aux journalistes. Convient-il désormais d’interroger un dirigeant d’extrême droite comme n’importe quel autre responsable politique ? Dans les faits, ce vieux débat est tranché dans le sens d’une normalisation. « Je n’ai pas à me plaindre du ton des interviews », déclare M. Philippot, qui maîtrise parfaitement le jeu médiatique. « Je sais avant la fin de l’émission sur quoi va titrer l’AFP [Agence France-Presse] », s’enorgueillit-il. Jean-Michel Aphatie, l’intervieweur politique de RTL, ne le contredit pas :« Il sait tout à fait répondre à nos questions de façon à s’assurer une reprise. »

« Les interviews des dirigeants du FN ne sont plus aussi militantes. Elles sont devenues plus journalistiques », estime Aphatie, qui met cette évolution sur le compte d’un changement de thématiques. En se focalisant moins sur les sujets sulfureux de l’immigration et de l’insécurité et en ayant abandonné de vieux combats de l’extrême droite, comme celui contre l’avortement — du moins de façon directe (4) —, ce parti aurait gagné son ticket d’entrée dans un débat public plus apaisé.

Pourquoi la presse ne concentre-t-elle pas davantage son attention sur le double volet immigration-insécurité, sur lequel le FN, au-delà des variations sémantiques qui lui ont fait troquer la « préférence nationale » pour la « priorité nationale », n’a pas changé de programme ? Cette absence de critiques tient sans doute aussi à la banalisation de ses manières de voir, notamment grâce à leur propagation à de larges secteurs de la droite, notamment les élus du Sud. La maladresse des journalistes sur ces thèmes bénéficie également au FN. « Pourquoi la nationalité, cela vous semble-t-il si important ? »,demande Patrick Cohen, le 29 octobre 2013 sur France Inter, à Mme Le Pen, qui peut alors lui expliquer vouloir réserver certains avantages aux titulaires de la nationalité française quelle que soit leur origine.

Le FN est désormais plus fréquemment interrogé sur le volet social et économique de son programme. Mais, là encore, le questionnement se montre hésitant. Il y a la technique de la grosse caisse, employée par Jean-Jacques Bourdin face à Mme Maréchal-Le Pen, le 16 décembre 2013 au micro de RMC : « En lisant le programme du FN, j’ai eu l’impression de lire le programme commun de la gauche, le programme de [feu le président vénézuélien Hugo] Chávez (5) ! » Cette variante originale de « diabolisation » a eu pour seul effet de faire sourire la petite-fille de M. Le Pen. Aphatie s’interroge à voix haute :« On nous demande de décortiquer le programme du FN. Mais c’est aussi une manière de le crédibiliser, et il n’est pas si facile de s’en prendre à leurs propositions alors que les échecs des partis de gouvernement sont perçus par tout le monde... » Si même ce commentateur libéral déclaré en vient à douter de l’efficacité d’une critique économique des thèses frontistes, c’est que l’heure est grave.

Tout cela amuse M. Philippot. « En face de nous, on a des gens sans stratégie, qui hésitent entre critiquer nos positions sur le fond et camper sur une condamnation purement morale », observe-t-il, parlant à la fois de ses adversaires politiques et des journalistes. Le FN profite de l’incapacité avérée du débat public à aborder comme elle le mériterait une question devenue centrale dans son discours et dans son succès : celle de l’euro. Dans les rares débats sur le sujet, l’isolement frontiste, seule formation avec celle de M. Nicolas Dupont-Aignant à se prononcer clairement pour la sortie de l’euro, est aussi patent que payant. « Lors d’un “Mots croisés” (6), j’étais seul contre tous, se souvient M. Philippot. Mais Yves Calvi a joué le jeu et m’a permis de répondre à mes contradicteurs. » La sortie de l’euro, « c’est un débat qui tourne en rond », objecte mollement Aphatie, qui se défend, contre l’évidence, de privilégier ce qu’il nomme un « cercle de la raison consciente »...

Face à un parti autrefois rejeté hors de l’agora démocratique, les journalistes en sont réduits à tenter quelques manœuvres piégeuses de moins en moins couronnées de succès au fur et à mesure que le discours des dirigeants du Front se fait plus lisse. Il arrive aussi que la contradiction des moralistes patentés ne soit pas heureusement ajustée.« On ne peut pas laisser tout dire », gronde Jean-Pierre Elkabbach, le 9 décembre 2013 sur Europe 1, parce que Mme Le Pen a osé s’en prendre... à l’article 20 de la loi de programmation militaire, considéré comme liberticide par une grande partie des commentateurs dans la mesure où il autorise l’accès des services de renseignement aux données personnelles sur Internet.

En studio et sur les plateaux, les moments de tension sont devenus rares. S’ils resurgissent de temps à autre, cela tourne le plus souvent en faveur du FN. Le 6 juin 2013, au lendemain de la mort du jeune militant antifasciste Clément Méric sous les coups de militants d’extrême droite, Aphatie confronte Mme Le Pen à un témoignage assurant qu’un des agresseurs portait un tee-shirt du Front national. « Je n’entends pas être mise en accusation par vous alors que vous n’avez aucune preuve de quoi que ce soit », s’emporte son invitée. De fait, Europe 1 n’avait recueilli, la nuit précédente, qu’un témoignage non recoupé, et Aphatie devra s’excuser le 11 juin.

La dernière friction en date entre le FN et les médias a porté sur son étiquetage politique. Mme Le Pen avait cru bon d’interdire aux journalistes de situer son parti à l’« extrême droite ». L’injonction, assortie de menaces judiciaires, a fait long feu. La plupart des journalistes ont mis un point d’honneur à persister dans cette qualification, même si l’analyse du Front d’aujourd’hui devrait emprunter autant à son identité historique qu’à l’évolution des courants dits « nationaux-populistes » (lire « Extrêmes droites mutantes en Europe »). Mais rien n’assure que ce rappel à l’ordre sémantique ait un effet dissuasif sur la fraction de la population tentée par le FN, qui se moque tout particulièrement des épithètes en usage dans le microcosme politico-médiatique.

« Ils sont obsédés par nous », dit en souriant M. Philippot. Incontestablement, la presse écrite surtraite le sujet. Entre le 14 septembre 2013 et le 7 janvier 2014, soit en moins de quatre mois, Le Monde a consacré huit manchettes au FN, alors que ce parti n’a connu, au cours de cette période, ni crise particulière ni congrès. Aucune autre formation n’a eu droit à pareil égard. Certaines de ces « unes » avaient même une tonalité étrangement valorisante : « Le Front national part à la conquête du pouvoir » (14 septembre) ou « Municipales, européennes : le FN au centre du jeu » (11 octobre).

De telles exagérations ne s’expliquent pas aisément, tant s’entremêlent fantasmes journalistiques, motivations idéologiques et arrière-pensées commerciales. Interrogé par l’hebdomadaire Politis, Alexandre Dézé, maître de conférences en science politique à l’université de Montpellier-I, estime que le FN a « l’atout de faire vendre des journaux (7) ». Le journaliste Daniel Schneidermann se souvient qu’à l’époque où Edwy Plenel dirigeait la rédaction du Monde (1996-2004), le surtraitement du FN relevait d’une motivation militante. Il n’empêche que les manchettes consacrées à M. Le Pen ont longtemps valu à Libération ses meilleures ventes (hors nécrologies). Le 12 octobre 2013, ce quotidien titrait en gros caractères « 100 % extrême droite », sa « une » illustrée par une photo de Mme Le Pen souriante — un choix critiqué par l’auteur du cliché, qui a jugé la mise en scène trop positive.

Depuis le surgissement électoral du FN, au début des années 1980, les médias ont alterné des attitudes contradictoires. Au refus de donner la parole aux dirigeants d’extrême droite a succédé un emballement médiatique. Dans les deux cas, le parti s’est efforcé de tirer parti de la gêne des journalistes, soit en dénonçant l’ostracisme dont il était victime, soit en profitant à plein des tribunes offertes.

Une prophétie autoréalisatrice ?

Ces dernières années, les médias crient au loup en annonçant des lendemains qui chantent pour la formation frontiste. Combien de commentateurs, sur la base de sondages à froid de peu de sens, n’ont-ils pas annoncé la qualification de Mme Le Pen pour 2012 ? Le Nouvel Observateur (10 octobre 2013) s’est encore distingué dans ces vains exercices de politique-fiction en affichant un énorme « 24 % » sur le visage de la présidente du FN afin de faire frissonner ses vieux lecteurs avec « le sondage qui fait peur » dans la perspective des élections européennes. Une analyse rigoureuse des enquêtes d’opinion interdit pourtant de présenter aussi aisément la thèse d’une montée en puissance irrésistible du FN.

A Brignoles (Var), l’élection partielle du 13 octobre 2013 a vu l’acmé d’une hystérie médiatique précisément analysée par l’association Action-Critique-Médias (Acrimed) (8). Evénement rarissime, Hervé Béroud, directeur de l’information de BFM-TV, a même regretté d’avoir« surcouvert » cette modeste cantonale (9). Ces excès renvoient sans doute à l’étrangeté persistante du vote FN pour une classe médiatique fort éloignée de son électorat. « Nous sommes allés à leur rencontre pour écouter leurs doléances », annonce pieusement le journal télévisé de 20 heures de TF1 le 14 octobre. Une telle distance sociologique autorise tous les clichés et les raccourcis peu propices à la compréhension d’un phénomène électoral complexe.

Plus grave, « il y a une fascination du monde journalistique pour le FN, qui apparaît seul contre tous face à l’épuisement du système politique », analyse Aphatie. « Le Front change beaucoup, la droite change ; et qui peut assurer qu’il ne va pas accéder au pouvoir ? Personne ! » C’est bien cette ligne de fuite prospective qui explique, et pour certains qui justifie, cette attention excessive. D’aucuns parleront même de prophétie autoréalisatrice. Anticipant une future participation du FN au pouvoir, nombre de journalistes se montrent plus compréhensifs à son égard. Les dirigeants de ce parti ne cachent pas que cette quête de respectabilité est centrale dans leur stratégie.

Si déformants et démoralisants soient-ils, les médias ne font pas l’histoire. Arnaud Mercier, professeur de communication politique à l’université de Lorraine, rappelle que M. Le Pen a été qualifié pour le second tour de l’élection présidentielle, le 21 avril 2002, alors qu’il n’avait jamais été aussi peu présent dans les médias qu’au cours de la période antérieure. On avait cependant assisté à une déferlante de sujets sur l’« insécurité ». Aujourd’hui, c’est assurément la mise en scène anxiogène et biaisée — de la chasse aux Roms à l’obsédante dénonciation de la fiscalité — à laquelle cède l’essentiel du système médiatique qui contribue à « faire le jeu du Front national ».

Temps d’antenne
dans les journaux d’information (juin 2013)
Radio

Europe Ecologie - Les Verts (EELV) : 1 h 54
Front de gauche (FG) : 1 h 09
Front national (FN) : 1 h 48
Parti socialiste (PS) : 11 heures
Union pour un mouvement populaire (UMP) : 10 h 27

Télévision

Chaînes d’information continue :

EELV : 2 h 05
FG : 2 h 52
FN : 6 h 13
PS : 13 h 22
UMP : 24 h 25

Chaînes généralistes :

EELV : 0 h 18
FG : 0 h 16
FN : 0 h 11
PS : 1 h 01
UMP : 1 h 53

Source : CSA, « Relevé du temps d’intervention des personnalités politiques », rubrique « Le pluralisme hors période électorale ».

Eric Dupin

Journaliste, auteur notamment de Voyage en France, Seuil, Paris, 2011, et de La Victoire empoisonnée. Et maintenant ?, Seuil, 2012.

Soutenez-nous, faites un don

Etre attentif à l’évolution du monde et l’analyser sans céder à la culture de l’instantané ou à la paranoïa exigent une collaboration étroite avec les chercheurs du monde entier, des reportages et des enquêtes au long cours. Pour continuer à pratiquer ce type de journalisme, nous avons besoin de vous.Faire un don

(1) Les citations non sourcées sont issues d’entretiens avec l’auteur.

(2) Cf. « Le pluralisme hors période électorale », CSA.

(3) Cette statistique ne prend en compte que les personnalités ayant effectué au moins deux passages au cours du mois. Cf. http://lelab.europe1.fr

(4) M. Jean-Marie Le Pen s’est félicité de la remise en cause du droit à l’avortement en Espagne, et sa fille souhaite que l’acte ne soit plus remboursé si la Sécurité sociale est en déficit.

(5) Bourdin reprenait le thème d’une chronique d’Edouard Tétreau, « Le Front national ou la fusion de tous les extrêmes », Les Echos, Paris, 11 décembre 2013.

(6) Magazine de France 2 présenté par Yves Calvi et diffusé le lundi en deuxième partie de soirée.

(7) Politis, Paris, 31 octobre 2013.

(8) Blaise Magnin, « Progression du FN ? Des salves de sondages en guise d’enquêtes », Acrimed, 24 octobre 2013.

(9) Gilles Klein, « Béroud (BFM) regrette d’avoir surmédiatisé Brignoles », Arrêt sur images, 8 décembre 2013.

VOIR AUSSI

  • APERÇUEn Ukraine, les ultras du nationalisme

    Emmanuel Dreyfus

    Les extrêmes droites gagnent du terrain en Europe, même si nombre d’entre elles cherchent à se parer d’habits neufs. De toute évidence, de tels mouvements jouent un rôle en (...)

  • Extrêmes droites mutantes en Europe

    Jean-Yves Camus

    Depuis une trentaine d’années, un peu partout en Europe, les extrêmes droites ont le vent en poupe. La plupart des partis cherchent la respectabilité et envahissent le terrain social ; ils poussent à une (...)

EN PERSPECTIVE

  • APERÇU« On veut des Polonais et des Marocains ! »

    Philippe Baqué, septembre 2014

    Le Front national rêve de devenir le premier parti chez les agriculteurs. Pour cela, il tente de séduire les militants des organisations syndicales dont l’idéologie serait proche de la sienne. Mais ses (...)

  • APERÇUTravail détaché, travailleurs enchaînés

    Gilles Balbastre, avril 2014

    Du 22 au 25 mai, les Européens éliront leurs députés, un scrutin qui influera sur le choix du prochain président de la Commission. Mais l’Union abandonnera-t-elle pour autant une feuille de route politique qui se (...)

  • Xénophobes au nom de l’Etat social

    Alexis Spire, décembre 2013

    Le raisonnement est le suivant : puisque les finances publiques vont mal, il faut protéger le modèle social en traquant les fraudeurs, mais aussi les étrangers.

Repost 0
29 novembre 2014 6 29 /11 /novembre /2014 15:13

ÉDITION : La Revue du Projet

La Revue du Projet est une revue mensuelle politique de réflexion et de propositions pour la construction d'un projet de transformation sociale. Ouverte, innovante et critique, elle est proposée par le PCF. Elle valorise une discussion "républicaine" exigeante capable de relever la complexité des débats contemporains et implique à ce titre le monde de l'art et la recherche, les intellectuel(le)s comme le mouvement social ou associatif.

Rédacteurs en chef

ARTICLE D'ÉDITION

Édition : La Revue du Projet

Gros appétit démocratique, Gérard Streiff

28 NOVEMBRE 2014 | PAR ANTHONY MARANGHI

On entend dire volontiers que l'actuelle crise démocratique résulterait, entre autres, d'un manque d'intérêt du citoyen, d'une indifférence coupable de sa part pour les affaires de la cité. Le pékin serait passif, point. C'est faux. Les enquêtes d'opinion montrent au contraire « une réelle appétence pour la participation aux décisions publiques ». Singulièrement dans les catégories les plus modestes, les plus critiques sur l'état de la démocratie et les plus en demande de participation.

Malaise, fatigue, désenchantement, l'essoufflement de la démocratie se décline sur tous les tons. Le bilan est lourd : abstention massive, promesses méprisées, pouvoirs confisqués, présidentialisme méthodique, parlement bafoué. Valls cite Bonaparte ou Clemenceau et s'autorise une sortie contre « une intenable reparlementarisation à outrance » On entreprend des réformes, comme celle des collectivités territoriales, on négocie des traités, comme le traité transatlantique, à la hâte, sans concertation aucune. La démocratie se porte mal. Pourtant certains observateurs euphémisent, tel le désinvolte Michel Rocard : « Faiblesse politique de la démocratie ? C'est une constante. Jamais nulle part la démocratie n'a enthousiasmé sauf là où elle manque. » Or s'il est une constante dans toutes les études d'opinion, et depuis fort longtemps, c'est le désir citoyen d'être consulté, de dire son mot, de compter.
Premier élément de cette étude : les Français interrogés expriment une forte demande d’écoute et de prise en compte de leur voix dans les processus décisionnels. Ce qui n’est pas à proprement parler la voie choisie par le pouvoir.
Près de la moitié des personnes interrogées estime ainsi que demander directement l’avis des citoyens avant de prendre des décisions serait la meilleure solution pour améliorer le fonctionnement de la démocratie. Les autres pistes proposées (lutter contre l’influence des groupes de pression, vérifier l’efficacité des lois, chercher des points d’accord entre partis différents, lutter contre les conflits d’intérêts, demander l’avis d’experts) arrivent loin derrière ce qui apparaît aux Français comme un indispensable préalable.
On notera avec intérêt que cet appel à être davantage consulté s’exprime dans toutes les catégories de la population mais est particulièrement présent chez les plus modestes.
Dans le même ordre d’idées, selon la SOFRES, les pouvoirs publics, pour la quasi-totalité des Français, doivent davantage consulter et tenir compte de l’avis des citoyens. Il s’agit même d’une priorité pour 55 % d’entre eux. Là encore, l’attente est particulièrement forte chez les moins diplômés qui ont, davantage que les autres, le sentiment de ne pas être pris en considération dans l’élaboration des décisions publiques.

Voilà qui balaie radicalement les considérations désinvoltes, et trop à la mode, sur la passivité des milieux populaires. Quand on leur demande leur solution préférée pour améliorer la manière dont on prend des décisions, les deux-tiers des Français se disent avant tout en attente d’une consultation directe des citoyens ; seul un quart propose la consultation d’organismes représentatifs (associations, syndicats, patronat…) ; les partisans de cette dernière option se retrouvent singulièrement chez les cadres et les jeunes.
Toujours selon l’institut, ce développement de la participation des citoyens est attendu à tous les niveaux : communes, départements, régions, national, européen. Les sondés veulent des modes d’information et d’expression directe dans des proportions massives : 96 % au niveau des communes, 84 % au plan européen !

L’étude estime qu’un Français sur cinq a pris part depuis deux ans (on est en juin 2014 donc) à une réunion publique, un débat public ou une conférence de citoyens ; ces personnes semblent en garder le souvenir d’une expérience positive puisque la quasi-totalité serait prête à le refaire. « Ces niveaux de recommandation très élevés, commente la SOFRES, prouvent à nouveau cette forte appétence des Français pour la participation aux décisions qui les concernent ». Elle ajoute que la demande de participation s’exprime d’autant plus fortement que les Français portent un regard sévère sur le modèle politique actuel : ils sont 54 % à juger qu’à l’heure actuelle, la démocratie fonctionne mal dans le pays.
Les plus critiques se retrouvent parmi les catégories populaires, les sondés les plus modestes, les moins diplômés, ceux qui vivent aussi à l’écart des grands centres urbains.
« Cette perception se nourrit entre autres choses du sentiment, très présent dans les discours, du décalage de plus en plus important entre d’une part les citoyens, le « peuple » et d’autre part les décideurs, l’élite, qu’elle soit économique, administrative ou politique. Les Français ont le sentiment que le fossé entre ces deux univers n’a cessé de se creuser entraînant une incompréhension mutuelle, d’où une difficulté pour eux d’appréhender et de consentir à des décisions publiques qui seraient prises sans eux ».
Dans tous les domaines testés (éducation, social, sécurité, santé, logement…), les sondés considèrent à une large majorité qu’ils ne peuvent pas faire entendre leur point de vue dans le processus de décision publique. Les deux secteurs où les Français se sentent le moins sollicités (deux Français sur trois) sont l’économie et l’énergie.
« Une très large majorité n’a d’ailleurs pas le sentiment que les pouvoirs publics aient fait des efforts (ces dix dernières années) pour davantage prendre en compte leur avis. » L’opinion est cependant un peu plus positive concernant le niveau local, où un tiers des sondés note une amélioration.
Est-ce que le développement d’Internet et des réseaux sociaux pourrait permettre de participer davantage ? Les sondés sont partagés à 50/50 sur cette question, les jeunes et les catégories sociales supérieures (CSP) le pensent, les milieux plus modestes ou plus âgés en doutent.
En majorité, les Français jugent que là où ils habitent, la démocratie locale fonctionne bien, et ce constat est partagé aussi bien par les cadres que par les ouvriers. Pour eux, cet échelon local, c’est-à-dire celui des communes (et à l’échelle intercommunale), est vu comme « un espace où ils peuvent plus facilement participer ». Plus on s’élève dans les institutions (département, région, national, Europe), moins ils pensent pouvoir se faire entendre.
La même enquête pointe les souhaits et les inquiétudes des citoyens : attente forte d’informations comme préalable à une participation utile ; sentiment massif (72 %) que dans les débats publics actuels, la décision est déjà prise, l’intervention citoyenne ne servant à rien ; méfiance à l’égard des « experts ».
Le reste de l’enquête sur la modernisation de la vie démocratique est nettement moins pertinent et fait, curieusement, l’impasse sur la pratique de référendum qui, tout de même, en matière de débat public et d’avis citoyen, n’est pas anodine. À ce propos, on rappellera qu’un sondage publié cet été dans l’Humanité indiquait que 69 % des Français voulaient un référendum sur la réforme territoriale.

Forte demande de participation

«Les Français expriment une forte demande de participation : ils attendent d'être plus souvent consultés, écoutés, pris en compte et ce à tous les niveaux de décision. Ce souhait est d'autant plus fort que les Français portent un jugement sévère sur le fonctionnement actuel de la démocratie et se montrent méfiants à l'égard des institutions et du personnel politiques. À ce titre, ils sont donc en attente de garanties d'indépendance et de neutralité, prérequis indispensable à leur participation.
Plus largement s'exprime le souhait d'un renouvellement des formes de la participation et d'accompagnement : par de la pédagogie et de l'information sur les modalités de concertation mais aussi en rassurant les citoyens sur le fait que leur participation aura un effet sur la décision publique.
Autant d'éléments qui passent aux yeux des Français par une meilleure sensibilisation des décideurs à l'écoute et au dialogue avec les citoyens afin de combler le fossé qui s'est creusé entre eux. »
Préface de l'enquête TNS/Sofres pour la CNDP, 12 juin 2014

La Revue du projet, n° 41, novembre 2014

Repost 0
29 novembre 2014 6 29 /11 /novembre /2014 12:35

Forces productives et rapports de production, Florian Gulli et Jean Quétier

Comment expliquer les grandes transformations historiques ? Sont-elles portées par de nouvelles idées, véhiculées par des groupes sociaux organisés ?

À un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production présents, ou ce qui n’en est qu’une expression juridique, les rapports de propriété, à l’intérieur desquels elles s’étaient mues jusque-là. De formes de développement des forces productives qu’ils étaient, ces rapports se changent en chaînes pour ces dernières. Alors s’ouvre une époque de révolution sociale. Avec la transformation de la base économique fondamentale se trouve bouleversée plus ou moins rapidement toute l’énorme superstructure. Quand on examine de tels bouleversements, il faut toujours distinguer le bouleversement matériel des conditions de production économique, que l’on peut constater aussi rigoureusement que dans les sciences de la nature, des formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques ou philosophiques, bref des formes idéologiques sous lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le mènent à terme. Pas plus qu’on ne peut juger de ce qu’est un individu d’après l’image qu’il a de lui-même, on ne peut juger d’une telle époque de bouleversement d’après sa conscience ; il faut bien plutôt expliquer cette conscience par les contradictions de la vie matérielle, par le conflit existant entre les forces productives sociales et les rapports de production. Une formation sociale ne disparaît jamais avant que soient développées toutes les forces productives qu'elle est assez large pour contenir, et jamais de nouveaux rapports de production supérieurs ne la remplacent avant que les conditions d'existence matérielles de ces rapports n'aient éclos au sein même de l'ancienne société. L'humanité ne s'assigne donc jamais que des tâches qu'elle peut résoudre car, à y regarder de plus près, il se trouvera toujours que la tâche ne naît elle-même que là où sont déjà présents soit les conditions matérielles de sa résolution, soit au moins le processus de leur devenir.

Karl Marx,
« Avant-propos » de la Contribution à la critique de l'économie politique (1859), Les Éditions sociales, Paris, 2014, p. 63. Traduction de Guillaume Fondu et Jean Quétier.

Pour Marx, si l’on veut rendre intelligible une « époque de révolution sociale », le passage d’un type de société à un autre, il faut partir, non pas des idées ou de la conscience des acteurs, mais de la production matérielle. Les révolutions sociales sont préparées souterrainement par des transformations dans la production, par l’évolution des relations entre « forces productives » et « rapports de production ». Elles ne sont donc pas possibles à tout moment ni en tout lieu. Les conditions objectives ne suffisant jamais, l’action politique conserve un sens ; elle doit se méfier néanmoins de l’aventurisme révolutionnaire qui s’imagine que la transformation du monde n’est qu’affaire de volonté.

Les transformations sociales à la lumière de la dialectique des « forces productives » et des « rapports de production »
L’expression « forces productives » désigne les moyens de production (outils, machines, système de machines), l’ensemble des hommes qui les utilisent, ainsi que les savoirs indispensables au travail (savoir-faire des métiers traditionnels, connaissances techniques et scientifiques). Rapport de l’homme à la nature, la production est toujours et en même temps sociale, rapport des hommes entre eux. Il est impossible de penser la production dans les sociétés humaines sur le modèle du travail de Robinson Crusoé, seul sur son île. Les « rapports de production » désignent donc le type de rapports que les hommes établissent entre eux lorsqu’ils produisent. Il existe par exemple des rapports de production esclavagistes. L’esclave n’est pas un homme libre, il est la propriété d’un maître qui organise son travail et lui fournit ses outils. Le servage, à l’époque médiévale est un autre exemple de rapport de production. Le serf est attaché à une terre et à un seigneur ; il n’est pas libre de les quitter à sa guise. Il est en outre contraint de travailler gratuitement une partie de la semaine pour le seigneur. Le salariat est un autre type de rapports de production. Le salarié n’est pas propriétaire des moyens de production qu’il utilise au cours de son travail. Marx explique que le salarié est néanmoins un travailleur « libre » en ce sens qu’il n’est pas la propriété d’un maître et qu’il s’associe au capitaliste au moyen d’un contrat. Mais la liberté juridique du salarié est en réalité un jeu de dupes dans la mesure où les rapports de production capitalistes le contraignent à vendre sa force de travail pour subsister. « Forces productives » et « rapports de production » n’existent jamais indépendamment les unes des autres. Ils sont nécessairement imbriqués. La production est la mise en œuvre de forces productives dans le cadre de rapports sociaux déterminés, elle s’inscrit donc toujours dans une histoire.
Marx estime que les transformations sociales profondes adviennent lorsque le développement des « forces productives » entre en contradiction avec les « rapports de production ». Ces derniers favorisent d’abord l’essor des forces productives mais finissent toujours par devenir de véritables « chaînes » s’opposant à leur déploiement. À l’aube du capitalisme, écrit Marx dans le Manifeste du parti communiste, « le métier, entouré de privilèges féodaux, fut remplacé par la manufacture. La petite bourgeoisie industrielle supplanta les maîtres de jurande ; la division entre les différentes corporations disparut devant la division du travail dans l’atelier même ». Ainsi, la contradiction évoquée précédemment constitue l’un des facteurs qui entraînent la crise du mode de production féodal : les rapports de production liant les maîtres à leurs compagnons dans de grandes corporations de métiers sont autant d’entraves à la généralisation de la division du travail dans la manufacture, laquelle exige la réunion, la réorganisation, voire la fragmentation, des anciens métiers. La contradiction entre forces productives et rapports de production n’est pas la seule explication mobilisée par Marx pour expliquer la transition entre féodalisme et capitalisme. Dans le Capital, il insistera par exemple sur le rôle joué par l’expropriation violente de la population rurale anglaise au XVe siècle.

Critique des lectures idéalistes des transformations sociales et implications politiques
La contradiction entre forces productives et rapports de production est objective, c’est-à-dire qu’elle échappe en partie aux intentions et aux projets des hommes. La conscience humaine, ses productions intellectuelles et institutionnelles ne constituent pas la source principale des changements sociaux. Marx retrouve ici les analyses de L’Idéologie allemande qui conduisaient à relativiser la force des idées. S’il les répète, c’est parce qu’en matière de « révolutions sociales » les explications idéalistes vont bon train. La bourgeoisie voit dans la Révolution française l’avènement de la philosophie des Lumières. Les contre-révolutionnaires la considèrent comme le résultat d’un complot ourdi par ces mêmes philosophes contre la tradition. Dans les deux cas, l’événement est pensé comme la réalisation d’idées. Le rôle de la production, et de ses contradictions, est purement et simplement ignoré. Ces deux lectures sont superficielles ; le mouvement historique est expliqué à partir des productions idéologiques des hommes comme si ces productions ne devaient pas, à leur tour, être réinscrites dans l’histoire.
Faire de la contradiction entre forces productives et rapports de production le moteur ou, tout au moins, la source des révolutions sociales n’est évidemment pas sans conséquence. D’une part, une telle affirmation doit conduire à ne pas se montrer trop volontariste en matière d’action politique. La révolution ne se décrète pas, elle ne germe pas non plus dans n’importe quelles conditions. Marx lui-même en a fait l’expérience en observant le reflux qui a suivi la période de bouillonnement révolutionnaire de 1848. En cela, le texte peut être considéré comme une réponse à tous les agitateurs « hors-sol » qui, comme Blanqui(1) à l’époque de Marx, s’imaginent pouvoir réduire la question de la révolution sociale à celle de la stratégie menant à la prise du pouvoir. L’action politique ne peut donc pas se dispenser d’une analyse approfondie de la situation sociale, du moment historique dans lequel elle prétend intervenir. Toutefois, affirmer la centralité de la contradiction entre forces productives et rapports de production n’a pas simplement pour Marx une fonction critique. C’est aussi une occasion de mettre en évidence les possibilités de transformation sociale déjà incluses dans le présent. On retrouve là l’idée, déjà exprimée dans le Manifeste du Parti communiste, selon laquelle « la bourgeoisie produit ses propres fossoyeurs ». En insistant sur le rôle du développement des forces productives, Marx ne se livre pas à un plaidoyer en faveur d’une expansion effrénée de la production, comme cela a parfois été affirmé : il insiste dans ce texte sur le lien qui existe entre bouleversements dans la production et bouleversements sociaux. Il serait faux néanmoins de s’imaginer que Marx en conclut que le capitalisme s’effondrera sous le poids de ses propres contradictions. Si « l’humanité ne s’assigne jamais que des tâches qu’elle peut résoudre », c’est bien de tâches qu’il s’agit, d’actions à accomplir. Dire que la sortie du capitalisme est possible, ce n’est pas dire qu’elle est automatique.
En nous faisant entrevoir la contradiction qui existe aujourd’hui entre des forces productives qui permettraient de garantir le bien-être des individus (nous pouvons soigner des maladies graves, nous pouvons partager des connaissances essentielles) et d’autre part des rapports de production dont la seule finalité est de garantir aux capitalistes un taux de profit maximal, le texte de Marx nous donne aussi l’occasion d’envisager un autre mode de production que celui dans lequel nous vivons.

(1) - Louis-Auguste Blanqui (1805-1881) : révolutionnaire socialiste français, partisan d'une insurrection violente menée par un petit nombre d'activistes.

1859, une première étape
sur la route du Capi
tal
À la fin des années 1850, Marx travaille déjà à son grand projet de critique de l'économie politique. S'il n'en est pas encore à expliquer ce qui fonde l'exploitation capitaliste proprement dite, il expose déjà, dans l'ouvrage qu'il publie en 1859, les rouages de l'échange marchand et de la circulation monétaire. Marx entend à la fois mettre en évidence le fonctionnement du mode de production capitaliste et faire la critique des catégories couramment employées dans le discours des économistes de son temps (valeur, marchandise, argent, etc.). Ce projet occupera Marx jusqu'à la fin de sa vie et le conduira à rédiger des milliers de pages, dont une partie seulement sera publiée de son vivant.

La Revue du projet, n° 41, novembre 2014

Repost 0

BRUNO FORNACIARI

HPIM3303

Recherche

Texte Libre