Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
2 août 2012 4 02 /08 /août /2012 12:59

Repost 0
Published by bruno fornaciari - dans MEDIAS et PLURALISME
commenter cet article
29 juillet 2012 7 29 /07 /juillet /2012 20:46

« Portrait du Journaliste en Sarkozyste » (extraits de Profession : Elkabbach)

par Vincent Quivy, le 26 juillet 2012

Nous publions ci-dessous, avec l’accord de son auteur des extraits du premier chapitre de son livre, Profession : Elkabbach [1] dont nous avons rendu compte par ailleurs.

Pour comprendre ce qui suit, un rappel de quelques épisodes d’une longue carrière, commencée avant 1968 peut être utile. PDG de France Télévisions de 1993 à 1996, contraint de démissionner en raison des contrats faramineux qu’il avait consentis à des animateurs-producteurs, Jean-Pierre Elkabbach revient alors à Europe 1 (où il avait déjà trôné de 1981 à 1988). Il en deviendra animateur d’antenne puis président, alors qu’il est administrateur au sein du groupe du propriétaire, Arnaud Lagardère, président de Lagardère Media. L’annonce par erreur de la mort de Pascal Sevran lui vaudra de perdre son poste de président d’Europe 1 en juin 2008, mais il est nommé à la direction de Lagardère News et maintenu à l’antenne de la radio pour son interview matinale. Cumulard, de 2000 à 2009, il est président de la chaîne parlementaire Public Sénat. (Acrimed)

« Portrait du Journaliste en Sarkozyste  » (extraits)

 


Avril 2008 : Jean-Pierre Elkabbach est à son apogée, pilier incontournable de l’univers audiovisuel, commandeur voué par le temps à imposer sa morgue et son la au petit univers politico-médiatique français. Soutien et ami d’un président de la République, Nicolas Sarkozy, aux allures de Roi soleil, exécuteur de confiance d’un baron d’industrie, Arnaud Lagardère, devenu maître d’un empire médiatique sans équivalent dans l’Hexagone, homme lige des parlementaires français qui l’ont choisi, dans une belle unanimité, pour diriger leur chaîne télévisée, Public Sénat, il est aussi un animateur écouté, un intervieweur recherché, un patron de radio, Europe 1, craint et donc respecté.

 

Respecté ? Hum, le mot paraît fort. Car la radio privée qu’il dirige alors, « fleuron du groupe Lagardère », devient en 2007 dans la bouche de beaucoup « Radio Sarko ». Un surnom qui n’a rien de gratifiant pour une vieille maison qui s’est longtemps voulu « reine de l’info », réactive et « objective », indépendante. Un surnom qui doit justement beaucoup à Jean-Pierre Elkabbach dont les liens et le soutien au ministre de l’Intérieur devenu président de la République sont anciens et connus et dont les saillies verbales et les interventions maladroites font jaser.

 

Car Jean-Pierre Elkabbach n’est pas un patron ordinaire, pas du genre à s’investir dans la gestion et la direction des affaires, dans l’administration silencieuse et prenante d’une grande entreprise. Non, son truc à lui, c’est « l’antenne » et plus précisément l’interview politique qu’il anime chaque matin sur Europe 1 depuis des années. Rares sont en effet les patrons de l’audiovisuel qui sont à la fois président et journaliste, ont leur « case » et leurs émissions. Comment concilier les obligations prenantes que suppose la direction d’une grande entreprise de plus de 250 employés et une activité

 

d’intervieweur toujours sur la brèche, posé derrière un micro chaque matin de semaine ? « Ce qui le fait se lever le matin, c’est l’antenne, c’est ça son truc, confirme un ancien d’Europe 1. Honnêtement, on sentait bien que le boulot de pdg ne l’intéressait pas. Ce qui l’intéressait c’étaient les attributs du pouvoir, l’apparence, le titre. »

Une double casquette un brin encombrante. Car les remarques et les questions de l’éditorialiste-intervieweur qui d’ordinaire n’engagent que lui ont un autre écho quand elles émanent du big boss. Elles donnent le ton et la ligne de la station, définissent son identité et sa couleur.

 

« Vous n’êtes pas de l’UMP, Jean-Pierre Elkabbach ! »


Or en ces temps très sarkozystes, le pdg d’Europe 1 n’est pas des plus neutres et laisse percer un attachement très fort au plus puissant, témoin ce dialogue entendu en pleine campagne électorale. Nous sommes le 28 janvier 2007, à quelques semaines de l’élection présidentielle, Jean-Pierre Elkabbach reçoit au micro d’Europe 1 un des proches de la candidate Ségolène Royal, Jean-Louis Bianco. Le socialiste, très énervé par un discours de Nicolas Sarkozy dans lequel l’homme de droite s’est emparé de Jean Jaurès, figure historique de la gauche, fait part de son indignation. Une indignation que notre patron de radio ne partage pas et qui le pousse, comme souvent, à passer du rôle d’intervieweur à celui de juge très affirmatif : « Mais par exemple, intervient-il agacé, Mitterrand pouvait parler de Maurras, de Chardonne… De la gauche, de Blum… » Jusque là rien de grave mais la partie de ping-pong connaît une étrange tournure quand Jean-Louis Bianco s’en prend à « l’inspirateur » supposé du discours, « Franck Tapiro, vous le savez, le conseiller en communication, l’un des nombreux conseillers en communication de Monsieur Sarkozy. »

  Suite du dialogue :

 

Jean-Pierre Elkabbach : « Oui, mais enfin, notre inspirateur, ce n’est pas monsieur »


Jean-Louis Bianco : « C’est l’inspirateur... »


Jean-Pierre Elkabbach : « Comment il s’appelle ? »


Jean-Louis Bianco : « Tapiro ! »


Jean-Pierre Elkabbach : « Non, ce n’est pas notre inspirateur. »


Jean-Louis Bianco : « Mais pourquoi vous dites “notre” inspirateur ? »


Jean-Pierre Elkabbach : « Ce n’est pas nos... nos... On n’a pas besoin... »


Jean-Louis Bianco : « Vous n’êtes pas de l’UMP, Jean-Pierre Elkabbach ! »


Jean-Pierre Elkabbach : « Non, non, ni à l’UMP, ni... »


Jean-Louis Bianco : « “Notre” inspirateur »…

 

Un « lapsus » parmi d’autres qui a laissé des traces dans les mémoires des journalistes de la station et dans le petit monde des médias parisiens. Difficile en effet après ce « notre » très UMP de ne pas assimiler Europe 1 à Nicolas Sarkozy.

C’est qu’en plus des lapsus, il y eut le ton et la manière d’interroger les uns ou les autres. Cette façon de faire la leçon aux syndicalistes qui ne comprennent pas l’importance que lui, baron d’Empire lucide et progressiste, sait accorder aux réformes du gouvernement ; cet art d’interroger Nicolas Sarkozy en intégrant dans ses questions les lignes force de la pensée du président comme s’il les faisait siennes ; ce « Bravo ! » lancé avec naturel au socialiste Éric Besson après son ralliement en pleine campagne présidentielle au panache du candidat de l’UMP [2].

 

Au delà, il y a ces relations entretenues avec assiduité avec un ministre puis un candidat puis un Président. Ainsi prend-on l’habitude de le voir dans l’ombre de Nicolas Sarkozy au cours de multiples voyages, non pas, comme le note l’éditorialiste Jean-Michel Aphatie qui en a pourtant vu d’autres, du côté des journalistes mais parmi la « délégation officielle », au milieu des ministres et des « invités personnels » de l’homme d’État. « N’était-il pas, géographiquement et donc professionnellement, passé de l’autre côté de la barrière, c’est-à-dire exactement à l’endroit où les journalistes ne devraient pas être ? » se demande le confrère avant d’avouer que poser la question c’est déjà y répondre [3]. Ainsi le patron d’Europe 1 apparaît-il sur nombre de photos juste derrière le président, ombre fidèle parmi les fidèles, « officiel » perdu parmi les personnalités, loin de la « meute » des journalistes repoussée en périphérie. […]

 

Un fils (pas très) spirituel


« Ce qui a profondément changé avec Sarkozy, estime un journaliste politique, c’est que Elkabbach a participé à son ascension, à son éclosion, il l’a repéré et aidé. De sorte que les rapports ne sont plus du tout les mêmes qu’avec Chirac ou Mitterrand. » Les relations avec les deux prédécesseurs de M. Sarkozy, si elles étaient amicales et suivies, n’en étaient pas moins marquées par une certaine distance qui sépare le journaliste du politique. Avec eux, même s’il en fut proche, Elkabbach est resté de l’autre côté de cette « barrière » qu’évoquait Jean-Michel Aphatie. Avec Sarkozy, ce ne sont plus réellement des relations de journaliste à politique. Une question d’âge peut-être : Mitterrand et Chirac étaient plus vieux que Jean-Pierre Elkabbach, Nicolas Sarkozy est presque de vingt ans son cadet. Quand les deux premiers se sont lancés dans la « carrière », notre baron n’était pas encore journaliste ou si jeune, dans le cas de Chirac, qu’il ne pouvait qu’être spectateur. Quand Nicolas Sarkozy entre dans l’arène, Elkabbach est un personnage important du petit univers médiatico-politique, il en a l’assurance et les certitudes, l’entregent et le bagout, il est en position de pouvoir conseiller et valoriser quelques jeunes ambitieux dont il sait repérer le talent.

 

« Il est très content d’avoir connu Sarko quand il avait dix-huit ans, raconte un journaliste d’Europe 1. Très jeune en effet, Sarko le harcèle pour être son invité. Et Elkabbach sent le mec qui a du potentiel. »

De cette rencontre ancienne, entre celui qui n’est encore personne mais cherche à devenir quelqu’un et celui qui est déjà quelqu’un mais aspire à être encore plus, naissent les prémices d’une complicité qui s’appuie sur les intérêts bien compris de l’un et de l’autre et qui va prendre forme à mesure que le jeune Sarkozy va se faire un nom.

« Elkabbach a toujours été à l’affût des “nouveaux talents” de la politique, analyse un journaliste, les gens dont il perçoit qu’ils ont un avenir et, plus prosaïquement, des personnes qui aient le talent et la carrure pour être des “bons clients” de ses émissions politiques. » C’est que, comme l’explique un ex-journaliste d’Europe 1, « il sait qu’un bon interview repose bien sûr sur le talent de l’intervieweur mais aussi sur le charisme de l’interviewé. » […]

 

« Télé Sarko »


[…] Sous la présidence de Jean-Pierre Elkabbach, Nicolas Sarkozy est l’invité à de nombreuses reprises du journal de 20 heures de France 2, une place enviée qui lui permet de se faire connaître et d’imposer son personnage à une large partie des Français. Une présence qui répond, certes, au fait que le jeune Sarkozy est aussi porte-parole du gouvernement mais pas seulement. Ainsi quand, en février 1994, il fait paraître une biographie du personnage un peu oublié qu’est Georges Mandel, il a droit aux honneurs de la « grande messe du 20 heures » qui assure à son ouvrage une publicité des plus sympathiques. Peu d’écrivains ont bénéficié d’un tel traitement. […]

 

Dans l’optique d’Elkabbach, il y a donc aussi la conscience d’avoir affaire à une « bête médiatique », un brillant interlocuteur, accrocheur, séducteur, comme il les aime et avec lesquels il peut mener des entretiens vifs et remarqués. « Sarkozy, explique un journaliste d’Europe 1, a tout compris de l’art de la communication. Il sait ce qu’attend un type comme Elkabbach : un interview rapide, enlevé, avec du rythme et surtout des infos. Il faut toujours réserver une annonce, un petit scoop qui permettra à l’interview d’Elkabbach d’être reprise ou évoquée par les autres médias dans la journée. Tout le monde vous le dira : Elkabbach fonctionne “à la dépêche” ». Autrement dit, si un ministre ou une personnalité a la bonne idée de réserver l’exclusivité d’une information ou d’un projet au micro de Jean-Pierre Elkabbach, les agences de presse se feront un devoir de rédiger une ou plusieurs dépêches dans lesquelles elles rappelleront le nom de l’intervieweur et de son émission. Dépêches qui elles-mêmes seront reprises par la presse, les radios et les télés. De quoi flatter son ego et s’assurer une bonne publicité.

Car l’intérêt pour le journaliste dans ce jeu de relations avec le politique ne se limite pas à l’espoir de facilités de carrière ou de privilèges divers. Être l’ami de Nicolas Sarkozy, c’est être au cœur du pouvoir, être informé en permanence, bénéficier avant les confrères de la teneur des décisions et des projets. Et pouvoir, dans la guerre sans répit qu’est la course aux infos, « griller » les concurrents. Ainsi se noue un rapport dont chacune des deux parties profite à tous niveaux, en terme d’information comme en terme de carrière. […]

 

 

« Radio Sarko »


[…] « Clairement, dit une journaliste politique d’une radio concurrente, pour Sarkozy, Europe 1 était un enjeu considérable. Autant il était peu concerné par une radio comme France Inter qui traditionnellement est écoutée par un public plutôt à gauche, autant il était à fond sur Europe, attentif au moindre commentaire, mettant une “pression” incroyable sur les journalistes [politiques] de la station. »


« C’est vrai que les choses ont changé avec le départ de [Jérôme] Bellay, analyse un ancien d’Europe, pas parce que Sarkozy intervenait davantage ou plus directement, moi personnellement je ne l’ai pas vu et je n’ai rien entendu dans ce sens, mais parce que Bellay était dans la rédaction, tout le temps, à préparer les éditions, les journaux. Ça avait des inconvénients mais ça avait un avantage : il servait de paravent, il était solidaire et s’il y avait des retours, c’est par lui que ça passait. Avec Elkabbach, c’était différent. Il était rarement là, et quand il y était c’était surtout pour son interview du matin, le reste du temps, il déléguait. Parfois, simplement, il donnait des infos, en disant : “tiens, j’ai dîné avec tel ministre, il paraît que…” Parfois on le croisait à des réceptions ou des conférences de presse. On ne savait pas trop au nom de quoi il était là. C’était bizarre. »


« Quand j’étais rédac chef, se souvient un autre ancien, jamais il ne m’a donné une instruction, jamais. Alors c’est vrai, maintenant que j’y réfléchis, je pense qu’il y avait beaucoup d’autocensure, de ma part et de la part des autres. Par peur du groupe Lagardère, de lui, des retombées. Tout un contexte qui faisait que j’étais moins libre qu’aujourd’hui, qu’on n’avait pas les c… de balancer des trucs sur Sarko. Sans doute qu’il n’y avait pas ce même rapport qu’avec Bellay, ce côté patron solidaire et uni dont on savait qu’il serait là pour nous défendre. Avec Elkabbach, franchement, ce n’était pas le cas. On se demandait en cas de clash avec Sarko, dans quel camp il se mettrait… »

Autocensure, peur, retombées, autant d’éléments qui ne poussent pas à trop enquêter ou critiquer le futur président ? Jean-Pierre Elkabbach affirme qu’il n’est jamais intervenu. Le « contexte » se suffisait à lui-même. […]

 

« Comme jadis à Versailles »


C’est que Jean-Pierre Elkabbach n’a pas pour ami, on l’aura compris, que Nicolas Sarkozy. Ses relations avec le chef de l’État ne sont pas un accident de parcours, un hasard ou une nécessité due à un quelconque « coup de foudre de l’amitié », non, elles sont, au contraire, la partie immergée de l’iceberg, de toute une vie professionnelle passée dans l’antichambre du pouvoir.

 

« Le salon des Ambassadeurs est la pièce centrale, côté jardin, du Château [de l’Élysée], écrit Saïd Mahrane. Y accèdent uniquement ceux qui ont un petit point rouge sur leur carton d’invitation. Soit une centaine de personnes sur les 8 000 conviées ce jour-là. C’était le 14 juillet 2008. Dans le salon des Ambassadeurs, les “choses de la cour” se jouaient à huis clos. Comme jadis à Versailles, entre les pilastres du salon d’Hercule, quand Louis XIV recevait. Étienne Mougeotte, Jean-Pierre Elkabbach et Catherine Nay se disent maintes choses à voix basse. [4] » Là au milieu des gens qui comptent, dans les salons dorés de la République, il est à son aise, chez lui, allant de l’un à l’autre, personnage familier de la cour, baron bien connu ayant survécu à nombre de souverains, maréchal émérite des médias ayant servi tous les régimes. De droite ou de gauche, du centre ou de la périphérie.

 

« Au fond, analyse Christian Guy, ex-journaliste télé qui a travaillé avec Jean-Pierre Elkabbach, il a toujours eu une relation bizarre avec le politique. Ça a dû à un moment se mélanger dans sa tête. Bien sûr, quand on est journaliste politique, on est amené à avoir des relations avec les dirigeants mais il y a une limite, une barrière que l’on perçoit très vite. Lui cherchait à aller au-delà, entretenait des relations qui n’étaient plus professionnelles, ça nourrissait une ambition, la volonté d’appartenir à leur monde, d’être admis parmi eux. Je me suis demandé s’il n’allait pas franchir le pas et finir par abandonner le journalisme pour la politique. » […]

 

Il fréquente l’Élysée et les ministères, il est de ces « clubs » très parisiens où se côtoie la fine fleur des décideurs français. Il fut de la « Fondation Saint-Simon », créée par François Furet puis dissoute en 1999, regroupant intellectuels, grands patrons, hommes de médias et hauts responsables politiques. Il est du « Siècle », le « club des clubs », le « réseau des réseaux », « la quintessence du pouvoir politique, économique et médiatique » où se retrouvent des gens comme Patrick Poivre d’Arvor, Dominique Strauss-Kahn, Thierry Breton, Claude Bébéar ou Nicole Notat. « Tous sont membres du Siècle, le plus prestigieux des cercles de décideurs hexagonaux. [5] ».Un cercle qui comptait en 2007, selon son secrétaire général Etienne Lacour, outre Nicolas Sarkozy et François Fillon, quinze membres du gouvernement [6].

[…] Une fréquentation assidue qui ne semble pas lui peser pourtant et qu’il assume avec entrain à soixante-dix ans passés. Du petit monde de la politique française, il connaît tous les rouages, les visages et les usages. Il s’y est fait des amis de longues dates, des complices et des intimes : Jacques Attali, Julien Dray, Thierry Breton, Dominique Strauss-Kahn… Il petit-déjeune, déjeune et dîne avec tout ce monde important.

 

Part-il en vacances ? Il y retrouve Jacques Chirac, adepte comme lui d’un luxueux hôtel de l’île Maurice : « Les promenades [avec Chirac] à travers l’île, les dîners, les conversations, assis à la même table, légère ou graves, souvent personnelles, sont d’ordre privé et le resteront », écrit Jean-Pierre Elkabbach dans un des ses livres. Rentre-t-il de ses vacances ? Il court retrouver le président de l’époque : « François Mitterrand à qui rien ne pouvait rester caché avait aussi appris ces rencontres de vacances. Il m’accueillait parfois à mon retour, d’un souriant : “Comment va votre ami mauricien ? [7]  »

A-t-il besoin de prendre une décision importante ? Il dîne avec un ancien ministre de ses amis : « Je connaissais depuis longtemps cet homme politique [Charles Millon] sincère et réaliste [il sera un des rares présidents de région à accepter de s’allier au Front National], doté de fortes convictions qu’il met en œuvre depuis longtemps dans sa région. […] Ambitieux, il n’était ni candide, ni cynique. Je lui exposai toutes les hypothèses, j’avais confiance en son exigence et son pragmatisme. » L’ex-ministre lui dit alors : « Il faut […] tenter l’aventure. C’est probablement le sens de ton destin, saisis-le ! » Et notre journaliste indépendant de conclure : « Ce soir-là, je décidai de présenter ma candidature au poste de président de France Télévision. [8] »


L’homme qui murmurait à l’oreille des politiques


[…] Dans le microcosme, on sait l’intérêt stratégique de faire entendre sa voix à une heure de grande écoute et à une époque où les émissions politiques se font de plus en plus rares. On sait aussi les retombées positives d’une émission où, de l’avis général, on « ne se sent jamais piégé », on n’est « jamais pris au dépourvu ».

 

Un « travail à l’ancienne », selon l’expression d’un journaliste : les interviews sont préparées et les questions font l’objet de « négociations ». Il ne s’agit pas de passer à côté du sujet brûlant, l’info polémique que tout le monde attend, mais il ne s’agit pas non plus de coincer l’invité. Un jeu d’équilibriste dans lequel Jean-Pierre Elkabbach se montre toujours brillant, quitte à, avant de passer à l’antenne, convaincre avec insistance l’interviewé d’aborder des thèmes dont il ne veut pas entendre parler. « Il y a toujours un deal, explique un ancien d’Europe 1, poser une seule question sur le sujet qui fâche et promettre ensuite de passer à autre chose. “Jean-François Copé, on est obligés de parler de votre appartement de fonction, je ne vous pose qu’une question mais on ne peut pas passer à côté”. Il va lui poser la question qui dérange mais l’autre sait qu’Elkabbach n’ira pas trop loin, qu’il va pouvoir répondre, qu’il va même être briefé pour répondre : “Répondez court, n’en faites pas des tonnes, 30 secondes pas plus, sinon on ne comprend rien.” Il est étonnant. »

place à la limite de l’intervieweur et du conseiller : “tu devrais faire ça, tu devrais dire ceci… Est-ce que tu as quelque chose à dire ? Qu’est-ce que tu me donnes ?” Et qui ensuite met en scène son interview par rapport à ces éléments. C’est un metteur en scène. » […]

 

Du haut de son trône médiatique, l’homme sélectionne en fonction de ses propres critères. Il a des inimitiés, tel le socialiste Arnaud Montebourg qu’il trouve bien trop « jusqu’au-boutiste » ou Ségolène Royal, une des rares à avoir refusé son invitation, il a des idées fixes : avoir la carrure et les compétences, ne pas dépasser les lignes du politiquement acceptable. « Il m’a invité un jour à déjeuner, confie un député de premier plan, et il m’a posé toute une série de questions. J’avais l’impression de passer un examen. C’était d’autant plus étrange qu’il rétorquait à mes points de vue, comme si nous étions deux hommes politiques face à face. Il m’a exposé ses idées. À la suite de quoi, j’ai été invité à son émission. » L’homme conçoit son interview comme une émission importante de la vie politique, pas question donc d’y convier des sans-grade ou des médiocres. Certains ministres attendent toujours d’y être invités, sans résultat. Pas question non plus de procéder à l’interview sans un peu de cérémonial. Quand Jean-Pierre Elkabbach reçoit, il est bon de montrer qu’il ne s’agit pas d’un rendez-vous banal ou d’une interview comme on en fait sur les chaînes concurrentes. […]

 

Une visite « historique »


Plus que la double casquette de « journaliste indépendant » et de faire-valoir des sénateurs, c’est avant tout le cumul privé-public dont use Jean-Pierre Elkabbach qui suscite la critique. « Comment trouver normal, interroge par exemple l’ancien homme fort du Monde, Edwy Plenel, que le responsable d’une radio privée, propriété d’un groupe médiatique dominant, Lagardère, soit en même temps celui d’une télévision publique, celle du Sénat ? Que nos sénateurs, droite et gauche confondues, assurent en la personne de Jean-Pierre Elkabbach la présence à demeure auprès de l’une des deux assemblées parlementaires d’un représentant dévoué des intérêts d’un industriel est un évident mélange des genres. [9]  »

Quand en 2000, il prend la présidence de Public Sénat, notre « baron d’Empire » n’est pas encore patron d’Europe 1 mais déjà « conseiller spécial pour la stratégie médias du Groupe Lagardère ». « J’ai l’assentiment de Jean-Luc et Arnaud Lagardère », se justifie notre journaliste. On les comprend. À l’heure où se discute à l’Assemblée et au Sénat une nouvelle loi sur l’audiovisuel et au moment où le groupe privé se réoriente justement pour devenir un poids lourds du paysage médiatique français, les deux hommes d’affaire ne peuvent pas voir d’un mauvais œil leur « conseiller » en « stratégie médias » pénétrer le cœur de la République. Combien de grandes sociétés rêveraient en effet de bénéficier d’un tel appui et s’économiseraient ainsi les frais d’une coûteuse politique de lobbying ?

 

« Il est dans une confusion des rôles, estime un ancien d’Europe 1. C’est clairement quelqu’un qui travaille pour Lagardère, qui en est le lobbyiste. Il a un bureau rue de Presbourg [siège de la société Lagardère], un rue François Ier [siège d’Europe 1], un à Public Sénat. Il est relation avec les cercles médiatiques, politiques, économiques, dans la confusion permanente. C’est un homme qui est capable de se transformer en promoteur de l’Airbus A380 parce qu’il est fabriqué par EADS dont Lagardère est actionnaire ou d’accompagner Nicolas Sarkozy à Alger en tant qu’ami parce qu’il a des liens particuliers avec Bouteflika [président algérien]. »

 

Une critique que l’on balaie du côté du Sénat arguant que les parlementaires se félicitent du travail fait par ce « grand professionnel » de l’audiovisuel qui a su donner une visibilité, une cohérence et une certaine notoriété à la chaîne. Ses liens avec le groupe Lagardère ? Faut-il vraiment se plaindre d’avoir avec soi un homme haut placé dans un groupe qui possède des radios, des journaux, des magazines dans lesquels il est si important d’apparaître quand on fait de la politique ?

Seuls les journalistes d’Europe 1 trouvent à redire à cet étrange mélange de fonction. En 2008, ils ont jugé un peu saumâtre qu’à quelques mois du renouvellement de son mandat à la tête de Public Sénat, le double président impose en plein journal une interview du… président du Sénat justement. Et de s’interroger sur l’actualité et l’acuité de ce brave Christian Poncelet que d’ordinaire les médias ne se disputent pas. C’est que, répond Jean-Pierre Elkabbach, l’homme est le « deuxième personnage de l’État » et effectuait, avec toute une délégation de sénateurs, une visite capitale en Chine qui, à n’en pas douter, restera dans l’histoire. Ce qui est sûr c’est qu’Elkabbach lui-même faisait partie de cette délégation en tant que président de Public Sénat et que le président d’Europe 1 était donc aux premières loges pour juger de l’intérêt du voyage de… son patron.

 

Vincent Quivy

Repost 0
Published by bruno fornaciari - dans MEDIAS et PLURALISME
commenter cet article
17 juillet 2012 2 17 /07 /juillet /2012 03:54

Le grossier mensonge d'Alain Duhamel

Dans une chronique publiée aujourd'hui par Libération, Alain Duhamel, plaide pour une majorité socialiste absolue à l'Assemblée nationale en utilisant un argument scandaleux. Selon lui, "si l'appoint des députés communistes était obligatoire, cela déboucherait à terme sur un blocage et un bras de fer... peut-être même dans un ou deux ans, sur une dissolution téméraire". Autrement dit, un groupe Front de gauche à l'Assemblée nationale pour faire une majorité, ce serait le scénario catastrophe. Cet argument est fallacieux et mensonger.

 

D'abord, Alain Duhamel oublie qu'il n'y aurait pas eu d'élection de François Hollande sans les 4 millions de voix du Front de gauche et qu'aucun député de gauche ne sera élu le 17 juin sans les voix du Front de gauche. Ces voix doivent-elles, une fois passées les élections, être réduites au silence? Curieuse conception de la démocratie.

 

Ensuite, rappelons qu'au Sénat,sans la présence de sénateurs communistes, la gauche n'est pas majoritaire. Loin d'être un blocage, cela a déjà permis de voter des lois pour encadrer le travail du dimanche, interdire les coupures de gaz et d'électricité, accorder le droit de vote aux étrangers aux élections locales. Et si notre proposition de loi sur l'interdiction des licenciements boursiers n'a pas été votée, c'est parce que 4 sénateurs radicaux de gauche ont fait défaut. Le blocage d'une politique de gauche n'est donc surement pas le fait des communistes et du Front de gauche.

 

C'est exactement le contraire.

 

Enfin, l'hypothèse d'une dissolution provoquée demain par les communistes ou le Front de gauche est une pure invention d'Alain Duhamel. Il cherche à faire oublier que le véritable défi que doit relever la gauche est celui que vient de rappeler Georges Séguy: "Si la gauche ne va pas dans le sens de ce que veut le peuple, il y a aura une réaction sociale terrible". Voilà la vérité qu'Alain Duhamel cherche à escamoter: si la présence de nombreux députés de gauche n'est pas assurée, c'est là que le cap du changement peut-être perdu.

 

Pierre Laurent, secrétaire national du PCF

Repost 0
Published by bruno fornaciari - dans MEDIAS et PLURALISME
commenter cet article
17 juillet 2012 2 17 /07 /juillet /2012 03:19
Repost 0
Published by bruno fornaciari - dans MEDIAS et PLURALISME
commenter cet article
15 juillet 2012 7 15 /07 /juillet /2012 18:26

La Grèce au JT : de la révolte invisible à la nécessaire austérité

par Ugo Palheta, le 20 juin 2011

 

Une mobilisation sociale de grande ampleur est actuellement en cours en Grèce. Les Grecs protestent contre l’imposition – par la troïka que composent le Fonds monétaire international, l’Union européenne et la Banque centrale européenne, avec la participation du gouvernement grec – d’un nouveau plan de rigueur, impliquant des coupes massives dans les dépenses publiques, une hausse de la TVA, et de nombreuses privatisations, contre l’octroi d’un prêt. Nous avons voulu rendre compte de la manière dont les journaux télévisés de TF1 et de France 2 ont informé sur ce mouvement social. Ont-ils donné les moyens aux téléspectateurs de comprendre les raisons de cette colère et de s’approprier les enjeux de cette mobilisation ? Ont-ils permis d’ouvrir un débat politique sur la dette, son origine et les moyens trouvés (ou imposés) par les États et les institutions supranationales pour y faire face ?

 

Le mouvement social dont il est question ici, où convergent les syndicats traditionnels et les occupants de la place « Syntagma » (sur le modèle des « indignés » espagnols), est parvenu, dès la fin du mois de mai, à rassembler des centaines de milliers de manifestants. C’était notamment le cas le dimanche 5 juin, non seulement à Athènes mais dans des dizaines de villes grecques. Depuis, les manifestations et les occupations se succèdent, posant la question de l’origine de la dette grecque [1] et affichant le refus de laisser détruire, au nom de cette dette, les acquis sociaux et les services publics.

On avait pris la peine de rappeler il y a quelques semaines, à propos du retour de Manuel Zelaya au Honduras, le théorème de Jean-Pierre Pernaut : « Vous voulez des nouvelles sur le Venezuela ? Regardez la chaîne vénézuélienne. Sur le Soudan ? Regardez les chaînes africaines » [2]. Ce retour avait en effet été en bonne partie invisibilisé par les médias français, pressés d’oublier un pays à propos duquel ils ne s’étaient guère honorés quelques mois auparavant. On aurait pourtant tort d’imaginer que la tendance des médias à se désintéresser des conflits sociaux, et plus encore lorsque ceux-ci concernent les pays étrangers [3], se réduirait à la personne de « JPP », aussi symptomatique soit-elle de la sous-estimation de l’information sociale et internationale.

 

Celui-ci n’avait fait qu’exprimer une « loi » qui gouverne les journaux télévisés, renvoyant à la place qu’ils occupent dans le champ médiatique et à la fonction qu’ils exercent, parfaitement décrite par Pierre Bourdieu : « Une part de l’action symbolique de la télévision […] consiste à attirer l’attention sur des faits qui sont de nature à intéresser tout le monde, dont on peut dire qu’ils sont omnibus – c’est-à-dire pour tout le monde. Les faits omnibus sont des faits qui, comme on dit, ne doivent choquer personne, qui sont sans enjeu, qui ne divisent pas, qui font le consensus, qui intéressent tout le monde mais sur un mode tel qu’ils ne touchent à rien d’important » [4].

La révolte grecque ne sera pas télévisée

Entre l’affaire Dominique Strauss-Kahn et l’affaire Ferry, l’accident de Joué-lès-Tours et la bactérie tueuse, en passant par la sécheresse et ses conséquences, la révolte sociale en Grèce a été presque totalement passée sous silence dans les journaux télévisés des deux principales chaînes de télévision française. En tout et pour tout, du lundi 30 mai au dimanche 12 juin, à 13 heures et à 20 heures, TF1 lui a consacré deux sujets, au « 13 heures » du 30 mai et au « 20 heures » du 4 juin, soit 2 min 40 s en deux semaines. France 2 a été plus généreuse dans la pénurie, accordant trois sujets et 5 min d’antenne à la révolte grecque, au « 13 heures » du 4 juin et aux « 20 heures » du 3 et du 4 juin.

 

Si l’on prend la peine de faire l’inventaire de l’ensemble des sujets abordés par les journaux télévisés sur cette même période, la politique éditoriale mise en œuvre apparaît en pleine lumière, et en stricte conformité avec l’argumentation de Bourdieu citée plus haut. On trouve ainsi, tout en haut de la hiérarchie de l’information, la « bactérie tueuse » et la sécheresse, qui apparaissent à chaque journal télévisé durant nos deux semaines d’observation.

 

De manière générale, les phénomènes sanitaires et climatiques occupent une place essentielle dans les journaux télévisés. Epidémies, infections, sécheresse, orages, tornades, etc. : autant de faits qui permettent de construire une information dépolitisée et, presque quotidiennement, d’alimenter les bavardages télévisuels en donnant lieu à une multitude indéfinie de sujets stéréotypés. Ces derniers ne posent généralement aucune question susceptible de faire l’objet d’un débat, qu’il s’agisse par exemple des rapports entre réchauffement climatique et politiques productivistes ou de la marchandisation de la santé, mais invitent au contraire à une commune déploration.

 

Ensuite vient la politique nationale, généralement traitée sous l’angle des « affaires » (DSK, Tron, Ferry, etc.), des petites phrases (celle de Jacques Chirac concernant François Hollande servira ainsi d’ouverture au « 13 heures » et au « 20 heures » de France 2, le dimanche 12 juin), ou enfin en réaction directe aux annonces faites par le gouvernement ou la majorité parlementaire (rapport Ciotti, volonté d’imposer des contreparties contre le rvenu de solidarité active, etc.).

Plus bas dans la hiérarchie : l’information sociale. Un exemple : l’annonce d’une fermeture possible de l’usine de PSA à Aulnay-sous-Bois n’aura bénéficié que d’une ou deux journées d’antenne, selon la chaîne et selon l’horaire du JT. Le « 13 heures » de TF1 a même fait l’impasse sur cette information qui touche pourtant, outre les 3 600 salariés du site, les intérimaires, tous ceux qui travaillent dans les entreprises sous-traitantes et les commerçants de la ville et des alentours.

Enfin, tout en bas de la hiérarchie propre aux journaux télévisés : l’information internationale. Outre la révolte grecque, les élections en Italie, au Portugal ou au Pérou n’ont fait l’objet que de sujets très courts, ne proposant aucune analyse des forces en présence ou des résultats, et ne situant nullement ces derniers dans le contexte politique et électoral propre à chacun de ces pays. Les résultats des élections au Portugal et au Pérou ont ainsi été expédiés en 45 s lors du « 20 heures » de France 2 le lundi 6 juin.

« Cacher en montrant »

Dimanche 5 juin, jour d’une des manifestations grecques les plus imposantes dans l’ensemble du pays, et alors que la chaîne dispose d’un envoyé spécial (Romain Messy), le « 20 heures » de France 2 préfère consacrer un sujet de 11 min à « l’affaire DSK ». Le lendemain, ce sont pas moins de 28 min qui seront consacrées à cette affaire qui agite le microcosme médiatico-politique depuis environ un mois, et ce pour traiter une audience qui aura duré… 7 min. Près de 40 min en deux jours, et rien pour un mouvement social rassemblant plusieurs centaines de milliers de personnes en Grèce, qui signale par ailleurs que l’activité du même DSK à la tête du FMI a fait merveille (point sur lequel les médias français ne sont jamais revenus).

Autre exemple de la futilité des informations télévisées, ces mots par lesquels David Pujadas choisit d’ouvrir son journal, mardi 7 juin : « Hillary Clinton hier, Anne Sinclair aujourd’hui : face à l’infidélité, elles suscitent l’admiration ou les interrogations : pourquoi des épouses pardonnent, s’engagent, et même épaulent leurs maris dans l’épreuve judiciaire ? C’est une autre des questions posées par l’affaire DSK ». Une question cruciale, à l’évidence.

 

À l’opposé, la dépêche de l’Agence France Presse révélant que ce sont les Européens du Sud qui travaillent le plus en Europe n’aura pas trouvé droit de cité au journal télévisé. Elle permettait pourtant, au moins en partie, de comprendre la révolte du peuple grec, qui se voit imposer de nouveaux sacrifices alors qu’il affiche de loin la durée annuelle moyenne du travail la plus forte d’Europe (2 219 heures, contre 1 390 par exemple pour l’Allemagne ou 1 554 pour la France).

« Cacher en montrant », comme l’écrivait Bourdieu, c’est-à-dire mettre en avant une somme innombrable de sujets qui occuperont le devant de la scène médiatique un temps variable pour mieux noyer l’information qui divise, sociale ou internationale. Mais quelle vision du mouvement social en Grèce ont donné TF1 et France 2 quand, en de rares occasions, ils ont daigné lui accorder quelques minutes, ou plutôt quelques secondes, d’attention ?

 

TF1 : « l’humeur est à la résignation »


Le « 13 heures » de TF1 n’a consacré qu’un sujet de 1 min 10 s à la situation en Grèce, mais non pour nous informer du mouvement social ou des difficultés rencontrées par la population mais pour nous apprendre que l’austérité ne fait (malheureusement) « pas forcément l’affaire des touristes qui vont là-bas ». Respectant le théorème énoncé plus haut, Jean-Pierre Pernaut ne s’intéresse à la Grèce que pour éviter aux Français qui souhaiteraient s’y rendre de trouver des prix plus chers que prévus. Charmante attention.

 

Plus intéressant peut-être, le court reportage (1 min 40 s) que le « 20 heures » de TF1 a concédé, samedi 4 juin, à la révolte grecque. L’inamovible Claire Chazal annonce d’emblée la couleur : « aujourd’hui la mobilisation est restée assez limitée ». Technique éprouvée à propos des mouvements sociaux en France, le meilleur moyen de convaincre qu’aucune alternative ne saurait être recherchée et que les mobilisations sociales ne servent à rien consiste, comme on va le voir, à réduire la colère aux seuls syndicats, souvent considérés comme « archaïques », et surtout à dépouiller les acteurs de ces mobilisations de tout espoir de l’emporter.

 

Ainsi le reportage de TF1 commence-t-il en précisant : « Les syndicats vont se battre. Les mots d’ordre parlent de résistance au FMI et à l’Union européenne, mais l’humeur, elle, est à la résignation. Les syndicats ont faiblement mobilisé aujourd’hui à Athènes. Face à un nouveau plan d’austérité, les Grecs semblent perdre espoir ». S’ensuit le témoignage d’un manifestant qui n’affirme pas le moins du monde avoir « perdu espoir » mais accuse : « on n’a plus rien, ils nous ont tout pris, directement dans la poche ». Un autre : « évidemment c’est inacceptable, car les gens ne peuvent pas accepter de nouvelles mesures d’austérité si brutales ».

 

Le journaliste de TF1 poursuit en expliquant les contreparties de l’« aide » européenne [5]. Mais il le fait au futur, laissant entendre que cela se fera de toute façon, quelle que soit l’intensité des mobilisations sociales : « la Grèce va devoir accélérer les privatisations ». Il oublie en outre d’informer les téléspectateurs d’un fait qui aurait pourtant pu permettre de comprendre que la « fatalité » n’avait rien de naturel : lorsqu’il explique qu’il s’agit « d’éponger une dette de 340 milliards d’euros », il omet de préciser que les fonds grecs placés dans les banques suisses représenteraient 280 milliards d’euros (près de 120 % du PIB grec), ce qui signale une vaste fuite des capitaux grecs vers la Suisse. Une information digne d’intérêt ? Pour TF1 et France 2, c’est non...

 

France 2 : « leur colère n’y changera rien »


De même, quand France 2 décide (enfin) d’évoquer la Grèce, c’est pour mieux convaincre les téléspectateurs que, décidément, les mobilisations sociales ne sauraient changer le cours des choses, en Grèce ou ailleurs : « tous les jours les mêmes piquets de grève, les mêmes défilés, et leurs cortèges de tensions. […] Depuis un an, si à intervalle régulier, si Athènes est dans la rue, c’est pour lutter contre les mesures d’austérité qui ont déjà profondément ébranlé la société grecque. Première visée : la fonction publique. Le gouvernement a déjà supprimé 82 000 postes l’an dernier, les salaires des fonctionnaires sont eux gelés jusqu’en 2014. Les pensions des retraités connaissent elles aussi le même sort : leur colère n’y changera rien ».

 

Mais si France 2 se permet de décréter l’utilité (ou plutôt ici l’inutilité) des mobilisations sociales, c’est que – comme l’affirme le journaliste – « le pays n’a pas le choix ». Et à l’appui de cette allégation sans nuance, c’est à l’expert Élie Cohen qu’il est demandé d’ânonner la ritournelle de l’absence d’alternative : « Ou la Grèce applique cet accord, et elle obtiendra les versements qui sont promis tant par le FMI que par la Communauté européenne. Ou elle n’accepte pas et elle est techniquement en faillite ». Ainsi le périmètre de la sortie de crise est-il soigneusement délimité, aussi bien par le journaliste que par l’économiste promu au rang d’expert infaillible. Par ce moyen, c’est le contenu même de l’accord qui est insidieusement placé hors de tout débat, comme si les plans dits « d’ajustement » imposés par le FMI, notamment en Amérique latine, avaient fait la preuve de leur viabilité à court ou long terme et les rendaient indiscutables.

***

Invisible ou inutile d’après les journaux télévisés français, la révolte grecque se poursuit néanmoins et pourrait faire des émules dans d’autres pays européens promis aux mêmes plans d’austérité. Il ne s’agit donc pas d’une information marginale, et chacun devrait pouvoir en saisir les tenants et les aboutissants. Mais qu’a pu en connaître, par l’intermédiaire des JT, la grande majorité de la population, sinon des fragments et quelques idées toutes faites ? Comment comprendre que la question de la dette constitue un enjeu majeur, susceptible de faire l’objet d’analyses et de politiques contradictoires, quand elle n’est jamais présentée comme telle par les grands médias ? Nul doute que c’est pour favoriser ce débat démocratique que les mobilisations sociales contre les mesures imposées au nom de la dette sont systématiquement passées sous silence ou réputées battues d’avance...

Ugo Palheta (avec Frédéric Lemaire et Julien Sergère)

Notes

[1] Sur ce point, voir le livre tout récemment paru de l’économiste François Chesnais : Les dettes illégitimes. Quand les banques font main basse sur les politiques publiques, Paris, Raisons d’agir, juin 2011.

[2] Déclaration dans Télérama, le 9 décembre 1998.

[3] Nous avons récemment consacré un article à cette question, intitulé : « Misère de l’information sur l’Europe des mobilisations sociales ».

[4] P. Bourdieu, Sur la télévision, Paris, Raisons d’agir, 1996, p. 16.

[5] On ne peut que mettre les guillemets autour d’un prêt qui n’est nullement perçu comme une « aide » par une grande partie de la population grecque.

Repost 0
Published by bruno fornaciari - dans MEDIAS et PLURALISME
commenter cet article
28 mai 2012 1 28 /05 /mai /2012 02:37

La langue automatique du journalisme officiel est une langue de bois officielle.

I. Consensus sous surveillance


- « Réforme » : Quand une réforme proposée est imposée, cela s’appelle « LA réforme ». Et s’opposer à cette réforme devient : le « refus de la réforme ». Ne plus dire : « les travailleurs combattent les politiques libérales qui favorisent chaque jour davantage les revenus du capital et dissolvent l’Etat social ». Ecrire : « Une autre chose dont on peut être sûr - et qui nourrit l’antienne d’un pays impossible à réformer -, c’est la nature difficile des rapports sociaux en France. La conflictualité l’emporte sur le consensus. Vieil héritage de la culture ouvrière revendicative du XIXe siècle du côté des organisations syndicales, crispées sur la défense des droits acquis [...]. » (Le Monde Economie, mardi 7 juin 2005, page I). Le terme peut désigner spécialement les attaques successives du système des retraites par répartition. En 2003, « Sur France 2, Arlette Chabot réforme la France » : une émission "Mots croisés" benoîtement intitulée : « Pourquoi est-il impossible de réformer la France ? ». En 2007, au sujet des régimes spéciaux, grand « retour des gardiens du consensus » et de LA réforme.

 

- « Réformistes » : Désigne ou qualifie les personnes ou les syndicats qui soutiennent ouvertement les réformes gouvernementales ou se bornent à proposer de les aménager. Les partisans d’autres réformes constituent un « front du refus ».

 

- « Modernisation » : synonyme de « réforme » ou de l’effet attendu de « LA réforme ». « LA modernisation » est, par principe, aussi excellente que « LA réforme »... puisque, comme l’avait fort bien compris, M. de La Palisse, fondateur du journalisme moderne, la modernisation permet d’être moderne. Et pour être moderne, il suffit de moderniser. Le modernisme s’oppose à l’archaïsme. Seuls des esprits archaïques peuvent s’opposer à la modernisation. Et seuls des esprits tout à la fois archaïques, réactionnaires et séditieux peuvent avoir l’audace et le mauvais goût de proposer de subordonner "LA modernisation" au progrès social. D’ailleurs, « LA modernisation » est indifférente à la justice sociale, que la modernité a remplacée par l’« équité ». Voir ce mot.

 

- « Ouverture » : Se dit des opérations de communication du gouvernement. L’ « ouverture » se traduit par des « signes ». Les « signes d’ouverture » traduisent une « volonté d’apaisement ». Ne pas confondre avec cette autre ouverture : « l’ouverture de négociations », qui pourrait manifester un dommageable « recul ».

- « Apaisement » : Se dit de la volonté que l’on prête au gouvernement. Par opposition au « durcissement » de la mobilisation. Voir « ouverture ».

 

- « Concertation » : Se dit des réunions convoquées par un ministre pour exposer aux organisations syndicales ce qu’il va faire et pour écouter leurs doléances, de préférence sans en tenir aucun compte. Selon les besoins, la « concertation » sera présentée comme un équivalent de la « négociation » ou comme son substitut. Le gouvernement est toujours « ouvert » à la « concertation ». Voir « ouverture ».

 

- « Négociation » : Selon les besoins, tantôt synonyme, tantôt antonyme de « concertation ». On est prié de ne pas indiquer que, à la différence de la « concertation », la « négociation » est généralement terminée avant d’avoir commencé. Inutile aussi de souligner ce miracle : au printemps 2003, dix heures de « négociation » ont suffi au gouvernement pour ne céder que sur les quelques points qu’il avait déjà prévu de concéder.

 

- « Dialogue social » : Se dit des rencontres où un ministre parle aux syndicats, par opposition au « conflit social », comme si le « dialogue » n’était pas généralement de pure forme : destiné à dissimuler ou à désamorcer le « conflit ».

 

- « Pédagogie » : Devoir qui, pour les journalistes communicants, s’impose au gouvernement (plus encore qu’aux enseignants...). Ainsi, le gouvernement fait preuve (ou doit faire preuve...) de « pédagogie ». Tant il est vrai qu’il s’adresse, comme nos grands éditorialistes, à un peuple d’enfants qu’il faut instruire patiemment. Et si « la réforme » passe, c’est que la pédagogie (et non la force) a triomphé, comme s’en félicitait par avance Challenges (13 septembre 2007) à propos de la « réforme des régimes spéciaux » : « Si (…) cette réforme passait sans coup férir, ce serait le signal que la pédagogie finit toujours par triompher ».

 

II. Déraison des foules


- « Crispation » : Un mot parmi d’autres pour désigner l’attitude des salariés qui se battent contre les délocalisations, le chômage, le dumping social, la destruction du droit de travail, du système de santé et des retraites par répartition. La France « crispée » est rigide et s’oppose à la France moderne et flexible. Un exemple ici.

 

- « Égoïsme » : Frappe les chômeurs, les travailleurs précaires, les classes populaires en général. Exemple : le refus du dumping social est un symptôme évident d’égoïsme. Vice dont sont dépourvus les bénéficiaires de stock-options.

 

- « Individualisme » : Peut être vice ou vertu. Vice quand il entame la solidarité des dominés avec les dominants, vertu quand il détruit les défenses immunitaires des mouvements sociaux. En parler beaucoup, pour ne rien dire des conditions collectives de l’émancipation des individus.

 

- « Corporatisme » : Mal qui menace n’importe quelle catégorie de salariés qui défend ses droits, à l’exclusion des tenanciers des médias. Dans ce dernier cas, s’exclamer, comme Jean-Michel Aphatie : « Trouvez un argument de meilleure qualité que le corporatisme , s’il vous plaît, s’il vous plaît ! ». L’accusation de « corporatisme » est en effet un argument de bonne qualité, sauf quand elle vise des éditorialistes de qualité supérieure. (Voir ici pour un exemple récent de non-corporatisme)

 

- « Malaise » : Se dit du « trouble », plus ou moins profond, qui peut aller jusqu’au « mal-être », vécu ou ressenti par une profession. Depuis le printemps 2003, le « malaise » affecte particulièrement les enseignants. Le « malaise » peut se traduire par des « revendications » qui ne sont alors que des « symptômes ». Le « malaise » et ses « symptômes », diagnostiqués par les éditorialistes et les experts, réclament un « traitement » approprié.

 

- « Grogne » : Un des symptômes les plus graves du « malaise », un signe de l’animalité privée de mots des « grognons ». Voir ce mot, son analyse et un exemple récent opposant les « grognons » universitaires aux « diplomates » gouvernementaux.

 

III. Paroles, paroles


- « Grognements » : Ne se dit pas mais tient lieu de parole des « grognons.

 

- « Témoins » : Exemplaires de la foule des grévistes et manifestants, interrogés en quelques secondes à la télé ou en quelques lignes dans les journaux. Le « témoin » témoigne de ses affects, jamais de ses motifs ou du sens de son action. Seuls les gouvernants, les « experts » et l’élite du journalisme argumentent, connaissent les motifs, et maîtrisent le sens. L’élite pense, le témoin « grogne ». Voir ce mot.

 

- « Expert » : Invité par les médias pour expliquer aux grévistes et manifestants que le gouvernement a pris les seules mesures possibles, dans l’intérêt général. Déplore que les « grognements » des « jusqu’auboutistes » et des « ultras » (voir ce mot), ces privilégiés égoïstes et irresponsables (voir « corporatisme »), empêchent d’entendre le « discours de raison » des artisans du « dialogue social ». Un exemple de service public, daté de 2005.

 

- « Éditorialiste » : Journaliste en charge des éditoriaux. Pour ne pas se laisser enfermer dans cette lapalissade sortie du dictionnaire, l’éditorialiste est condamné à changer de titre pour se répandre simultanément dans plusieurs médias. Dans certains d’entre eux, il devient « chroniqueur ». Dans d’autres, il est « interviewer ». Dans tous, il est « invité ». Exemple : Alain Duhamel. Exemple de « chroniqueur » : Pierre-Luc Séguillon, particulièrement performant, en 2003.

 

- « Interviewer » : Journaliste en charge des entretiens. Les meilleurs d’entre eux sont des éditorialistes modestes puisqu’ils ne livrent leurs précieuses opinions que dans la formulation des questions qu’ils posent. L’interviewer est un éditorialiste condamné aux points d’interrogation. Ou presque : Christine Ockrent est une intervieweuse, Jean-Pierre Elkabbach aussi. Aphatie l’est indiscutablement, comme on peut le vérifier ici même, face à un représentant de Sud-Rail.

 

- « Débat » : Se dit notamment des sessions de papotage qui réunissent autour d’une table l’élite pensante des « experts » et « éditorialistes ». Certains d’entre eux peuvent même « refaire le monde », comme on a pu le constater en 2005.

 

- « Tribunes libres » : Souvent invoquées pour répondre à ceux qui s’inquiètent de l’état du pluralisme dans les médias. Ces espaces réservés à l’expression des « experts » dominants, peuvent être occasionnellement décorés par la présence de contestataires, pour peu qu’ils se rendent respectables en s’abstenant de toute critique des médias.

 

- « Courrier des lecteurs » : Dans la presse écrite, se dit de la sous-rubrique où sont relégués les propos, soigneusement triés, des non-experts.

 

- « Micro-trottoir » : Equivalent audiovisuel du courrier des lecteurs, cette forme avancée de la démocratie directe, concurrencée par les SMS, permet de connaître et de faire connaître l’opinion des « gens ». Technique recommandée pour faire dire en quinze secondes à chaque exemplaire d’un échantillon soigneusement sélectionné ce que l’on attend qu’il dise. Ne pas confondre avec « entretien » : trop long. Quelques cas d’école, ici, là, ou là.

 

- « Opinion publique » : S’exprime dans les sondages et/ou par l’intermédiaire des « grands journalistes » qui lui donnent la parole en parlant à sa place. Quelques exemplaires de l’opinion publique sont appelés à « témoigner » dans les journaux télévisés. Les grévistes et les manifestants ne font pas partie de « l’opinion publique », qui risque de (ou devrait...) se retourner contre eux.

 

- « Contribuables » : Nom que porte l’opinion publique quand elle paie des impôts qui servent au service public. Quand l’argent public est dépensé pour consentir des avantages fiscaux aux entreprises, cet argent n’a plus d’origine identifiée. On dira : « les régimes de retraites du secteur public sont payées par les contribuables ». On ne dira pas : « les exonérations de charges consenties aux entreprises sont payées par les contribuables.

 

IV. Mouvements des troupes


- « Troupes » : Mode d’existence collective des grévistes et des manifestants, quand ils répondent (ou se dérobent) aux appels et aux consignes des syndicats. Parler de « troupes de manifestants », de « troupes syndicales », de syndicats qui « mobilisent » ou « ne contrôlent pas » leurs « troupes ». (Re)voir Pierre-Luc Séguillon en 2003.

 

- « Troubles sociaux » : Se dit des effets de la mobilisation des « troupes ». Un journaliste rigoureux se garde généralement de les désigner comme des « soubresauts » (ainsi que le fit au cours du journal télévisé de 20 h sur TF1 le mercredi 28 mai 2003, le bon M. Raffarin).

 

- « Concernés » : Se dit des secteurs ou des personnes qui sont immédiatement visés par « LA réforme ». Sinon, dire : « les cheminots ne sont pas concernés par la réforme des retraites » ou « les enseignants ne sont pas concernés par la décentralisation ». Vous pouvez pousser le souci de la rigueur jusqu’à affirmer que « les cheminots ne sont pas directement concernés ». Dans les deux cas, vous pouvez même ajouter qu’ils « se sentent menacés ». D’où l’on peut déduire ceci : se sentir menacé, ce n’est pas être menacé, et en tout cas être ou se sentir menacé, ce n’est pas être concerné. (« La CGT de la SNCF qui n’est pourtant pas du tout concernée par le CPE a déposé un préavis de grève nationale pour le mardi 28 »,

décrète Jean-Pierre Pernaut, qui déplore ainsi, le 21 mars 2006, que les cheminots ne soient pas assez corporatistes.)

 

- « Usagers » : Se dit de l’adversaire potentiel des grévistes. Peut également se nommer « élèves qui préparent le bac » et « parents d’élèves inquiets ». « La grève […] s’annonce massive et dure. Dure surtout pour les usagers », précise David Pujadas, compatissant et soucieux de l’avenir des cheminots le 13 novembre 2007.

 

- « Otages » : Synonyme d’« usagers ». Terme particulièrement approprié pour attribuer les désagréments qu’ils subissent non à l’intransigeance du gouvernement, mais à l’obstination des grévistes. « Victimes » des grèves, les « otages » sont d’excellents « clients » pour les micros-trottoirs : tout reportage se doit de les présenter comme excédés ou résignés et, occasionnellement, solidaires. Parmi les « otages », certains méritent une compassion particulière. Nous vous laissons découvrir deux d’entre eux : un premier et un second.

 

- « Pagaille » : Se dit des encombrements un jour de grève des transports. Par opposition, sans doute, à l’harmonie qui règne en l’absence de grèves.

 

- « Galère » : se disait (et peut se dire encore...) des conditions d’existence des salariés privés d’emploi et des jeunes privés d’avenir, vivotant avec des revenus misérables, de boulots précaires en stages de réinsertion, assignés à résidence dans des quartiers désertés par les services publics, sans loisirs, et subissant des temps de transports en commun démesurés. Phénomène presque invisible à la télévision, ses responsables ne sont pas identifiables. « Galère » se dit désormais des difficultés de transports les jours de grève : on peut aisément les mettre en images et les imputer à un coupable désigné, le gréviste. Un seul exemple (en fin d’article) : quelques titres de la PQR en 2007.

 

- « Noir » : Qualifie un jour de grève. En 2005, c’était un mardi. En 2009, un jeudi – un « jeudi noir » finalement « plutôt gris clair », d’ailleurs, selon le contemplatif Jean Pierre Pernaut [1]. Peut également se dire des autres jours de la semaine. « Rouge » ou « orange » sont des couleurs intermédiaires réservées aux embouteillages des week-ends, des départs ou des retours de vacances. Le jour de grève, lui, est toujours « noir », couleur du « chaos » (toujours en 2009).

 

- « Chaos » : Se dit sobrement des conséquences des journées « noires ». Pour désigner les conséquences d’un tsunami ou d’un tremblement de terre… chercher un autre mot ?

 

- « Surenchère » : Se dit, particulièrement au Figaro, de tout refus des mesures imposées par le gouvernement, dont l’attitude au contraire se caractérise par la « fermeté ».

 

- « Durcissement » : Se dit de la résistance des grévistes et des manifestants quand elle répond à la « fermeté » du gouvernement, une « fermeté » qui n’est pas exempte, parfois d’ « ouverture ». Voit ce mot.

 

- « Essoufflement » : Se dit de la mobilisation quand on souhaite qu’elle ressemble à ce que l’on en dit.

 

- « Ultras » : Désigne, notamment au Figaro, les grévistes et les manifestants qui ne se conforment pas au diagnostic d’« essoufflement ». Vaguement synonyme d’ « extrême gauche », lui-même synonyme de... au choix ! Autre synonyme : Jusqu’auboutistes.

 

- « Violence » : Impropre à qualifier l’exploitation quotidienne, les techniques modernes de « management » ou les licenciements, le terme s’applique plus volontiers aux gens qui les dénoncent, et aux mots qu’ils emploient pour le faire. Par exemple quand les patrons de Caterpillar sont qualifiés de « chiens ». A condition de respecter cette règle d’usage, la « violence » est presque toujours « condamnable ». Et condamnée.

 

Henri Maler et Yves Rebours

Repost 0
Published by bruno fornaciari - dans MEDIAS et PLURALISME
commenter cet article
20 mai 2012 7 20 /05 /mai /2012 04:37

 

 

Repost 0
Published by bruno fornaciari - dans MEDIAS et PLURALISME
commenter cet article
12 mai 2012 6 12 /05 /mai /2012 18:21
Repost 0
Published by bruno fornaciari - dans MEDIAS et PLURALISME
commenter cet article
10 mai 2012 4 10 /05 /mai /2012 21:58

Il a troqué, le temps d'une journée, ses habits de représentant du Front de gauche pour se glisser dans la peau du rédacteur en chef du journal dont il aime à citer le fondateur.


Jean-Luc Mélenchon, rédac chef d'un jour. La nouvelle a tôt fait le tour des rubriques. Beaucoup de monde se bouscule à la conférence de rédaction. Plus que de la curiosité, on sent de la sympathie. L'homme a porté haut et fort les couleurs du Front de gauche. « L'Huma, c'est mon journal ! » Mais, précise-t-il, « je ne le lis pas comme vous le construisez. Je lis l'édito, jette un oeil rapide à l'événement, et ensuite je commence par la fin. Je le parcours, comme la plupart des lecteurs, à l'instinct ». Être rédacteur en chef ? « Ça ne s'improvise pas, c'est un métier. Il faut se méfier de l'incitation narcissique que suscite ce rôle de rédacteur en chef d'un journal. Ne jamais oublier que le sujet, c'est le lecteur. »

 

Vidéo: Mélenchon, "C'est émouvant d'être rédacteur en chef d'un jour de l'Humanité"


L'heure tourne. La conférence de rédaction s'éternise et Jean-Luc Mélenchon écoute, donne son avis, joue le jeu. Le choix de l'événement ? Le débat s'engage. Retour sur l'analyse du vote de dimanche dernier en France ou la deuxième place acquise par le Syriza, le Front de gauche grec ? On balance. L'essentiel pour le rédac chef du jour est, surtout, de ne pas minimiser les résultats de cette formation qui a réalisé un excellent score. « Un scénario latino-américain commence à se dessiner en Europe. » Il ne veut pas « se laisser abuser par tous ceux qui donnent uniquement la parole aux fachos ». Retour aux problématiques intérieures. Pour l'ex-candidat du Front de gauche, désormais, avec Hollande à l'Élysée, « il va falloir une approche critique positive pour que cela donne la pêche au lecteur. Sinon, on se tire une balle dans le pied. ».

 

Vidéo: Mélenchon, "l'Humanité en est a sa préhistoire"


 

 

Celui qui entretient des rapports complexes avec certains de nos confrères ne se contente pas de distribuer des bons ou mauvais points. La mise en scène, l'imagerie, les référents, le choix des mots. « Les faits n'existent pas en eux-mêmes. C'est une question de point vue. Prenez une séquence particulière, les élections. Le résultat n'est pas un fait objectif. Il est le fruit d'une analyse subjective, d'un traitement idéologique. L'Huma propose une organisation des faits. » D'où l'importance d'une presse qui assume son engagement au sens camusien du terme, reprend Jean-Luc Mélenchon. « L'engagement, insiste-t-il, n'est pas l'ennemi de la vérité. » Lui qui dévore les journaux est convaincu que « la presse d'opinion a de l'avenir. Pas la presse généraliste qui prétend détenir la vérité et le bon goût. Alors, il ne faut pas s'étonner du décalage toujours plus grand entre le récit et les faits rapportés dans cette presse-là ».

 

Seul devant un ordinateur, le rédacteur en chef d'un jour écrit. Vite. En temps et en heure. Retrouvant, intactes, les sensations du journaliste des Dépêches du Jura qu'il fut un temps. Au calibrage demandé. Exercice contraignant, forcément contraignant, qui l'oblige à contenir sa plume, son lyrisme, ses envies de poésie.

 

L'heure tourne. Plus que dix minutes pour mettre le point final au dernier de ses articles. On se rappelle ses mots au sortir de la conférence de rédaction : « L'image de Jean-Luc Mélenchon ne m'appartient pas. Je serai à ma place là où je serai utile à faire vivre la permanence d'un combat. Le Front de gauche n'est pas qu'un coup électoral. »

 

Vidéo: Mélenchon, "Je serai là où je serai le plus utile"

Mina Kaci et Marie-José Sirach

Repost 0
Published by bruno fornaciari - dans MEDIAS et PLURALISME
commenter cet article
6 mai 2012 7 06 /05 /mai /2012 23:33

- le 5 Mai 2012

Twitter, vecteur de dérapages (in)contrôlés pour l’UMP

Depuis les résultats du premier tour des élections présidentielles, le clan de Nicolas Sarkozy a adopté une attitude particulièrement virulente envers ses adversaires issus de la vie politique, des médias et du peuple de gauche. Les joutes verbales des élus de l’UMP se sont multipliés et ont oscillé entre agressivité et amalgames. Au cœur de cette mécanique électorale, le réseau social Twitter est devenu le théâtre de dérapages en cascade.


Dernier en date, celui de Malika Salim. Vendredi matin, la conseillère municipale UMP de Choisy-le-Roi (94) n’a pas hésité à fustiger la politique voulue par François Hollande sur le droit de vote des étrangers. Dans un style tout en finesse, elle donne une nouvelle  démonstration de la diabolisation des communautés issues de l’immigration, à laquelle se livre l’équipe du président sortant. « Si vous voulez que nos villes deviennent Bamako-sur-Seine et Gaza-sur-Marne, votez pour Hollande ».  

 

Feu sur les syndicats et les électeurs de gauche


Face à l’indignation de nombreux internautes, l’élue francilienne a dû supprimer son tweet et présenter ses excuses. Si les mots ont disparu, le message reste et illustre la course aux voix du Front national dans laquelle s'est lancé le parti du président sortant.

 

En la matière, le compte Twitter du candidat n’est pas en reste et tire lui aussi à boulet rouge contre ceux qui ne votent pas pour lui (« La France qui travaille ne se laissera pas faire »), contre les syndicats et les électeurs de gauche («Je dis à ceux qui portent le drapeau rouge: regardez le drapeau tricolore»).


La palme de la morgue revient à la députée UMP Nadine Morano, qui remercie l’une de ses internautes qui la soutient par ses mots: "@pincessesarah merci c'est gentil dans cet océan de vulgarité gauchiste sectaire".

Repost 0
Published by bruno fornaciari - dans MEDIAS et PLURALISME
commenter cet article

BRUNO FORNACIARI

HPIM3303

Recherche

Texte Libre