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29 novembre 2014 6 29 /11 /novembre /2014 16:13

ÉDITION : La Revue du Projet

La Revue du Projet est une revue mensuelle politique de réflexion et de propositions pour la construction d'un projet de transformation sociale. Ouverte, innovante et critique, elle est proposée par le PCF. Elle valorise une discussion "républicaine" exigeante capable de relever la complexité des débats contemporains et implique à ce titre le monde de l'art et la recherche, les intellectuel(le)s comme le mouvement social ou associatif.

Rédacteurs en chef

ARTICLE D'ÉDITION

Édition : La Revue du Projet

Gros appétit démocratique, Gérard Streiff

28 NOVEMBRE 2014 | PAR ANTHONY MARANGHI

On entend dire volontiers que l'actuelle crise démocratique résulterait, entre autres, d'un manque d'intérêt du citoyen, d'une indifférence coupable de sa part pour les affaires de la cité. Le pékin serait passif, point. C'est faux. Les enquêtes d'opinion montrent au contraire « une réelle appétence pour la participation aux décisions publiques ». Singulièrement dans les catégories les plus modestes, les plus critiques sur l'état de la démocratie et les plus en demande de participation.

Malaise, fatigue, désenchantement, l'essoufflement de la démocratie se décline sur tous les tons. Le bilan est lourd : abstention massive, promesses méprisées, pouvoirs confisqués, présidentialisme méthodique, parlement bafoué. Valls cite Bonaparte ou Clemenceau et s'autorise une sortie contre « une intenable reparlementarisation à outrance » On entreprend des réformes, comme celle des collectivités territoriales, on négocie des traités, comme le traité transatlantique, à la hâte, sans concertation aucune. La démocratie se porte mal. Pourtant certains observateurs euphémisent, tel le désinvolte Michel Rocard : « Faiblesse politique de la démocratie ? C'est une constante. Jamais nulle part la démocratie n'a enthousiasmé sauf là où elle manque. » Or s'il est une constante dans toutes les études d'opinion, et depuis fort longtemps, c'est le désir citoyen d'être consulté, de dire son mot, de compter.
Premier élément de cette étude : les Français interrogés expriment une forte demande d’écoute et de prise en compte de leur voix dans les processus décisionnels. Ce qui n’est pas à proprement parler la voie choisie par le pouvoir.
Près de la moitié des personnes interrogées estime ainsi que demander directement l’avis des citoyens avant de prendre des décisions serait la meilleure solution pour améliorer le fonctionnement de la démocratie. Les autres pistes proposées (lutter contre l’influence des groupes de pression, vérifier l’efficacité des lois, chercher des points d’accord entre partis différents, lutter contre les conflits d’intérêts, demander l’avis d’experts) arrivent loin derrière ce qui apparaît aux Français comme un indispensable préalable.
On notera avec intérêt que cet appel à être davantage consulté s’exprime dans toutes les catégories de la population mais est particulièrement présent chez les plus modestes.
Dans le même ordre d’idées, selon la SOFRES, les pouvoirs publics, pour la quasi-totalité des Français, doivent davantage consulter et tenir compte de l’avis des citoyens. Il s’agit même d’une priorité pour 55 % d’entre eux. Là encore, l’attente est particulièrement forte chez les moins diplômés qui ont, davantage que les autres, le sentiment de ne pas être pris en considération dans l’élaboration des décisions publiques.

Voilà qui balaie radicalement les considérations désinvoltes, et trop à la mode, sur la passivité des milieux populaires. Quand on leur demande leur solution préférée pour améliorer la manière dont on prend des décisions, les deux-tiers des Français se disent avant tout en attente d’une consultation directe des citoyens ; seul un quart propose la consultation d’organismes représentatifs (associations, syndicats, patronat…) ; les partisans de cette dernière option se retrouvent singulièrement chez les cadres et les jeunes.
Toujours selon l’institut, ce développement de la participation des citoyens est attendu à tous les niveaux : communes, départements, régions, national, européen. Les sondés veulent des modes d’information et d’expression directe dans des proportions massives : 96 % au niveau des communes, 84 % au plan européen !

L’étude estime qu’un Français sur cinq a pris part depuis deux ans (on est en juin 2014 donc) à une réunion publique, un débat public ou une conférence de citoyens ; ces personnes semblent en garder le souvenir d’une expérience positive puisque la quasi-totalité serait prête à le refaire. « Ces niveaux de recommandation très élevés, commente la SOFRES, prouvent à nouveau cette forte appétence des Français pour la participation aux décisions qui les concernent ». Elle ajoute que la demande de participation s’exprime d’autant plus fortement que les Français portent un regard sévère sur le modèle politique actuel : ils sont 54 % à juger qu’à l’heure actuelle, la démocratie fonctionne mal dans le pays.
Les plus critiques se retrouvent parmi les catégories populaires, les sondés les plus modestes, les moins diplômés, ceux qui vivent aussi à l’écart des grands centres urbains.
« Cette perception se nourrit entre autres choses du sentiment, très présent dans les discours, du décalage de plus en plus important entre d’une part les citoyens, le « peuple » et d’autre part les décideurs, l’élite, qu’elle soit économique, administrative ou politique. Les Français ont le sentiment que le fossé entre ces deux univers n’a cessé de se creuser entraînant une incompréhension mutuelle, d’où une difficulté pour eux d’appréhender et de consentir à des décisions publiques qui seraient prises sans eux ».
Dans tous les domaines testés (éducation, social, sécurité, santé, logement…), les sondés considèrent à une large majorité qu’ils ne peuvent pas faire entendre leur point de vue dans le processus de décision publique. Les deux secteurs où les Français se sentent le moins sollicités (deux Français sur trois) sont l’économie et l’énergie.
« Une très large majorité n’a d’ailleurs pas le sentiment que les pouvoirs publics aient fait des efforts (ces dix dernières années) pour davantage prendre en compte leur avis. » L’opinion est cependant un peu plus positive concernant le niveau local, où un tiers des sondés note une amélioration.
Est-ce que le développement d’Internet et des réseaux sociaux pourrait permettre de participer davantage ? Les sondés sont partagés à 50/50 sur cette question, les jeunes et les catégories sociales supérieures (CSP) le pensent, les milieux plus modestes ou plus âgés en doutent.
En majorité, les Français jugent que là où ils habitent, la démocratie locale fonctionne bien, et ce constat est partagé aussi bien par les cadres que par les ouvriers. Pour eux, cet échelon local, c’est-à-dire celui des communes (et à l’échelle intercommunale), est vu comme « un espace où ils peuvent plus facilement participer ». Plus on s’élève dans les institutions (département, région, national, Europe), moins ils pensent pouvoir se faire entendre.
La même enquête pointe les souhaits et les inquiétudes des citoyens : attente forte d’informations comme préalable à une participation utile ; sentiment massif (72 %) que dans les débats publics actuels, la décision est déjà prise, l’intervention citoyenne ne servant à rien ; méfiance à l’égard des « experts ».
Le reste de l’enquête sur la modernisation de la vie démocratique est nettement moins pertinent et fait, curieusement, l’impasse sur la pratique de référendum qui, tout de même, en matière de débat public et d’avis citoyen, n’est pas anodine. À ce propos, on rappellera qu’un sondage publié cet été dans l’Humanité indiquait que 69 % des Français voulaient un référendum sur la réforme territoriale.

Forte demande de participation

«Les Français expriment une forte demande de participation : ils attendent d'être plus souvent consultés, écoutés, pris en compte et ce à tous les niveaux de décision. Ce souhait est d'autant plus fort que les Français portent un jugement sévère sur le fonctionnement actuel de la démocratie et se montrent méfiants à l'égard des institutions et du personnel politiques. À ce titre, ils sont donc en attente de garanties d'indépendance et de neutralité, prérequis indispensable à leur participation.
Plus largement s'exprime le souhait d'un renouvellement des formes de la participation et d'accompagnement : par de la pédagogie et de l'information sur les modalités de concertation mais aussi en rassurant les citoyens sur le fait que leur participation aura un effet sur la décision publique.
Autant d'éléments qui passent aux yeux des Français par une meilleure sensibilisation des décideurs à l'écoute et au dialogue avec les citoyens afin de combler le fossé qui s'est creusé entre eux. »
Préface de l'enquête TNS/Sofres pour la CNDP, 12 juin 2014

La Revue du projet, n° 41, novembre 2014

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29 novembre 2014 6 29 /11 /novembre /2014 13:35

Forces productives et rapports de production, Florian Gulli et Jean Quétier

Comment expliquer les grandes transformations historiques ? Sont-elles portées par de nouvelles idées, véhiculées par des groupes sociaux organisés ?

À un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production présents, ou ce qui n’en est qu’une expression juridique, les rapports de propriété, à l’intérieur desquels elles s’étaient mues jusque-là. De formes de développement des forces productives qu’ils étaient, ces rapports se changent en chaînes pour ces dernières. Alors s’ouvre une époque de révolution sociale. Avec la transformation de la base économique fondamentale se trouve bouleversée plus ou moins rapidement toute l’énorme superstructure. Quand on examine de tels bouleversements, il faut toujours distinguer le bouleversement matériel des conditions de production économique, que l’on peut constater aussi rigoureusement que dans les sciences de la nature, des formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques ou philosophiques, bref des formes idéologiques sous lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le mènent à terme. Pas plus qu’on ne peut juger de ce qu’est un individu d’après l’image qu’il a de lui-même, on ne peut juger d’une telle époque de bouleversement d’après sa conscience ; il faut bien plutôt expliquer cette conscience par les contradictions de la vie matérielle, par le conflit existant entre les forces productives sociales et les rapports de production. Une formation sociale ne disparaît jamais avant que soient développées toutes les forces productives qu'elle est assez large pour contenir, et jamais de nouveaux rapports de production supérieurs ne la remplacent avant que les conditions d'existence matérielles de ces rapports n'aient éclos au sein même de l'ancienne société. L'humanité ne s'assigne donc jamais que des tâches qu'elle peut résoudre car, à y regarder de plus près, il se trouvera toujours que la tâche ne naît elle-même que là où sont déjà présents soit les conditions matérielles de sa résolution, soit au moins le processus de leur devenir.

Karl Marx,
« Avant-propos » de la Contribution à la critique de l'économie politique (1859), Les Éditions sociales, Paris, 2014, p. 63. Traduction de Guillaume Fondu et Jean Quétier.

Pour Marx, si l’on veut rendre intelligible une « époque de révolution sociale », le passage d’un type de société à un autre, il faut partir, non pas des idées ou de la conscience des acteurs, mais de la production matérielle. Les révolutions sociales sont préparées souterrainement par des transformations dans la production, par l’évolution des relations entre « forces productives » et « rapports de production ». Elles ne sont donc pas possibles à tout moment ni en tout lieu. Les conditions objectives ne suffisant jamais, l’action politique conserve un sens ; elle doit se méfier néanmoins de l’aventurisme révolutionnaire qui s’imagine que la transformation du monde n’est qu’affaire de volonté.

Les transformations sociales à la lumière de la dialectique des « forces productives » et des « rapports de production »
L’expression « forces productives » désigne les moyens de production (outils, machines, système de machines), l’ensemble des hommes qui les utilisent, ainsi que les savoirs indispensables au travail (savoir-faire des métiers traditionnels, connaissances techniques et scientifiques). Rapport de l’homme à la nature, la production est toujours et en même temps sociale, rapport des hommes entre eux. Il est impossible de penser la production dans les sociétés humaines sur le modèle du travail de Robinson Crusoé, seul sur son île. Les « rapports de production » désignent donc le type de rapports que les hommes établissent entre eux lorsqu’ils produisent. Il existe par exemple des rapports de production esclavagistes. L’esclave n’est pas un homme libre, il est la propriété d’un maître qui organise son travail et lui fournit ses outils. Le servage, à l’époque médiévale est un autre exemple de rapport de production. Le serf est attaché à une terre et à un seigneur ; il n’est pas libre de les quitter à sa guise. Il est en outre contraint de travailler gratuitement une partie de la semaine pour le seigneur. Le salariat est un autre type de rapports de production. Le salarié n’est pas propriétaire des moyens de production qu’il utilise au cours de son travail. Marx explique que le salarié est néanmoins un travailleur « libre » en ce sens qu’il n’est pas la propriété d’un maître et qu’il s’associe au capitaliste au moyen d’un contrat. Mais la liberté juridique du salarié est en réalité un jeu de dupes dans la mesure où les rapports de production capitalistes le contraignent à vendre sa force de travail pour subsister. « Forces productives » et « rapports de production » n’existent jamais indépendamment les unes des autres. Ils sont nécessairement imbriqués. La production est la mise en œuvre de forces productives dans le cadre de rapports sociaux déterminés, elle s’inscrit donc toujours dans une histoire.
Marx estime que les transformations sociales profondes adviennent lorsque le développement des « forces productives » entre en contradiction avec les « rapports de production ». Ces derniers favorisent d’abord l’essor des forces productives mais finissent toujours par devenir de véritables « chaînes » s’opposant à leur déploiement. À l’aube du capitalisme, écrit Marx dans le Manifeste du parti communiste, « le métier, entouré de privilèges féodaux, fut remplacé par la manufacture. La petite bourgeoisie industrielle supplanta les maîtres de jurande ; la division entre les différentes corporations disparut devant la division du travail dans l’atelier même ». Ainsi, la contradiction évoquée précédemment constitue l’un des facteurs qui entraînent la crise du mode de production féodal : les rapports de production liant les maîtres à leurs compagnons dans de grandes corporations de métiers sont autant d’entraves à la généralisation de la division du travail dans la manufacture, laquelle exige la réunion, la réorganisation, voire la fragmentation, des anciens métiers. La contradiction entre forces productives et rapports de production n’est pas la seule explication mobilisée par Marx pour expliquer la transition entre féodalisme et capitalisme. Dans le Capital, il insistera par exemple sur le rôle joué par l’expropriation violente de la population rurale anglaise au XVe siècle.

Critique des lectures idéalistes des transformations sociales et implications politiques
La contradiction entre forces productives et rapports de production est objective, c’est-à-dire qu’elle échappe en partie aux intentions et aux projets des hommes. La conscience humaine, ses productions intellectuelles et institutionnelles ne constituent pas la source principale des changements sociaux. Marx retrouve ici les analyses de L’Idéologie allemande qui conduisaient à relativiser la force des idées. S’il les répète, c’est parce qu’en matière de « révolutions sociales » les explications idéalistes vont bon train. La bourgeoisie voit dans la Révolution française l’avènement de la philosophie des Lumières. Les contre-révolutionnaires la considèrent comme le résultat d’un complot ourdi par ces mêmes philosophes contre la tradition. Dans les deux cas, l’événement est pensé comme la réalisation d’idées. Le rôle de la production, et de ses contradictions, est purement et simplement ignoré. Ces deux lectures sont superficielles ; le mouvement historique est expliqué à partir des productions idéologiques des hommes comme si ces productions ne devaient pas, à leur tour, être réinscrites dans l’histoire.
Faire de la contradiction entre forces productives et rapports de production le moteur ou, tout au moins, la source des révolutions sociales n’est évidemment pas sans conséquence. D’une part, une telle affirmation doit conduire à ne pas se montrer trop volontariste en matière d’action politique. La révolution ne se décrète pas, elle ne germe pas non plus dans n’importe quelles conditions. Marx lui-même en a fait l’expérience en observant le reflux qui a suivi la période de bouillonnement révolutionnaire de 1848. En cela, le texte peut être considéré comme une réponse à tous les agitateurs « hors-sol » qui, comme Blanqui(1) à l’époque de Marx, s’imaginent pouvoir réduire la question de la révolution sociale à celle de la stratégie menant à la prise du pouvoir. L’action politique ne peut donc pas se dispenser d’une analyse approfondie de la situation sociale, du moment historique dans lequel elle prétend intervenir. Toutefois, affirmer la centralité de la contradiction entre forces productives et rapports de production n’a pas simplement pour Marx une fonction critique. C’est aussi une occasion de mettre en évidence les possibilités de transformation sociale déjà incluses dans le présent. On retrouve là l’idée, déjà exprimée dans le Manifeste du Parti communiste, selon laquelle « la bourgeoisie produit ses propres fossoyeurs ». En insistant sur le rôle du développement des forces productives, Marx ne se livre pas à un plaidoyer en faveur d’une expansion effrénée de la production, comme cela a parfois été affirmé : il insiste dans ce texte sur le lien qui existe entre bouleversements dans la production et bouleversements sociaux. Il serait faux néanmoins de s’imaginer que Marx en conclut que le capitalisme s’effondrera sous le poids de ses propres contradictions. Si « l’humanité ne s’assigne jamais que des tâches qu’elle peut résoudre », c’est bien de tâches qu’il s’agit, d’actions à accomplir. Dire que la sortie du capitalisme est possible, ce n’est pas dire qu’elle est automatique.
En nous faisant entrevoir la contradiction qui existe aujourd’hui entre des forces productives qui permettraient de garantir le bien-être des individus (nous pouvons soigner des maladies graves, nous pouvons partager des connaissances essentielles) et d’autre part des rapports de production dont la seule finalité est de garantir aux capitalistes un taux de profit maximal, le texte de Marx nous donne aussi l’occasion d’envisager un autre mode de production que celui dans lequel nous vivons.

(1) - Louis-Auguste Blanqui (1805-1881) : révolutionnaire socialiste français, partisan d'une insurrection violente menée par un petit nombre d'activistes.

1859, une première étape
sur la route du Capi
tal
À la fin des années 1850, Marx travaille déjà à son grand projet de critique de l'économie politique. S'il n'en est pas encore à expliquer ce qui fonde l'exploitation capitaliste proprement dite, il expose déjà, dans l'ouvrage qu'il publie en 1859, les rouages de l'échange marchand et de la circulation monétaire. Marx entend à la fois mettre en évidence le fonctionnement du mode de production capitaliste et faire la critique des catégories couramment employées dans le discours des économistes de son temps (valeur, marchandise, argent, etc.). Ce projet occupera Marx jusqu'à la fin de sa vie et le conduira à rédiger des milliers de pages, dont une partie seulement sera publiée de son vivant.

La Revue du projet, n° 41, novembre 2014

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26 novembre 2014 3 26 /11 /novembre /2014 15:15

Édition : La Revue du Projet

Première Guerre mondiale et mutation du salariat, Jean-Louis Robert

Un des paradoxes apparents de cette période est que la classe ouvrière paraît dispersée, bouleversée, segmentée. Et pourtant la conscience de classe, par des médiations complexes, ne cesse de croître.

La Première Guerre mondiale s’accompagne d’une mobilisation de l’économie et de la société par l’État : c’est la guerre totale. La priorité est alors à la production de guerre, à une production de masse qui doit vite se développer après un temps de désorganisation grave.
Les premiers mois de la guerre sont, en effet, marqués par une chute brutale de la main-d’œuvre employée dans les usines, les services ou les commerces, et une hausse massive du chômage. La mobilisation des jeunes hommes par l’armée est l’explication première de ce phénomène qui s’accompagne d’une baisse brutale des salaires par les patrons.
Mais très vite, l’état-major réclame toujours plus d’armes, de munitions, de canons, puis des chars, des avions… Des mécanismes complexes sont mis en place pour retrouver une main-d’œuvre : diverses lois permettent de faire revenir dans les usines de guerre des centaines de milliers d’ouvriers qualifiés mobilisés ; l’embauche des femmes est également massive ; la main-d’œuvre étrangère et coloniale se développe aussi, bien qu’à un moindre niveau.

Développement massif des usines de guerre
Toujours est-il qu’en 1916, le niveau de main-d’œuvre active, industrielle et commerciale, de la veille de la guerre est retrouvé, puis largement dépassé en 1917-1918. Mais la situation des secteurs professionnels est bouleversée : la métallurgie (le cœur de l’usine de guerre) triomphe, dépassant pour la première fois le textile-habillement qui recule. L’industrie chimique, mais aussi plus inattendu le personnel des banques et assurances, prennent une forte extension. Le bâtiment, le commerce et le livre régressent.
Le développement massif des usines de guerre est le fait des entreprises privées, les arsenaux de l’État n’y suffisant pas. Une énorme accumulation de capital, au bénéfice de quelques-uns, se produit : que l’on songe à Citroën ou Renault dont les usines connaissent une formidable expansion. Ces industriels bénéficient aussi de prix élevés dès lors qu’ils répondent aux exigences de production de l’armée.
Mais la priorité absolue donnée à la production favorise aussi occasionnellement les ouvriers des usines de guerre. Pour éviter les grèves et les conflits, l’État est parfois amené à faire pression sur les patrons pour qu’ils cèdent, au moins partiellement, aux revendications ouvrières. Et ce d’autant que le ministre de l’armement contrôle à sa guise les ouvriers détachés du front.

Une nouvelle conception des rapports sociaux
Ce contexte s’accompagne d’une visée à plus long terme, particulièrement en France ; non sans lien avec le fait que de 1915 à 1917 le ministre de l’armement est le socialiste Albert Thomas. Il veut se saisir de la guerre pour créer les conditions favorables à une économie française moderne et à une production efficace. Il multiplie les moyens pour que l’usine soit rationalisée, standardisée et ait un haut niveau de productivité. La chaîne et les ouvriers spécialisés (OS) apparaissent. À court terme, cela répond aux exigences de l’armée qui veut minimiser le nombre d’ouvriers rappelés à l’arrière. Mais au-delà, c’est à un vrai projet à long terme que s’attache le ministre. À la modernité de la production s’ajoute une nouvelle conception des rapports sociaux : patronat et salariat doivent collaborer pour que cette modernisation se développe de manière satisfaisante. Il convient donc d’assurer aux ouvriers des conditions de travail améliorées et une forme de représentation : ce sont les délégués d’atelier que les usines de guerre se voient contraintes de mettre en place.
Des forces – notamment à la direction de la CGT qui s’est ralliée à la défense nationale et à des formes d’union sacrée – veulent se saisir de cette démarche pour mettre en place un syndicalisme de présence ou de collaboration. Mais cette démarche se heurte à de nombreuses résistances et des alternatives apparaissent.

La croissance de la conscience de classe
Un des paradoxes apparents de cette période est que la classe ouvrière paraît dispersée (pour part au front, pour part à l’arrière), bouleversée par les incessantes mutations de main-d’œuvre, segmentée entre civils, mobilisés, femmes, étrangers – sans compter l’apparition dans les usines nouvelles des ouvriers spécialisés (OS), qui n’héritent pas immédiatement de la culture ouvrière des métiers. Et pourtant la conscience de classe, par des médiations complexes, ne cesse de croître. Cela tient en partie à des causes attendues : le débat sur le pacifisme qui parcourt aussi le monde ouvrier, la revendication de hausse des salaires pour atténuer les effets d’une cherté de la vie brutalement croissante. Mais il faut faire également toute sa place aux systèmes de représentations dans ce temps de guerre, marqués par le primat absolu de la morale de guerre. Tout s’ordonne en un conflit entre le combattant et le profiteur. Le langage de la guerre définit rapidement le premier des profiteurs : le marchand de canons. La lutte contre l’exploitation patronale devient alors, aussi, la lutte contre celui qui s’enrichit du drame de la guerre. Mais dès lors c’est bien « lutte » qui s’impose.
La guerre est ainsi marquée par des luttes sociales considérables. Les grèves de 1917 et 1918 sont d’une ampleur supérieure aux grèves de 1906 ou 1910. De grandes grèves, tant féminines que masculines, éclatent dans de nombreux secteurs, de la métallurgie à l’habillement et du bâtiment aux banques. Dans la région parisienne, la couronne des usines de guerre devient le lieu de mouvements incessants. Les ateliers sont parfois occupés, des manifestations éclatent. L’institution des délégués d’atelier qu’Albert Thomas voulait collaborative est alors détournée par les ouvriers révolutionnaires. Ce sont ainsi les délégués d’atelier de la Seine qui appellent à la grande grève de la métallurgie parisienne de mai 1918.
Ces grèves souvent spontanées, rarement lancées par les directions syndicales, sont fréquemment des succès. Car là encore l’État fait pression pour que la grève s’éteigne rapidement. Toutefois lorsque le conflit lui semble menacer la défense nationale, l’État pratique une vive répression, en particulier en renvoyant au front les ouvriers mobilisés grévistes. De plus une majorité des ouvriers reste, dans tous les cas et même lorsqu’ils aspirent à la paix, attachée à la défense de la patrie républicaine.
Ainsi apparaît un chemin alternatif au syndicalisme de présence : celui d’une action directe et d’une lutte sociale vive qui s’accompagnent de manière croissante après la guerre d’une expression révolutionnaire. Mais les deux chemins procèdent bien des mêmes conditions : l’importance de l’usine de guerre, l’importance de la mobilisation économique et la présence forte de l’État. Il est frappant d’ailleurs de voir que la quasi-unanimité de la CGT (réformistes ou révolutionnaires) se fait en novembre 1918 sur l’adoption d’un programme minimum qui manifeste un productivisme aigu (« le développement ininterrompu de l’outillage national ou industriel ») et exige la nationalisation de pans entiers de l’économie. Un programme qui marquera tout le XXe siècle.
La guerre a entraîné des mutations vives de la main-d’œuvre et de l’organisation du travail. Le « métallo » en est la plus forte image symbolique, qui au sortir de la guerre fait figure privilégiée d’une classe ouvrière, certes plus hétérogène que jamais et extrêmement divisée politiquement, mais qui ressort du conflit avec le sentiment que sa place est désormais au cœur du pays. Et ce même si l’immédiat après-guerre est marqué par une contre-offensive libérale.

*Jean-Louis Robert est historien. Il est professeur émérite à l’université de Paris-I-Panthéon-Sorbonne.

La Revue du projet, n° 41, novembre 2014

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26 novembre 2014 3 26 /11 /novembre /2014 13:58

L’historiographie dominante de la première guerre générale de l’impérialisme nie le rôle décisionnaire du capital financier pour l’imputer aux politiques et aux militaires.

Quel a été le rôle du grand capital français dans la Première Guerre mondiale ?
La campagne lancée dans l’Union européenne depuis 2013 a un double but. Premièrement, général : nier tout rapport entre la guerre et la crise systémique du capitalisme surgie en 1873, jamais réglée jusqu’à l’explosion de l’été 1914 ; limiter le « parti de la guerre » aux décideurs « politiques », en omettant leur fonction de délégués du capital le plus concentré. Deuxièmement, plus spécifique : désigner le ou les coupables, la Russie impérialiste et expansionniste et son auxiliaire serbe, qui auraient entraîné dans le cataclysme l’Angleterre, pourtant sur le point de conclure avec l’Allemagne un compromis satisfaisant, et la France, prisonnière d’une alliance fatale absurdement respectée par l’hyper-« nationaliste » Raymond Poincaré ; laver le Reich de sa responsabilité dans le conflit, qu’avait solidement établie l’historien ouest-allemand Fritz Fischer (pourtant ancien nazi) en 1961, dans Les Buts de guerre de l’Allemagne impériale 1914-1918 - sa thèse de « l’aspiration à l’hégémonie mondiale » de l’impérialisme allemand, assuré d’un consensus intérieur exceptionnel incluant le puissant parti social-démocrate (SPD), s’est en effet imposée malgré des assauts académiques répétés.
Cette propagande récemment relayée, via un éditeur allemand, par l’économiste Philippe Simonnot [Non, l’Allemagne n’était pas coupable, Notes sur la responsabilité de la Première Guerre mondiale, édition bilingue, français-allemand] a médiatisé des historiens adaptés à ses objectifs. En France, le médiéviste Nicolas Offenstadt, qui a troqué sa spécialité pour « les mémoires » de la Grande Guerre, prescrit, pour « en finir avec dix idées reçues sur la guerre de 14-18 », de tordre le cou aux « interprétations marxistes des origines de la guerre [qui], derrière les réflexions de Lénine sur l’impérialisme comme stade suprême du capitalisme, allouent une place centrale aux rivalités économiques accentuées par la baisse tendancielle du taux de profit, et au caractère prédateur des milieux industriels » [Le Monde, 4 novembre 2013]. En « Occident » (France comprise), Christopher Clark, professeur à l’université de Cambridge, spécialiste d’histoire culturelle du XIXe siècle, d’histoire religieuse et d’histoire de la Prusse depuis 1600, s’est hissé depuis 2012 au vedettariat « européen » avec Les Somnambules. Été 1914 : comment l’Europe a marché vers la guerre, distribuant les mauvais points (russo-serbes) et les bons points (allemands). Aussitôt traduit, cet ouvrage a bénéficié d’une campagne mondiale qui rappelle celle du Livre noir du communisme (1997).
Ce courant a pris pour tête de Turc l’affreux « nationaliste » buté Raymond Poincaré, sans préciser que celui-ci avait été l’instrument de son
capital financier national, comme ses pairs des autres belligérants, à commencer par le pangermaniste Gustav Stresemann, porte-parole de la grande industrie allemande que l’historiographie « européiste » a transformé en Saint-Père de l’Europe. C’est en effet le Comité des forges en général, la dynastie de Wendel en particulier, qui firent de Poincaré un élu et un homme politique clé, comme nombre de ses contemporains (tel Albert Lebrun) et successeurs français (tel Robert Schuman).

La guerre du Comité des forges, du Comité des houillères et de la haute banque
La seule lecture de Bel-Ami de Maupassant révèle que c’est la Banque de Paris et des Pays-Bas qui décida de conquérir le Maroc et en obtint les moyens de l’État. Il suffit de dépouiller les procès-verbaux du conseil général de la Banque de France, consultables en ses archives, pour saisir que ce club des financiers du coup d’État du 18 Brumaire de Bonaparte dirigeait depuis sa fondation (1802) l’État, via le ministère des Finances. Mais l’historiographie dominante nie le rôle décisionnaire du capital financier, pour l’imputer aux politiques et aux militaires, responsables, en période d’activité, de l’achat d’armements par les États français et étrangers, et gratifiés à leur retraite de luxueuses sinécures par les groupes financiers concernés.
« La volonté de paix prêtée au capital financier, au sein des grandes puissances – thème majeur de la campagne contre “les réflexions de Lénine” et contre “les somnambules” […] hantés par des chimères mais aveugles à la réalité de l’horreur qu’ils s’apprêtaient à déchaîner sur le monde » (Clark), déboucha en effet, sur fond de crise et de rivalités économiques insurmontables, sur « un partage et […] un repartage du monde ». La décennie précédant l’explosion de 1914 avait illustré, par l’ampleur des conflits inter-impérialistes surgis en toutes zones, « la transition du partage pacifique au partage non pacifique » [Lénine, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme. Essai de vulgarisation] : la violence des guerres économiques coloniales ou « périphériques » (dans l’Europe balkanique) annonça « l’horreur » qui allait suivre. L’extermi­nation des Hereros (dans l’actuelle Namibie) n’avait pas relevé du seul général prussien Lothar von Trotha. Helmut Bley, pionnier de l’étude de ce génocide de 1904-1905, cite la Deutsche Südwestafrikanische Zeitung, porte-parole du grand capital colonial, pressée (le 2 mai 1906) d’appliquer à la Russie, riche Ukraine en tête, le « droit du plus fort » labellisé par le modèle africain : « Qu’est-ce qui nous empêche de rapporter [le] principe [du] droit du plus fort non seulement à la politique coloniale, mais à l’ensemble de la politique ? Est-il pire d’étendre nos territoires et de les développer aux dépens des Blancs inférieurs à nous [les sous-hommes slaves] qu’aux dépens de Noirs sans défense ? L’Allemagne est surpeuplée : pourquoi son drapeau devrait-il flotter sur les rives sableuses d’Angra Pequena et de Swakopmund et non sur les fermes des steppes faiblement peuplées mais très productives de la Russie centrale et méridionale ? » Comme l’a observé Elikia M’Bokolo, spécialiste de l’Afrique, l’expropriation coloniale, quels qu’en fussent les artisans et bénéficiaires, en Belgique, France, Allemagne, Royaume-Uni, etc., avait anticipé toutes les atrocités des deux guerres mondiales.
Il n’y a pas eu d’équivalent français aux études précoces du cas allemand par Fischer et par Gerald Feldman, dont le remarquable tableau des classes sociales en guerre a démontré l’hégémonie des « chefs de l’industrie lourde » sur les politiques et sur « les chefs de l’armée », qu’ils caseraient bientôt dans leurs conseils d’administration. Le retard n’a pas été rattrapé, l’évolution droitière du corps académique bloquant depuis les années 1980 l’histoire de l’impérialisme français. Le rôle joué dans l’entrée en guerre, la conduite du conflit, les conditions de sa conclusion et ses suites, par le trio décisionnaire Banque de France, Comité des forges et Comité des houillères n’est guère traité.
C’est ce trio, constitué entre 1802 et le Second Empire, qui avait avant-guerre guidé l’État dans toutes ses entreprises extérieures. C’est lui qui, sous le paravent de l’hyper-développement des attributions étatiques, fixa au plus menu détail l’organisation de l’exploitation, usant des services des éléments les plus droitiers de la CGT de Jouhaux et de la SFIO. Albert Thomas, théorique sous-secrétaire d’État à l’Artillerie et aux Munitions, qui depuis 1915 servait directement « l’orgie de profit » du capital le plus concentré (formule que Feldman applique au cas allemand) eut fin 1916 cet accès de franchise sur l’impuissance de l’État où ses tuteurs lui avaient assigné un strapontin : « nous sommes obligés de payer les prix qu’ils exigent ; malgré nos négociations, malgré nos retards, malgré nos sommations, ne pouvons rien obtenir […] ; il faut céder, céder le plus rapidement possible pour ne pas amener des retards et pour créer l’enthousiasme de l’industrie indispensable ». En juin, un des grands bénéficiaires de la guerre, personnage si typique d’une relation franco-allemande faite de rivalités et d’entente en temps de paix comme en temps de guerre, François de Wendel, avait cyniquement déclaré à la Chambre : « l’État est à l’heure actuelle dans l’impossibilité absolue de se substituer à l’industrie privée, et dans ces conditions, force lui est bien de se servir des moyens qu’il a à sa disposition » [Journal Officiel des débats, 9 juin 1916]. C’est le même trio qui, depuis 1914, exposa à l’ectoplasme étatique comment, en cas de victoire, « contribuer à l’expansion économique de la France sur les marchés du monde » et « bannir chez [les Alliés] l’étiquette teutonne ». C’est lui qui fixa jusqu’au tracé des nouvelles frontières, « la paix dure » du traité de Versailles, avant d’empêcher le même État-berger de le mettre en œuvre, la modification du rapport des forces avec les deux impérialismes dominants, américain et allemand l’exigeant désormais.
François de Wendel, véritable roi de France, cumula au sortir de la guerre la présidence « du puissant Comité des forges, 7, rue de Madrid » (y succédant à Eugène Schneider) et la régence de la Banque de France. Lui et les siens établirent les règles de la paix puis de la guerre suivante, qui ne résulta pas non plus des fantasmes de somnambules. Ses héritiers et leurs pairs conservent une puissance similaire, symbolisée par un récent président du principal syndicat patronal, le MEDEF, héritier de la Confédération générale de la production française (CGPF) et du Conseil national du patronat français (CNPF). Il serait temps, alors que « l’européisme » célèbre l’Europe de la paix où la guerre gronde – autour de l’Ukraine, comme en 1914 et 1939 – de reprendre l’étude des véritables décideurs et bénéficiaires de la première guerre générale de l’impérialisme.

*Annie Lacroix-Riz, est historienne.
Elle est professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université Paris-VII-Diderot.

La Revue du projet, n° 41, novembre 2014

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26 novembre 2014 3 26 /11 /novembre /2014 00:16
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20 novembre 2014 4 20 /11 /novembre /2014 12:36
La nécrose

Posté le 20 novembre 2014Soyez le premier à réagir

Le virus Ebola vint de donner la mort à plus de cinq mille personnes ; les barbares de Daesh égorgent, tuent, violent en se réclamant d’une religion qu’ils salissent chaque jour de leurs crimes ; des multinationales, des banques et des fonds financiers se vautrent dans la mer d’impunité des paradis fiscaux, tandis que les peuples sont soumis à l’enfer de l’austérité, du chômage et de la pauvreté qui, partout, bat des records. Un important rapport des experts du climat alerte sur l’impérieuse nécessité de mettre en œuvre des réorientations sérieuses de nos systèmes productifs et sans doute des manières de consommer. Des économistes alertent sur les risques d’une nouvelle crise financière mondiale. Chacun à leur façon, dans des conditions d’extrêmes difficultés, les peuples kurdes et palestiniens, se battent pour être reconnus et pouvoir exister. Les Etats-Unis connaissent une nouvelle donne avec la victoire des républicains au Congrès, avec des conséquences mondiales. Se discutent, à l’abri des regards, des traités de libre-échange avec le Canada et les Etats-Unis qui auront de lourdes conséquences sur nos vies. Les tensions montent aux limites de l’Union européenne et de la Russie. Un climat de guerre froide marque la dernière réunion du G20. Nous pourrions ajouter encore à cette liste d’autres sujets fondamentaux, essentiels pour l’organisation de nos sociétés. Ils appelleraient débats, élaborations de choix politiques, économiques, géopolitiques. S’ils étaient discutés, ils feraient l’objet de points de vue et de controverses dans nos assemblées, comme dans la rue, les bistrots, à la radio et à la télévision. Nous aurions de riches débats, nos concitoyens agiraient, s’organiseraient, se doteraient de projets collectifs.

Or, pendant que les événements cités plus haut se déploient, de quoi a-t-on parlé ? D’une Nabilla devenue le centre du monde pour une affaire de poignard blessant son ami. Puis d’un déjeuner dans un restaurant entre une haute personnalité de l’Etat et un ancien premier ministre, venu paraît-il demander au premier d’enfoncer l’ancien Président de la République pour l’empêcher de se présenter à la prochaine élection présidentielle dans… trois ans. A cette occasion, nombreux sont nos concitoyens qui ont découvert que ce M. Jouyet, secrétaire général de la présidence de la République, avait deux maîtres à la fois : l’ancien et l’actuel Président de la République. Découvert aussi qu’il valait mieux ne pas lui confier de secrets. Il aura du mal à l’avenir à inspirer confiance à d’autres chefs d’Etat ou de gouvernement avec qui il doit discuter, pas plus qu’avec les ministres, les militaires ou la hiérarchie du ministère de l’intérieur.

Alors que N. Sarkozy avait réduit la politique à une affaire de « crocs de boucher », de karcher pour les cités, de « travailler plus » pour les ouvriers, voici que M. Hollande envoie son plus important collaborateur discuter de la longueur de la lame du poignard avec lequel il égorgera son prédécesseur, tout en poursuivant méticuleusement l’opération qui lui permettrait d’être face à Mme Le Pen au second tour de l’élection présidentielle. Voilà où ils en sont ! Et de fait, le seul gagnant est l’extrême-droite qui prospère, au cœur de la nécrose de la démocratie, de l’organisation d’un incroyable brouillage des repères, de l’étouffement de toute pensée progressiste. Il est d’ailleurs vraisemblable qu’une partie non négligeable de la bourgeoisie considère, comme dans d’autres temps, cette nouvelle extrême-droite comme une bouée de sauvetage du capital.

Le dernier scandale en date est l’énorme différence de traitement d’un meeting d’une droite extrême contre la loi Taubira, permettant à N. Sarkozy de se renier en boucle dans les radios-télévisions et celui de plusieurs manifestations rassemblant cent mille personnes contre l’austérité.

Nous appelons à résister à cette régression intellectuelle, culturelle, politique. Laisser faire serait se condamner à ne plus pouvoir élaborer ensemble un projet collectif, en renonçant à trouver les chemins d’un nouveau destin commun à l’opposé de celui des simplismes, des populismes rances, des haines racistes, d’un déclinisme abêtissant. Que les médias enfin ouvrent grand les portes d’un pluralisme culturel, politique, historique, scientifique, qu’ils cessent de valoriser les pulsions, les émotions, au lieu de l’intelligence et de la pensée. Qu’on fasse réellement de l’éducation et de la formation, tout au long de la vie, un grand objectif national et européen. Qu’un débat s’instaure sur les nécessités de l’avenir du point de vue de la vie humaine, de l’environnement, de l’intérêt général, et non plus à partir de normes comptables, servant de paravent à tous les mauvais coups contre le bien commun.

Mais ce que révèle, une fois de plus, cette pitoyable affaire « Fillon-Jouyet », c’est ce système présidentiel à bout de souffle, où ne prime que la recherche de la réélection dans le cadre d’une soumission de plus en plus grande aux institutions européennes et aux marchés financiers. Pour se faire réélire ou se maintenir au pouvoir, tous les coups, toutes les manœuvres, toutes les tromperies sont permis, au point de faire de notre beau pays un marécage, dans lequel surnagent de puissants crocodiles aux dents longues, pendant que le peuple souffre et souffre toujours plus. Un peuple qui doute aussi de plus en plus. Il serait criminel de le laisser dans les dramatiques impasses du découragement et de la désespérance. Lui permettre de prendre en main son avenir à partir d’un nouveau projet démocratique, d’une nouvelle République, devient l’un des enjeux décisifs pour reconstruire un avenir commun, progressiste et écologiste.

Cela nous confère, avec d’autres, la responsabilité des débats et de l’action pour ré-ouvrir les chemins d’une marche en avant vers la civilisation.

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20 novembre 2014 4 20 /11 /novembre /2014 03:59
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20 novembre 2014 4 20 /11 /novembre /2014 03:07
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19 novembre 2014 3 19 /11 /novembre /2014 19:50
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14 novembre 2014 5 14 /11 /novembre /2014 22:27

Laurent Mauduit
« Comment les économistes médiatiques nous enfument »

Laurent Mauduit est cofondateur de Mediapart, journaliste économique, d’abord à Libé puis au Monde. Dans Les Imposteurs de l’économie (éd. Jean-Claude Gawsewitch, 2012), il analysait et dénonçait les connivences entre les « grands médias » et les économistes néolibéraux, devenus grands gourous médiatiques de la pensée unique. Dans son livre À tous ceux qui ne se résignent pas à la débâcle qui vient (éd. Don Quichotte, 2014), il boucle la boucle en expliquant, preuves à l’appui, comment le peuple de gauche s’est fait avoir.

Dans Les Imposteurs de l’économie, vous décortiquez le système des « économistes » derrière lequel se cachent les financiers. Depuis cette analyse, les noms ont peut-être un peu changé, mais les pratiques sont-elles encore là ?

Le livre a secoué certains milieux intellectuels. J’y raconte la consanguinité entre les économistes les plus médiatisés, censés être des intellectuels travaillant à l’Université, et qui deviennent en fait des agents de propagande des banques et des assurances placés au cœur du système et du politique. Ça, ça n’a quasiment pas changé.

Quand il y a une crise, il est très important que les citoyens puissent entendre la parole de gens qui ont sur leur matière des points de vue différents mais indépendants. Or beaucoup d’entre eux ont été corrompus précisément par le système qui a conduit à la crise. En théorie, la loi protège l’indépendance des universitaires. En clair, elle leur interdit de siéger dans le conseil d’administration d’une entreprise privée ou d’avoir une mission rémunérée par celle-ci sans avoir eu l’autorisation préalable de leur supérieur hiérarchique, ce qui n’est jamais fait. Il y a une sorte de jurisprudence qui s’est installée pour une cinquantaine d’économistes, une sorte de système de corruption généralisée. Ils sont entre 40 et 50 économistes surmédiatisés (sur 3 000 ou 4 000 économistes en France, scandalisés voire traumatisés par ces pratiques) à s’être transformés en lobbyistes de leurs employeurs privés. Le plus connu d’entre eux, Daniel Cohen, a été embauché par la banque Lazard, LA banque d’affaires du capitalisme de connivence français, qui est au cœur de tous les deals financiers et industriels depuis vingt ans. Il gagnait, en 2011, entre 10 et 20 fois plus que ce qu’il gagne à l’École normale supérieure (ENS) !

La formation des économistes est-elle en cause ?

Il y a une OPA de la finance sur les milieux intellectuels et c’est un danger. La loi de 2006 a autorisé les grandes universités à créer des fondations et des chaires financées par les grands groupes, comme L’Oréal, Axa, Total, BNP Paribas, Crédit agricole… C’est une bombe logée au sein de l’université française qui risque de conduire à un éclatement de l’université dans les disciplines économiques : avec une université de luxe sous la coupe du privé disposant de rémunérations considérablement supérieures à celles de la fonction publique ; et une université du pauvre abandonnée au public avec des professeurs sous-payés. Alors que le traitement d’un professeur en fin de carrière avoisine les 5000 euros par mois, les bénéficiaires d’une chaire sénior à l’École d’économie de Toulouse, très liée au privé, ont une rémunération trois à quatre fois supérieure. D’évidence, l’indépendance de la recherche est en danger.

Pourquoi et comment ces économistes ont-ils pris un tel pouvoir ?

Au cours de mon enquête, j’observe aussi qu’une partie des journalistes est dans ce même système de corruption. Je prends l’exemple d’une grande émission qui est totalement à pensée unique, la pensée unique néolibérale, qui est C dans l’air, d’Yves Calvi. Les seuls économistes invités sont précisément ceux dont je parle dans mon livre, ceux qui siègent au CA des banques, etc. et qui, de fait, médiatisent « l’économie » de leurs clients. Ils sont invités non-stop, partout, dans tous les médias. On ne voit qu’eux pratiquement, on n’entend qu’eux, ils nous expliquent la crise et ses solutions à leur manière, néolibérale. Un scandale. Parmi ceux que l’on entend et voit partout, il y en a qui sont présentés comme économistes alors qu’ils ne le sont même pas, comme Marc Fiorentino qui détenait lui-même une société de placement en Bourse et qui avait fait l’objet de trois sanctions de l’Autorité des marchés financiers. Craignant qu’on lui retire son agrément, il a dû changer l’objet de sa société. Ce qui est très grave, c’est qu’une grande partie des journalistes économiques s’est couchée et a accepté ces mœurs. Un naufrage…

Comment expliquez-vous cette dérive, ce manque de pluralisme ?

Une des raisons pour lesquelles on n’entend pas les différences, le pluralisme, c’est que la grande presse l’interdit. On sort de la Libération avec des principes de presse édictés par le Conseil national de la résistance, dont l’indépendance de la presse, et tous les journaux se construisent sur ce modèle-là. Chacun à sa façon crée les conditions de son indépendance. Et que vit-on dans le courant des années 2000, avec une tendance qui s’accélérera sous Sarkozy ? La remise en cause de ce principe. C’est l’histoire du Monde, de Libé, des Échos, de toute la presse quotidienne nationale. On assiste d’abord à une normalisation économique. Les formes de propriété sont balayées, les journaux sont rachetés, croqués par des oligarques, et après cette normalisation économique suit une normalisation éditoriale, où des journaux, sans être corrompus, deviennent des journaux sans âme, vidés de leur contenu. Cette double normalisation de la presse accompagne la normalisation des économistes, l’OPA de la finance sur le monde académique et économique, et fait que la presse n’est plus le lieu du débat pluraliste en économie. On est en fait dans une société assez proche de celle du Second Empire. Regardez ce qui se passe sous Napoléon III : un pouvoir fort, pas de contre-pouvoir, le Parlement est méprisé, la presse est rachetée par des oligarques… Je pense qu’on n’est pas dans un État de droit ; je pense que la France est un pays malade et que ce système de remise au pas de la presse et des économistes a été beaucoup plus loin que dans d’autres démocraties… Imaginez-vous qu’aux États-Unis, pays libéral s’il en est, le plus grand quotidien économique soit la propriété du plus grand patron du pays ? On est dans un système de capitalisme de la barbichette : « Je te tiens, tu me tiens, on se rend des services mutuels et les journalistes ne vont pas nous emmerder ! »

On ne comprend pas pourquoi les politiques, et notamment un PS à l’agonie, continuent de mener ces politiques-là…

Je pense qu’il y a deux réponses. Un, le basculement progressif des années 80-90 vers un capitalisme plus tyrannique a fait que le réformisme classique a été asphyxié. Hollande reprend le flambeau là où Jospin l’a laissé : en 2002, Jospin, arrivé en 1997 avec un programme très à gauche, dira : « Mon projet n’est pas socialiste. » Hollande, lui, passe carrément de l’autre côté, où le réformisme n’a plus sa place. Il y a une prééminence totale du capital sur le travail.

Seconde réponse : dans ce mouvement-là, la corruption a gagné jusque dans les rangs du PS et une partie du personnel politique a été totalement gangrénée par le camp adverse ! Regardez sur qui s’appuie François Hollande : Jean-Pierre Jouyet dont toutes les convictions sont à droite, qui pense « qu’il faut aller vers davantage de flexibilité et des boulots qui ne sont pas forcément payés au Smic », dont les réseaux personnels sont des amitiés avec les banquiers d’affaires. Emmanuel Macron, devenu ministre de l’Économie et remplacé en tant que conseiller économique de Hollande par Laurence Boone, membre du Cercle des économistes (l’un des cénacles mondains et parisiens de la pensée unique), chef économiste chez Bank of America Merrill Lynch, puis dans le groupe du milliardaire François Pinault (qui estimait que le Président n’en faisait pas assez en faveur des milieux patronaux)… Il y a une porosité très forte entre certains milieux socialistes et les milieux financiers qui fait que certains d’entre eux ne se posent même plus la question. Ils sont dans une bulle et ne devinent même pas les souffrances sociales du pays.

Le Parti socialiste se retrouve à gérer un capitalisme qui ignore le compromis social. Il y a donc un effet d’essoufflement et on assiste sans doute à la mort d’un parti vieux d’un siècle. Il y a un autre aspect : c’est que cette mort intervient dans un système français très oligarchique, et ça a à voir avec nos économistes corrompus. Quelques oligarques professent les mêmes fausses évidences néolibérales quelles que soient les alternances. Je les appelle les « intellectuels essuie-glace » parce que, que ce soit la gauche ou la droite, eux, ils restent toujours en place. De ce point de vue-là, l’histoire d’Attali et de son bras droit Emmanuel Macron est révélatrice. Le premier rapport Attali paraît en janvier 2008 alors que la crise est déjà visible. Écrit par Macron – c’est lui le rapporteur, c’est lui qui tient la plume –, il explique que la France devrait suivre l’exemple des « grands pays qui ont su faire des efforts » : le Portugal, l’Espagne et la Grèce ! L’alternance arrive et Macron change de train. Je le rencontre en septembre 2011 et il me dit : « Moi, je suis prudent. Jean-Pierre Jouyet (ex-ministre de Sarkozy, qui faisait alors campagne pour Hollande) est maladroit. Lui et moi, dans l’opinion publique, on est toxiques pour Hollande, il ne faut pas qu’on nous voie. » Ça m’intrigue quand il me dit ça. Mais il y a plein d’autres journalistes qui voient qu’Hollande travaille avec Macron au moment même où il dit : « Mon adversaire, c’est la finance ! » On aurait dû être plus vigilants. Le reniement, la trahison, la volte-face de Hollande étaient déjà perceptibles, et c’est au cœur même de cette histoire d’économistes corrompus. Notre système, une démocratie anémiée, sans contre-pouvoir, fait que l’oligarchie est particulièrement forte. Même le prix Nobel d’économie Paul Krugman, démocrate modéré, écrit dans le New York Times* : « Ce qui me choque chez Hollande, c’est qu’il souscrive désormais aux doctrines de droite pourtant discréditées. Comme les autres, il s’est soumis, soumission qui vire désormais à la faillite intellectuelle. »

Et ces idées discréditées, celles que la droite a toujours défendu et qui constituent le credo de Hollande, vous les connaissez : c’est que la dette publique est trop forte.

C’est l’un des exemples types des ravages de la pensée unique. Les Français vivent avec l’idée qu’on leur serine à longueur d’émission : le pays vit au-dessus de ses moyens. On dépense trop, les dépenses sociales sont trop importantes, donc il faut que chacun fasse des économies, et l’État lui-même… d’où les 50 milliards d’euros d’économies, un montant totalement hors normes. En fait, quand on étudie les chiffres – ceux du rapport de Gilles Carrez (UMP) en 2011–, ils montrent que s’il n’y avait pas eu de baisse d’impôt de 2000 à 2010, la dette publique serait à 60 %. On serait un bon élève, juste au plafond du critère de Maastricht, pas besoin de plan d’austérité. Or ces baisses d’impôts, c’est quoi ? C’est à 60 % des baisses d’impôts sur le revenu. Par définition, ça touche les 50 % des Français qui ont le plus d’argent. On a donc assisté sur dix ans à un immense système de transfert de revenus : les riches s’enrichissent et on veut le faire payer aux pauvres sous la forme d’un plan d’austérité. Je pense qu’on vit la mort de la gauche, et que Hollande a promu au sommet les fossoyeurs, celui – Valls – dont Montebourg disait : « Il n’a qu’un pas à faire pour passer à l’UMP. » Il n’y a plus aucune différence.

On est quand même étonnés qu’il n’y ait pas un économiste ou un politique qui s’élève contre ce système, même si ça commence à râler chez les frondeurs…

Ce qui est quand même rassurant, c’est que la grande collectivité des économistes a résisté à cette évolution-là. La grande masse a vécu cette évolution avec indignation et il y a des poches de résistance, Attac, Les Économistes atterrés qui proposent des solutions différentes, plus adéquates.

CATHERINE SINET
avec THIBAULT PRÉVOST

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