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9 décembre 2014 2 09 /12 /décembre /2014 21:21

Les États-Unis sont un État terroriste de premier plan, par Noam Chomsky

Par Noam Chomsky - 21 octobre 2014

« ICH » – « TeleSur » – Un sondage international a révélé que les États-Unis arrivaient largement en tête de « la plus grande menace actuelle pour la paix dans le monde », loin devant le Pakistan classé second, aucun autre pays ne pouvant rivaliser.

Imaginez que la une de la Pravda fasse état d’une étude du KGB passant en revue les principales opérations terroristes conduites par le Kremlin à travers le monde, dans le but de déterminer les facteurs ayant conduit à leur succès ou à leur échec, et finalement concluant que, malheureusement, les succès ont été si rares qu’il convient de quelque peu repenser leur politique. Supposez que l’article se poursuive par une citation où Poutine déclare qu’il a demandé au KGB de mener ces recherches afin de trouver des exemples de «financement et de fournitures d’armes à une insurrection dans un pays, qui aient finalement porté leurs fruits. Et ils n’ont pas pu trouver grand-chose. » De sorte qu’il soit devenu réticent à poursuivre de tels efforts.

Si, scénario presque inimaginable, un tel article devait paraître, les cris scandalisés et les hurlements d’indignation s’élèveraient jusqu’au ciel, et la Russie serait sévèrement condamnée – ou pire – non seulement pour ce violent dossier terroriste ouvertement reconnu, mais aussi pour les réactions de ses dirigeants et de sa classe politique : parfaite indifférence, sauf pour la question de l’efficacité du terrorisme d’État russe et des possibilités d’amélioration de ses méthodes.

Il est en effet bien difficile d’imaginer qu’un tel article puisse voir le jour, sauf que c’est ce qui vient d’arriver – ou presque.

Le 14 octobre, le principal article du New York Times faisait état d’une étude de la CIA passant en revue les principales opérations terroristes conduites par la Maison Blanche à travers le monde, dans le but de déterminer les facteurs ayant conduit à leur succès ou à leur échec, et finalement concluant que, malheureusement, les succès ont été si rares qu’il convient de quelque peu repenser leur politique. L’article continuait par une citation où Obama déclare qu’il a demandé à la CIA de mener ces recherches afin de trouver des exemples de « financement et de fournitures d’armes à une insurrection dans un pays, qui aient finalement porté leurs fruits. Et ils n’ont pas pu trouver grand-chose. » De sorte qu’il est devenu réticent à poursuivre de tels efforts.

Il n’y eut pas de cris scandalisés, pas d’indignation, rien.

La conclusion semble tout à fait claire. Dans la culture politique occidentale, il est admis comme étant entièrement naturel et approprié que le chef de file du Monde Libre soit un état terroriste scélérat et proclame ouvertement sa position éminente dans de tels crimes ; et il n’est rien que de naturel et d’approprié dans le fait que le lauréat du prix Nobel de la paix et spécialiste libéral du droit constitutionnel [NdT : Obama a enseigné le droit constitutionnel à l'université de Chicago] détenteur des rênes du pouvoir soit seulement préoccupé de savoir comment conduire de telles actions plus efficacement.

Un examen attentif établit ces conclusions de manière très solide.

Cet article débute en citant des opérations américaines « de l’Angola au Nicaragua à Cuba ». Complétons donc un peu les omissions.

En Angola, les États-Unis se joignirent à l’Afrique du Sud pour apporter un soutien décisif à l’armée terroriste de l’UNITA de Jonas Savimbi et continuèrent à le faire après que Savimbi eut été franchement battu dans une élection libre surveillée avec soin, et même après que l’Afrique du Sud eut retiré son soutien à ce « monstre dont le désir de pouvoir avait conduit son peuple à une misère épouvantable », selon les mots de l’ambassadeur britannique en Angola Marrack Goulding, appuyé par le chef de la station de la CIA du tout proche Kinshassa qui avertissait que « ce n’était pas une bonne idée » de soutenir le monstre « à cause de l’ampleur des crimes de Savimbi. Il était terriblement brutal. »

Malgré des opérations terroristes étendues et meurtrières soutenues par les États-Unis en Angola, l’armée cubaine repoussa les agresseurs sud-africains hors du pays, les contraignit à quitter la Namibie occupée illégalement, et ouvrit la voie à des élections angolaises suite auxquelles Savimbi, malgré sa défaite, « rejeta en bloc l’avis partagé par 800 observateurs étrangers selon lequel le scrutin… était pour l’essentiel libre et juste » (New York Times), et continua sa guerre terroriste avec le soutien des États-Unis.

Les réussites cubaines dans la libération de l’Afrique et la fin de l’Apartheid furent saluées par Nelson Mandela quand il fut finalement libéré de prison. Un de ses premiers actes fut de déclarer : « Pendant toutes mes années en prison, Cuba a été une inspiration et Fidel Castro un puissant soutien … [les victoires cubaines] ont détruit le mythe de l’invincibilité de l’oppresseur blanc [et] ont inspiré les masses combattantes de l’Afrique du Sud … un tournant pour la libération de notre continent – et de mon peuple – du fléau de l’apartheid. … Quel autre pays peut faire état d’un désintéressement plus grand que celui que Cuba a montré dans ses relations avec l’Afrique ? »

Le chef terroriste Henry Kissinger, au contraire, était « hors de lui » face à l’insubordination de la « demi-portion » Castro qui devrait être « fracassé, » comme rapporté par William Leogrande et Peter Kornbluh dans leur livre Back Channel to Cuba (le Canal de communication officieux vers Cuba), s’appuyant sur des documents récemment déclassifiés.

En ce qui concerne le Nicaragua, inutile de nous étendre sur la guerre terroriste de Reagan, qui se poursuivit bien après que la Cour internationale de justice eut ordonné à Washington de cesser « l’usage illégal de la force » – ce qui est, de fait, du terrorisme international – et de payer des indemnités substantielles, et qu’une résolution du conseil de sécurité des Nations Unies qui appelait tous les pays (signifiant : les États-Unis) à respecter les lois internationales – ne fut bloquée par le droit de véto de Washington.

Il faut savoir, cependant, que la guerre terroriste de Reagan contre le Nicaragua – poursuivie par Bush 1er, Bush « l’homme d’État » – ne fut pas aussi destructrice que le terrorisme d’État qu’il a soutenu avec enthousiasme au Salvador et au Guatemala. Le Nicaragua avait l’avantage d’avoir une armée pour affronter les forces terroristes dirigées par les États-Unis, alors que dans les États voisins, les terroristes agressant les populations étaient les forces de sécurité armées et entraînées par Washington.

Dans quelques semaines nous commémorerons l’apogée des guerres terroristes de Washington en Amérique latine : le meurtre de six intellectuels latino-américains de premier plan, des prêtres jésuites, par une unité terroriste d’élite de l’armée salvadorienne, le bataillon Atlacatl, armé et entraîné par Washington, agissant sous les ordres explicites du Haut Commandement, avec un long palmarès de massacres des victimes habituelles.

Ce crime choquant du 16 novembre 1989 à l’université jésuite de San Salvador fut le point d’orgue de l’immense épidémie de terreur qui s’étendit à tout le continent après que John F. Kennedy eut fait passer la mission des militaires d’Amérique latine de « défense de l’hémisphère » – un vestige périmé de la seconde guerre mondiale – à « sécurité intérieure », ce qui signifiait guerre contre leur propre population. Les conséquences sont décrites succinctement par Charles Maechling, qui dirigea le programme de contre-insurrection et de défense intérieure des États-Unis de 1961 à 1966. Il décrivit la décision de Kennedy en 1962 comme une transition de « la tolérance face à la rapacité et à la cruauté des militaires latino-américains » à « une complicité directe » de leurs crimes, et à un soutien par les États-Unis des « méthodes des escadrons d’extermination d’Heinrich Himmler ».

Tout cela a été oublié, ce n’est pas la « bonne catégorie de faits ».

À Cuba, les opérations terroristes de Washington furent lancées dans toute leur rage par le président Kennedy afin de punir les Cubains d’avoir repoussé l’invasion américaine de la Baie des Cochons. Comme décrit par l’historien Piero Gleijeses, JFK « demanda à son frère, le procureur général Robert Kennedy, de diriger le groupe inter-agence qui supervisa l’opération Mongoose (Mangouste), un programme d’opérations paramilitaires, de guerre économique et de sabotage qu’il lança à la fin de l’année 1961 pour faire connaître à Fidel Castro les “terreurs de la Terre” et, plus prosaïquement, pour le renverser. »

L’expression « terreurs de la Terre » est tirée d’une citation de l’associé de Kennedy et historien Arthur Schlesinger dans sa biographie quasi officielle de Robert Kennedy, qui était en charge de mener la guerre terroriste. RFK informa la CIA que le problème cubain était « la priorité principale du gouvernement des États-Unis – tout le reste [était] secondaire – et qu’il ne fallait épargner ni le temps, ni les efforts, ni les effectifs » pour renverser le régime de Castro et jeter les « terreurs de la Terre » sur Cuba.

La guerre terroriste lancée par les frères Kennedy n’était pas une mince affaire. Elle impliqua 400 Américains, 2000 Cubains, une flotte privée de hors-bord et un budget annuel de 50 millions de dollars géré par une filiale de la CIA à Miami, fonctionnant en violation du Neutrality Act et, probablement, de la loi interdisant les opérations de la CIA sur le sol américain. Les opérations incluaient la pose de bombes dans des hôtels et des installations industrielles, l’envoi par le fond de bateaux de pêche, l’empoisonnement de récoltes et du bétail, la contamination du sucre exporté, etc. Certaines de ces opérations n’étaient pas explicitement autorisées par la CIA mais menées par les forces terroristes qu’elle finançait et soutenait, une distinction sans aucune différence dans le cas d’ennemis officiels.

Les opérations terroristes Mangouste furent menées par le Général Edward Lansdale, qui avait une expérience amplement suffisante de la conduite d’opérations de terrorisme américaines aux Philippines et au Viêt-Nam. Son programme pour l’Opération Mangouste militait pour « la révolte ouverte et le renversement du régime communiste » en octobre 1962, ce qui, pour « le succès final, nécessiterait une intervention militaire US décisive » après le travail de sape du terrorisme et de la subversion.

Octobre 1962 est, bien sûr, un moment très important de l’histoire moderne. Ce fut au cours de ce mois que Nikita Khrouchtchev fit parvenir des missiles à Cuba, déclenchant la crise des missiles qui est passée sinistrement près de la guerre nucléaire terminale. Les études académiques reconnaissent maintenant que la position de Khrouchtchev était en partie motivée par la prépondérance énorme des forces américaines après que Kennedy eut répondu à ses appels de réduction d’armes offensives en augmentant radicalement l’avantage des États-Unis, et en partie par la préoccupation concernant une possible invasion américaine de Cuba. Des années plus tard, le ministre de la Défense Nationale de Kennedy, Robert McNamara, a reconnu que les craintes de Cuba et de la Russie concernant une attaque avaient été justifiées. « Si j’avais été à la place des Cubains ou des Soviétiques, j’aurais également pensé ainsi », a observé McNamara lors d’une conférence internationale majeure sur le 40e anniversaire de la crise des missiles.

L’analyste politique Raymond Garthoff, hautement considéré, qui a de nombreuses années d’expérience directe des services de renseignement américains, rapporte que dans les semaines ayant précédé l’éclatement de la crise d’octobre, un groupe terroriste cubain opérant depuis la Floride avec l’accord du gouvernement américain avait mené « une audacieuse attaque par vedette rapide en mitraillant un hôtel cubain au bord de la mer près de La Havane où on savait que des techniciens militaires soviétiques se rassemblaient, tuant des Russes et des Cubains ». Et peu de temps après, continue-t-il, les forces terroristes attaquèrent des cargos britanniques et cubains et menèrent un nouveau raid sur Cuba, parmi d’autres, suite à l’intensification des actions décidée début octobre. À un moment tendu de la crise des missiles toujours non résolue, le 8 novembre, une équipe terroriste envoyée depuis les États-Unis fit sauter une installation industrielle cubaine après que les opérations Mangouste eurent été officiellement suspendues. Fidel Castro allégua que 400 travailleurs avaient été tués dans cette opération, guidée par « des photographies prises par des avions espions. » Les tentatives d’assassinat sur Castro et d’autres attaques terroristes continuèrent immédiatement après la fin de la crise, et s’intensifièrent de nouveau dans les années suivantes.

Il y a eu quelques mentions d’une partie plutôt mineure de la guerre de la terreur, les nombreuses tentatives d’assassinat de Castro, généralement écartées comme des manigances puériles de la CIA. En dehors de cela, rien de ce qui s’est passé n’a suscité beaucoup d’intérêt ou de commentaires. La première enquête sérieuse en langue anglaise de l’impact sur les Cubains a été publiée en 2010 par le chercheur canadien Keith Bolender, dans son Voices From The Other Side: An Oral History Of Terrorism Against Cuba (Voix de l’Autre Côté : une histoire orale du Terrorisme contre Cuba), une étude de grande valeur en grande partie ignorée.

Les trois exemples mis en évidence dans le rapport du New York Times sur le terrorisme américain sont uniquement la partie visible de l’iceberg. Néanmoins, il est utile d’avoir cet aveu important de la consécration de Washington aux opérations terroristes meurtrières et destructrices et de l’insignifiance de tout ceci pour la classe politique, qui accepte comme normal et approprié que les États-Unis soient une superpuissance terroriste, non soumise à la loi et aux règles de la civilisation.

Curieusement, le monde pourrait ne pas être d’accord. Un sondage international publié il y a un an par le Réseau Indépendant Mondial/Association Internationale Gallup (WIN/GIA) a fait le constat que les États-Unis sont classés loin en tête en tant que « plus grande menace à la paix mondiale aujourd’hui », loin devant le second, le Pakistan (sans aucun doute gonflé par le vote indien), aucun autre pays ne pouvant rivaliser.

Heureusement, ces informations insignifiantes ont été épargnées aux Américains.

Noam Chomsky est professeur (émérite) de l’Institut de Linguistique du MIT (Massachusetts Institute of Technology).

Source : Information Clearing House, le 21/10/2014

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

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1 décembre 2014 1 01 /12 /décembre /2014 16:56
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1 décembre 2014 1 01 /12 /décembre /2014 12:36
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30 novembre 2014 7 30 /11 /novembre /2014 11:12

Jean-Marie Harribey

Jean-Marie Harribey pour Alternatives Economiques

Derrière l’imposture de la « science » économique, qu’y a-t-il ?

Je salue à mon tour la publication de l’ouvrage de l’économiste australien Steve Keen, L’imposture économique, dont la nouvelle édition vient d’être traduite en français (Les Éditions de l’atelier, 2014, avec une préface de Gaël Giraud)[1]. Il propose une critique minutieuse de toutes les hypothèses et de tous les résultats de la théorie néoclassique qui a établi une domination sans partage sur l’enseignement universitaire, la recherche et les revues académiques, sans parler des médias. Ce livre procurera une véritable jubilation à tous ceux qui en ont marre de voir l’absence de rigueur logique chez les plus hautes sommités, pourtant récompensées par les titres, les honneurs et les places de pouvoir pour reproduire le monopole d’une discipline qui a tout du charlatanisme. Ladite science économique est une gigantesque imposture. Mais que cache cette imposture de nature intellectuelle, conceptuelle et épistémologique ? Cet ouvrage va-t-il jusqu’au bout de sa critique ? Essayons de voir cela en suivant les étapes principales du parcours auquel nous invite l’auteur.

1. La déconstruction de la « science » économique officielle

Le livre de Keen se compose de trois parties. Les deux premières montrent que les fondements de la théorie qu’on appelle néoclassique depuis le début du XXe siècle sont dépourvus de toute logique et sont même totalement incohérents. Non seulement les hypothèses retenues sont introuvables dans la réalité, mais les conclusions sont absurdes.

La « loi » de l’offre et de la demande n’est pas une loi

Le pont aux ânes de l’économie du café du commerce est la fameuse loi de l’offre et de la demande. Qui oserait la mettre en doute ? Pourtant, chacun des deux côtés de cette prétendue loi, censés se couper en un point déterminant le prix auquel s’équilibre le marché, souffre d’un vice congénital : l’impossibilité de passer d’un raisonnement mené à l’échelle individuelle (microéconomique) à un raisonnement global (macroéconomique).

Le problème examiné par Keen dans sa première partie est celui de l’agrégation des comportements individuels pour aboutir à un comportement global. Suffit-il d’ajouter les premiers pour définir le second ? Vieille question : la société est-elle la somme des individus ? Oui, répondent tous les économistes libéraux. Patatras, ce sont les meilleurs théoriciens néoclassiques qui, cherchant à démontrer la pertinence de cette assertion, ont abouti à démontrer le contraire. Et cela, pour la demande comme pour l’offre.

Du côté de la demande, on pourrait croire que, puisque la demande de consommation d’un bien par un individu évolue habituellement en sens inverse de son prix, le même phénomène pourrait être retrouvé au niveau de l’ensemble de l’économie : la demande globale d’un bien baisserait quand le prix monte. Faux, dit le théorème appelé « Sonnenschein-Mantel-Debreu », du nom des trois économistes qui, tels des kamikazes, s’étaient lancés dans les années 1970 dans la quête du Graal économique, et qui ont lucidement accepté de se faire hara-kiri. Pour que la loi de la demande soit vérifiée, il faudrait que tous les individus aient les mêmes goûts et préférences (impossible sauf à abandonner l’hypothèse d’indépendance des individus) et que la variation de leurs revenus ne modifie pas leurs préférences (impossible sauf à supposer que tous les revenus varient semblablement ou qu’il n’y a pas d’interférences entre les décisions des uns et celles des autres). La théorie de la demande globale suppose donc qu’il n’existe qu’un seul consommateur et qu’un seul bien. Idiot, comme Marx l’avait déjà dit en dénonçant cette « robinsonnade ». Résultat : la demande globale peut évoluer dans n’importe quel sens quand les prix varient ; par exemple elle peut augmenter quand le prix d’un bien de première nécessité augmente si les individus ne peuvent plus acheter que celui-là. La courbe de la demande globale n’est donc pas forcément décroissante, parce que l’« effet de revenu » peut contrecarrer l’« effet de substitution ». Les théoriciens de l’« équilibre général » ont dû admettre que, l’élasticité de la demande par rapport au prix n’étant pas toujours négative, la « loi » n’est vraie que si… on est déjà à l’équilibre… Dur, dur, une démonstration qui suppose le problème résolu.

Du côté de l’offre, on arrive aux mêmes incohérences. La théorie néoclassique dit que l’entreprise atteint son point optimum de profit lorsqu’elle égalise son prix avec son coût marginal. Mais pour que cette égalisation puisse être réalisée, il faut supposer que les coûts marginaux sont croissants, c’est-à-dire qu’il n’y a jamais de rendements croissants dus à des économies d’échelle, sinon cela impliquerait que toute entreprise aurait intérêt à augmenter indéfiniment sa production et donc à demander une quantité illimitée d’inputs. Pour contourner ces difficultés, les néoclassiques ajoutent d’autres hypothèses : existence de coûts fixes (les fonctions d’offre sont alors discontinues), accès limité (donc pas de libre entrée, l’une des conditions de la concurrence parfaite).

Le mythe de la concurrence parfaite

Le pire est à venir pour la microéconomie néoclassique : « Les producteurs s’efforcent de maximiser leur propre bénéfice – leurs profits – et non les bénéfices de la société. Ces deux intérêts – les consommateurs cherchant à retirer le maximum de bénéfice de leur consommation, les producteurs tentant d’obtenir le profit maximal de leur production – ne coïncident que si le prix de vente est égal à la variation de la recette que les producteurs obtiennent en vendant une unité supplémentaire, variation que les économistes appellent “recette marginale”. Le prix – le montant que les consommateurs sont prêts à payer – vous donne[2] l’”utilité marginale” obtenue par la consommation du dernier bien acheté. Et c’est seulement s’il est égal à la “recette marginale” obtenue par le producteur pour la toute dernière unité de production vendue que les bénéfices de la société seront égaux au gain individuel du producteur quand il vend ce bien. Cela ne peut advenir que si la “recette marginale” pour le produire équivaut à son prix. Seule la concurrence parfaite garantit ce résultat car une courbe d’offre n’existe que si le prix de vente est égal au coût marginal. Sans concurrence parfaite, bien qu’une courbe de coût marginal puisse être tracée, elle ne correspond pas à la courbe d’offre, et […] la quantité offerte sur le marché sera inférieure à la quantité qui maximiserait le bien-être social. » (p. 112). Il s’ensuit que « les coûts de production sont normalement constants ou décroissants pour la grande majorité des biens manufacturés, de telle sorte que la courbe de coût moyen et même celle de coût marginal sont normalement soit plates, soit décroissantes » (p. 140). Et Keen ajoute ironiquement que « cela ne pose aucun problème aux fabricants mais rend la vie impossible aux économistes néoclassiques, puisque la majorité de la théorie néoclassique dépend d’une courbe d’offre croissante » (p. 140).

La concurrence parfaite existe-t-elle alors ? Keen utilise l’apport de l’économiste italien Piero Sraffa[3] dont la critique date des années 1920 mais que les économistes dominants ont ignorée. Si les « facteurs de production » sont fixes à court terme, leur demande et leur offre ne sont pas indépendantes, donc on ne peut pas considérer les différents marchés comme indépendants. Mais, à l’inverse, si on retient l’hypothèse d’indépendance de la demande et de l’offre de facteurs, alors on ne peut avoir de facteur fixe.

Pas de théorie de la production, donc pas de théorie de la répartition

Les conséquences de ces inconséquences sont multiples. L’une des plus importantes est que l’échafaudage néoclassique s’écroule lorsqu’il s’agit d’expliquer la répartition des revenus. Depuis Joan Robinson, on sait que la productivité marginale du capital, censée rémunérer celui-ci, ne peut être connue sans la mesure du capital qui elle-même dépend du taux de profit, d’où un raisonnement circulaire et une impasse logique.[4] Et la première partie du livre de Keen s’achève par la réfutation du traitement du travail comme une marchandise. Les néoclassiques sont incapables d’expliquer le chômage autrement que par un arbitrage des individus en faveur du loisir et au détriment du salaire. La question posée par Keen est ravageuse : « Comment quelqu’un peut-il profiter du temps de loisir sans revenu ? […] En réalité, la seule “activité de loisir” à laquelle on peut consacrer plus de temps avec un revenu inférieur est le sommeil. » (p. 174).

Autrement dit, la rémunération de chacun en fonction de sa productivité étant une fiction parfaitement idéologique, il convient de renouer avec la vision de Smith, Ricardo et Marx en termes de rapports entre les classes sociales et considérer le système économique comme reposant sur la reproduction des conditions matérielles et sociales de son fonctionnement, et non pas comme un modèle d’échanges occultant ces dernières. « Pour pouvoir trouver les prix, il est tout d’abord nécessaire de connaître la distribution du revenu ; et chaque répartition différente du gâteau économique entre travailleurs et capitalistes se traduit par un échantillon de prix différent. […] Ce ne sont pas les prix qui déterminent la distribution du revenu, comme les économistes le présument, mais plutôt la distribution du revenu qui détermine les prix. À l’intérieur de certaines limites, la distribution des revenus est déterminée non par des mécanismes de marché, mais par l’état des pouvoirs politiques relatifs. » (p. 185). Plus loin : « C’est un phénomène social. » (p. 193).

2. L’impensable crise dans la théorie dominante

Une fois démontés chacun des éléments de base de la pseudo-science néoclassique, Keen s’attelle à montrer qu’elle ne peut pas penser la possibilité même des crises. A fortiori, elle se trouve désarmée quand il en survient une, surtout de la force de celle éclatée en 2007 qui a entraîné une « Grande Récession ».

Une épistémologie hors-sol

Pourquoi la crise n’est-elle ni pensable, ni pensée ? Tout concourt à cela. D’abord, les néoclassiques se moquent du réalisme des hypothèses. À un point érigé en doctrine par Milton Friedman qui est toujours passé au-dessus de cela car, disait-il, « une théorie doit être jugée uniquement par la justesse de ses prévisions, et non par le réalisme de ses hypothèses » (p. 196). Au moins, si c’était le cas ! Mais la prévision selon laquelle le marché conduit à l’équilibre et à la stabilité est régulièrement démentie.

Ensuite, la théorie néoclassique n’intègre ni le temps, ni l’incertitude de l’avenir. Dès lors, non seulement elle est imperméable aux nouvelles recherches scientifiques concernant la complexité et la possibilité du chaos, mais elle a même régressé par rapport à l’économie politique classique et à Marx dont le modèle est cyclique (p. 229-230, 252-255, 408).

Enfin, la théorie néoclassique est restée fidèle à l’idiot utile qu’était Jean-Baptiste pour qui il ne peut y avoir de déséquilibre entre l’offre et demande globales, donc pas de surproduction possible. C’est la célèbre « loi des débouchés » qui, comme la plupart des lois néoclassiques, est fausse, pour plusieurs raisons. Les marxistes et les keynésiens ont souvent insisté sur le fait que les revenus distribués à l’occasion de la production ne se transforment pas nécessairement en achats, s’il y a thésaurisation de la monnaie ou préférence pour la liquidité comme disait Keynes. À cela, Arghiri Emmanuel avait ajouté que certains revenus (les profits), étant distribués après la vente, ne peuvent se présenter comme pouvoir d’achat auparavant, surtout dans une économie capitaliste en croissance.[5]

Le capitalisme est une économie monétaire

Keen ne s’attarde pas là-dessus et met l’accent sur un autre point qui permet, à juste titre, de relier Marx, Schumpeter, Keynes et Minsky (p. 399 ; curieusement, il n’insère pas Kalecki dans cette liste) : le capitalisme est une économie monétaire, or l’accumulation implique une avance en monnaie, et si le crédit dépasse le besoin du système productif en monnaie supplémentaire, alors la porte est ouverte à la bulle financière et, invariablement, à l’explosion. La démonstration tient en quelques lignes (même si elle occupe les chapitres XII, XIV et XV de Keen) et elle est limpide : la demande (de consommation mais aussi d’investissement) est constituée par « la somme du revenu et de la variation de la dette » (p. 412).[6] Mieux encore, « la demande agrégée, dans une économie conduite par le crédit est donc égale au revenu (PIB) augmenté de la variation de la dette. Cette égalité rend la demande agrégée bien plus volatile que si le revenu était la seule source, car, alors que le PIB (et le stock de dette accumulée) varie relativement lentement, la variation du flux de la dette peut être brusque et extrême. De plus, si les niveaux de dette sont déjà élevés comparativement au PIB, la variation du niveau de la dette peut avoir un impact substantiel sur la demande. » (p. 376).

Mais attention, « la monnaie empruntée pour acheter des actifs [financiers existants] s’ajoute à la dette de la société sans pour autant augmenter ses capacités productives » (p. 378) et « le danger survient quand le taux de croissance de la dette devient le déterminant décisif de la demande globale – comme c’est le cas dans l’économie à la Ponzi que sont devenus les États-Unis » (p. 385). « Quand les crédits sont octroyés pour la consommation ou pour l’investissement, la dette peut rester sous contrôle. Mais quand les prêts sont accordés pour spéculer sur les prix des actifs, la dette tend à s’accroître plus rapidement que le revenu. Cette croissance entraine une fausse expansion économique, qui est condamnée à l’effondrement une fois la croissance de l’endettement interrompue – comme c’est le cas aujourd’hui. » (p. 393, voir aussi p. 438).

Trois enseignements peuvent être tirés. Le premier est la confirmation que la monnaie est endogène au système économique, elle est créée à sa demande.[7] Keen cite opportunément l’économiste circuitiste italien Augusto Graziani qui a réfuté l’idée que, dans une économie monétaire, la monnaie pouvait être une marchandise, car la monnaie se distingue du crédit par sa capacité à « être acceptée comme l’accomplissement final de la transaction » (p. 401).

Le deuxième est que la monnaie est indispensable à l’accumulation mais sa non-maîtrise peut conduire aux catastrophes. Ainsi, Keen pointe cette apparente contradiction entre le fait que « l’effondrement de la demande financée par la dette a été la cause tant de la Grande Dépression que de la Grande Récession » (p. 337) et « l’inclination du système financier à créer trop de dettes, conduisant le capitalisme à des crises périodiques » (p. 339).

Le troisième enseignement est celui apporté par Irving Fisher qui a radicalement modifié ses analyses après la crise de 1929 : « Il reconnut que le marché n’est jamais à l’équilibre, et que les dettes peuvent ne pas être remboursées, non seulement par quelques individus, mais même de manière massive. Ses raisonnements statiques laissèrent place à une analyse des forces dynamiques qui pouvaient avoir causé la Grande Dépression. » (p. 316).

La crise financière aurait-elle alors sa source au sein même de la finance et uniquement là, ou bien faut-il relier les perturbations de la finance à l’évolution des rapports sociaux dans le système productif ?

3. Où sont passés les rapports sociaux de production ?

Redisons-le, le livre de Keen est désormais indispensable sur la table de tout économiste sérieux. Et cela bien que l’examen minutieux que l’auteur propose dans ses deux premières parties soit déjà largement connu par ceux qui ont refusé la lobotomie imposée par l’idéologie dominante depuis quatre décennies. Nous disposons notamment, en langue française, des travaux remarquables de Bernard Guerrien[8] qui a depuis longtemps décortiqué les fictions de l’agent représentatif unique, des courbes de demande et d’offre, de la fonction de production et de l’équilibre général, ainsi que la trahison de Keynes par le modèle IS-LM de Hicks, dont la critique ne se réduit pas à celle faite par les néoclassiques[9]. Keen ne semble pas avoir non plus connaissance des travaux de l’école circuitiste française, constituant pourtant l’un des courants du post-keynésianisme auquel se rattache Keen, ni des travaux des marxistes contemporains, notamment de ceux de Gérard Duménil et Dominique Lévy[10] sur la crise du capitalisme américain, largement diffusés en anglais dans la littérature d’outre-Atlantique, ni de ceux de l’école de la régulation autour de la monnaie. La conséquence est que Keen se présente comme l’un des rares à avoir prévu la catastrophe de 2007. Sa bibliographie mériterait pourtant de s’ouvrir.

Quel lien y a-t-il entre la production et la finance capitalistes ?

Le paradoxe est que Keen mobilise la théorie du circuit du capital que l’on doit à Marx (que Keen considère meilleure que celle de Keynes) tout en faisant disparaître toute relation entre l’évolution du système productif (travail, productivité, rentabilité économique) et la fuite en avant de la financiarisation comme palliatif aux difficultés du capital.

Dans un livre dont la moitié au moins est consacrée à l’explication des crises et aux théories alternatives, le concept de capital fictif – avancé par Marx dans le Livre III du Capital – pour comprendre la financiarisation est inconnu[11], et les rapports sociaux n’apparaissent jamais sauf, indirectement, dans l’analyse de la formation des prix de production dans la lignée de Sraffa. Mais la transformation de la gestion de la force de travail menée par le capitalisme néolibéral, la baisse tendancielle des gains de productivité depuis un demi-siècle dans tous les pays capitalistes développés et ses répercussions en termes de rentabilité du capital[12] sont totalement absentes de ce livre foisonnant de références. Cette absence de relation avec le système productif l’empêche de voir que l’une des dimensions de la crise structurelle et de long terme est la difficulté à faire produire toujours plus de valeur sur une base matérielle en voie de dégradation ou d’épuisement, et par une force de travail dont l’exploitation s’est aggravée.

Pour le dire rapidement, peut-on parler de crise financière sans parler de crise du capitalisme, non pas au sens de crise finale, mais de crise d’un cycle du capitalisme, caractéristique d’une « Grande Dépression » (1929) ou d’une « Grande Récession » (2007) ?

Et c’est là que reparaît le paradoxe, sinon la contradiction, signalé plus haut. Keen admet toute la théorie de Marx sauf… la théorie de la valeur. Quand on sait que, pour Marx, toute l’analyse du capitalisme repose sur la théorie de la valeur, cette valeur qui est la finalité même du capital, on est curieux de lire l’argumentation.

L’économie politique mal traitée

L’argumentation fait l’objet de tout le chapitre XVII, l’avant-dernier du livre, qui débute par ces mots : « Pourquoi la majorité des marxistes ne sont pas pertinents, alors que presque toute la théorie de Marx l’est » (p. 454). En réalité, ce que veut dire Keen, c’est que le point de départ de Marx n’est pas pertinent. Il commence par un retour sur les classiques Smith et Ricardo qui avaient ébauché la théorie dite de la valeur-travail. La présentation qu’en fait Keen ne laisse pas de surprendre.

Je passe sur le fait que, selon Keen, toutes les écoles de pensée considèrent la valeur comme une « qualité intrinsèque de la marchandise » (p. 456), ce qui est inexact, tout au moins pour Marx qui a constamment insisté sur la nécessité de la validation sociale de la valeur[13]. J’en viens à la caricature qui est donnée de Smith et de Ricardo. Le premier est moqué pour avoir parlé de travail incorporé et de travail commandé, alors qu’il s’agit d’une intuition, certes formulée avec hésitation ou maladresse, qui va permettre ensuite de voir que l’exigence de valorisation du capital a une influence sur la fixation des prix. Et Keen assène ce jugement effarant : « Adam Smithétait forcé de concéder que le prix devait être suffisamment élevé pour payer non seulement les heures de labeur nécessaires pour fabriquer quelque chose, mais aussi pour payer un profit. » (p. 460, souligné par moi). Comme contresens, on ne fait pas mieux. Le contresens est d’imputer à Smith l’idée que la valeur se résume au paiement du salaire et qu’il avait fallu que ce pauvre Smith « en arrive à une théorie “additive” des prix : le prix d’une marchandise représente le travail additionné à celui des profits et celui de la rente. Il n’existait dès lors plus de relation entre la valeur et le prix. » (p. 460). Et Keen rajoute une couche de contresens : « Smith avait utilisé deux mesures de la quantité de travail contenue dans un produit : le “travail incorporé” et le “travail commandé”. Le travail incorporé correspond à la durée du temps de travail direct nécessaire pour produire en réalité une marchandise. Le travail, commandé, de l’autre côté, représente la quantité de travail qu’il est possible d’acheter en utilisant cette marchandise. » (p. 460, souligné par moi). Jamais Smith n’a réduit le travail incorporé au travail direct, et le travail commandé n’est pas égal au prix, il est égal au rapport prix/salaire horaire[14].

Keen ne traite pas mieux Ricardo que Smith : « Sa solution au dilemme prix/valeur reposait sur l’idée que le prix d’une marchandise n’inclue pas seulement le travail direct, mais également le travail nécessaire pour produire les outils. » (p. 461). Nouveau contresens : certes, Ricardo ajoute travail indirect et travail direct pour définir le travail incorporé, mais le « dilemme prix/valeur » n’a rien à voir avec cette simple addition. Le dilemme est ailleurs, d’où naîtra le fameux problème de la transformation des valeurs en prix de production : il s’agit de savoir comment la tendance à l’égalisation des taux de profit en régime de concurrence capitaliste fait s’écarter les prix monétaires de l’équivalent monétaire de quantités de travail incorporé dans chaque marchandise. Et, contrairement à ce que laisse entendre Keen, les intuitions de principe de Smith, Ricardo et Marx étaient fécondes, même si leur formulation est restée balbutiante tout en s’améliorant progressivement.

Marx, mode mineur…

Sur ces présupposés erronés, Keen entreprend ensuite de réfuter ladite théorie de la valeur-travail reformulée par Marx. Disons d’abord que Keen ignore un large pan de la littérature consacrée au sujet du passage de la valeur aux prix.[15] Il en reste à Samuelson et à Steedman. Le premier a conclu avec hauteur que Marx n’était qu’un « post-ricardien mineur » (p. 456). Le second a répété la conclusion de Staffa, c’est-à-dire qu’il n’était pas nécessaire de connaître les contenus en travail pour calculer les prix et le taux de profit, il suffit de connaître les quantités physiques de marchandises nécessaires pour produire d’autres marchandises. Ce qui est exact, mais qui ce n’enlève rien à la réalité du travail en amont, dixit Sraffa. Et Steedman lui-même écrit ailleurs : « La version en quantités physiques de l’approche par le surproduit ne dénie en rien l’existence d’un “surtravail”. Elle rend parfaitement évident que l’existence de l’exploitation (en son sens étroit) et l’existence du profit ne sont rien d’autre que les deux faces de la même médaille ; ce sont deux expressions, en travail et en monnaie, du surproduit physique. »[16]

Pourtant, Keen entreprend de trouver la faille de Marx dans le concept de valeur qui serait la cause de l’erreur concernant le passage de la valeur aux prix de production. Selon Keen, la force de travail n’est pas la seule source de valeur et de plus-value car « tous les facteurs de production constituent des sources potentielles de valeur » (p. 455 et 475). Un si gros livre pour en arriver à ce truisme directement issu de Say, repris en boucle par tous les livres d’économie, sauf dans Marx et dans Keynes[17] ! Et alors qu’un néoricardien parmi les plus renommés, Luigi Pasinetti, réfute cette identité entre tous les « facteurs » de production[18].

Suit dans le livre de Keen une longue série d’approximations et de contresens, indépendamment de ce qu’on sait aujourd’hui du problème dit de la transformation des valeurs en prix qui ne peut être formalisé comme Marx l’avait fait :

- Confusion entre richesse et valeur (p. 461, 471).

- Attribution à Marx que la valeur d’usage n’a aucune importance (p. 472), alors qu’il n’a cessé d’expliquer que la valeur d’usage est un « porte-valeur ».

- Attribution à Marx que le taux de plus-value ne changeait pas au cours du temps (p. 464), alors qu’il en avait fait une contre-tendance pour le taux de profit.

- Embrouillamini complet sur de la transmission de la valeur des machines au produit fini : Marx confondrait transmission de la valeur d’usage des machines et transmission de leur valeur d’échange. On reste rêveur devant le travestissement de la pensée de Marx auquel se livre Keen. Il cite Marx : « Les moyens de production qui perdent leur valeur d’usage ne perdent pas en même temps leur valeur, parce que le procès de travail ne leur fait en réalité perdre la forme primitive d’utilité que pour leur donner dans le produit la forme d’une utilité nouvelle. […] Il suit de là que le produit n’absorbe, dans le cours du travail, la valeur du moyen de production qu’au fur et à mesure que celui-ci, en perdant son utilité, perd aussi sa valeur. Il ne transmet au produit que la valeur comme moyen de production. » Et Keen transforme cela en : « La déclaration selon laquelle la valeur d’usage d’une machine réapparaît dans la valeur d’usage du produit tend à rendre égales la valeur d’usage de la machine et l’utilité rencontrée par les consommateurs achetant les biens que la machine produit. » (p. 475, souligné par moi pour montrer l’absurdité du rapprochement opéré).[19] La confusion est tellement grande que Keen commet ici un double contresens à propos de Marx : « Il n’y a pas de raison de supposer que la valeur perdue par la machine soit équivalente à la valeur qu’elle génère. » (p. 476). Primo, Marx dit que le procès de travail transmet une part de la valeur de la machine (mesurée comptablement par la dépréciation) et qu’elle ne génère aucune valeur supplémentaire. Deuzio, l’obsolescence, ou en sens inverse le fait de continuer à utiliser une machine au-delà de son temps d’amortissement financier, n’invalident en rien l’idée de la transmission.[20]

La conclusion sur la valeur donnée par Keen prête à sourire : « Aucune des nombreuses écoles de pensée hétérodoxes ne dispose d’une théorie cohérente de la valeur qui constitue une alternative à la théorie subjective défectueuse de l’économie néoclassique. Reste que même si elles ne disposent pas du concept central et organisateur qu’offre une théorie de la valeur, ces écoles de pensée alternatives offrent la promesse d’une théorie économique qui peut être réellement pertinente pour l’analyse et la gestion d’une économie capitaliste. » (p. 481). Après avoir, à juste titre, montré la pertinence des approches en termes monétaires de l’accumulation du capital, radicalement opposées à celles qui raisonnent en termes d’équilibre, il aurait été intéressant de voir en quoi la concurrence chère aux néoclassiques qui doit conduire, disent-ils, à l’équilibre optimal et stable, ne correspond en rien à la concurrence décrite par Marx, à laquelle se livrent les capitaux et qui est au cœur de la dynamique et de l’instabilité d’un système acharné à produire et à réaliser de la valeur. On pourrait aussi voir la crise écologique comme l’une des manifestations de la contradiction matérielle (en plus de sa contradiction sociale) du capitalisme en crise, une crise de production et de réalisation de la valeur[21].

Derrière l’imposture de la « science » économique…

Le livre de Steve Keen est un bon livre, autant par ses très nombreux atouts que par ses manques, car repérer ces derniers signifie que, si on définit le capitalisme comme un processus ininterrompu d’accumulation de valeur, on ne peut pas l’analyser en l’absence de toute théorie de la valeur articulée au travail socialement validé. C’est le trou noir de tous les économistes qui font profession d’hétérodoxie mais qui ont jeté par dessus bord toute théorie de la valeur parce que, à un moment de leur parcours, ils se sont fâchés avec Marx.[22]

Dans le dernier chapitre de son livre, Keen dresse un inventaire à la Prévert de théories présentées comme alternatives mais qui, d’une part, ont été pour la plupart passablement critiquées auparavant par l’auteur, et qui, d’autre part, ne présentent jamais d’analyse du capitalisme en tant que système social.

Car, derrière l’imposture de ladite science économique – et il faut saluer encore une fois la contribution de Keen pour la mettre à nu –, il y a aussi l’imposture du système qui prétend à l’universalité et l’intemporalité, et porter bonheur et prospérité… Autrement dit, les économistes néoclassiques sont inexcusables de leurs erreurs, mais croire que ce sont eux – ou leurs idées – les responsables des crises capitalistes et de l’empêchement de les résoudre[23], et que les capitalistes eux-mêmes et la logique de leur système sont innocents, c’est faire preuve d’un idéalisme bien peu scientifique…

[5] A. Emmanuel, Le profit et les crises, Une approche nouvelle des contradictions du capitalisme, Paris, F. Maspero, 1974.

[6] Les lecteurs de ce blog savent que je répète toujours pareil, ce dont je les prie de m’excuser : la monnaie est une dette, l’augmentation de sa masse en circulation est indispensable à l’investissement net macroéconomique. L’ouvrage de Keen est ici décisif pour convaincre les sceptiques ou les accrochés au dogme de l’épargne préalable.

[7] Se trouve invalidée une nouvelle fois la croyance que les dépôts feraient les crédits, qui traîne encore partout, jusque chez certains économistes se revendiquant de l’hétérodoxie (voir J.-M. Harribey, « De quoi l’argent est-il le nom ? »)

[8] Citons de B. Guerrien, La théorie néo-classique, Bilan et perspectives du modèle d’équilibre général, Paris, Economica, 3e éd. 1989 ; Dictionnaire d’analyse économique (avec Ozgur Gun pour la 4e édition), Paris, La Découverte, 2012 ; La théorie économique néoclassique (avec Emmanuelle Bénicourt pour la 3e édition), Paris, La Découverte, 2008.

[9] Je laisse de côté ici, à cause de son caractère technique la critique bien documentée par Keen du modèle IS-LM : ignorance des anticipations incertaines, qui ruine la notion de préférence pour la liquidité, ignorance du déséquilibre possible du marché du travail en ne regardant que le point où s’égalisent les deux courbes IS et LM.

[10] Notamment G. Duménil, D. Lévy, The crisis of neoliberalism, Harvard University Press, 2011.

[11] Cette absence est d’autant plus curieuse que Keen note avec justesse qu’en 2008 la dégringolade du Down Jones est « une saignée dans l’apparente richesse des actionnaires américains » (p. 380, souligné par moi.).

[12] Voir J.-M. Harribey, « La croissance ? Au-delà des doutes, une certitude : la crise sociale et la crise écologique du capitalisme sont liées », Note pour les économistes atterrés, octobre 2014.

[13] J’ai discuté cela dans mon livre, La richesse, la valeur et l’inestimable,cité ci-dessus.

[14] Je ne peux fournir ici la démonstration mais elle figure dans mon livre cité ci-dessus, p. 26 et p. 476 (note 1).

[15] J’en ai fait une présentation dans mon livre cité ci-dessus. La synthèse la plus récente et sans doute la plus aboutie a été proposée par Vincent Laure Van Bambeke, Les méandres de la transformation des valeurs en prix de production, Essai de théorie économique rationnelle, Paris, L’Harmattan, 2013 ; elle est résumée par l’auteur dans Les Possibles, n° 2, hiver 2014.

[16] I. Steedman, « Ricardo, Marx et Sraffa », dans G. Dostaler (sous la dir. de, avec M. Lagueux), Un échiquier centenaire, Théorie de la valeur et formation des prix, Paris, La Découverte, Québec, Presses de l’Université du Québec, 1985, p. 189. Steedman est un auteur qui appartient au courant dit néo-ricardien. Pour que la citation que je donne ne soit pas coupée de son contexte, je signale que Steedman ajoute : « Mais les auteurs marxistes ne suggèrent que trop souvent qu’en reliant le profit à l’exploitation (au sens étroit) ils ont fourni une explication de l’existence du profit. Mais ils n’en ont rien fait ; ils ont simplement relevé deux façons d’exprimer l’existence d’un surproduit ! Expliquer l’existence du profit revient exactement au mêmequ’expliquer l’exploitation (au sens étroit). Le problème posé est alors d’expliquer pourquoi les salaires réels et les conditions de production entretiennent entre eux, et continuent d’entretenir, une relation telle que le surproduit, le profit et l’exploitation (au sens étroit) puissent perdurer. » Le problème en question est précisément celui posé par Marx dans son analyse de l’accumulation.

[17] J.M. Keynes, Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, 1936, Paris, Payot, 1969, p. 223 : « Il est préférable de considérer le travail, y compris bien entendu les services personnels de l’entrepreneur et de ses assistants, comme le seul facteur de production ; la technique, les ressources naturelles, l’équipement et la demande effective constituant le cadre déterminé où ce facteur opère. » Keen cite d’ailleurs (p. 400) un autre passage de Keynes (p. 15-16 de la TG) qui annonce la suite : « Une économie monétaire est essentiellement, comme nous le verrons, une économie où la variation des vues sur l’avenir peut influer sur le volume actuel de l’emploi et non sur sa seule orientation. Mais la méthode que nous employons pour analyser le rapport entre la variation des vues sur l’avenir et la situation économique actuelle fait intervenir l’action combinée de l’offre et de la demande, et c’est par là qu’elle se rattache à la théorie fondamentale de la valeur. »

[18] L. Pasinetti, Structural Change and Economic Growth, A Theorical Essay on the Dynamic of the Wealth of Nations, Cambridge, Cambridge University Press, 1981, p. 199-200 : « Un instant de réflexion suffira pour que chacun réalise que toute la structure des biens capitaux n’existerait pas si les travailleurs n’existaient pas, tandis que le contraire n’est pas vrai. Si nous imaginions un instant que tous les biens capitaux disparaissaient soudainement (disons par un coup malveillant d’une baguette magique), une terrible crise s’ensuivrait évidemment. Mais les gens qui survivraient à la crise redémarreraient le processus d’accumulation du capital d’un bout à l’autre : des outils primitifs jusqu’aux réacteurs nucléaires ! (Et dans un temps plus court qu’il a pris dans le passé.) Le travail seul peut faire tous les biens capitaux. Si nous imaginions la catastrophe opposée – la disparition de tous les êtres humains – nous pouvons très bien réaliser ce qui suivrait : absolument rien. Les biens capitaux seuls ne peuvent rien faire. » (traduit par moi).

[19] La citation de Marx est tirée du Capital, Livre I, 1867, Paris Gallimard, La Pléiade, tome I, p. 754-755.

[20] Accordons à Keen toutefois qu’il est vrai qu’on trouve certains textes de Marx, à travers les multiples préparations et brouillons du Capital, des formulations parfois ambiguës sur le fait que la valeur d’usage des machines excéderait leur valeur, alors que pour lui, sans aucun doute à ce sujet, elles sont incommensurables.

[21] Voir mon livre La richesse, la valeur et l’inestimable, référencé ci-dessus. Keen ne fait allusion à la question écologique que dans une courte note (p. 302) en renvoyant au rapport Meadows.

[22] Mon blog s’est souvent fait l’écho de cette situation.

[23] Dès le premier chapitre, Keen écrit : « Tout comme durant la Grande Dépression, les économistes d’aujourd’hui constituent peut-être la principale force d’opposition à l’introduction de mesures permettant de contrer un déclin économique futur. » (p. 28). Les économistes érigés en classe sociale ?

Cet article a été posté le Mercredi 26 novembre 2014 dans la catégorie Non classé. Vous pouvez envoyer un commentaire en utilisant le formulaire ci-dessous.

2 commentaires de “Derrière l’imposture de la « science » économique, qu’y a-t-il ?”

  1. MARY dit :
    le 28 novembre 2014 à 9:14 > Nous signaler un contenu illicite

    Dans la même veine, il me semble me souvenir avoir lu dans ma jeunesse un ouvrage de Bernard Marris intitulé à peu près “lettre ouverte aux économistes qui nous prennent pour des imbéciles” et bien antérieur à l’imposture économique.

    A 40 ans passé, avec le recul, je regrette d’avoir fait des études d’économie, j’y est perdu mon temps.
    J’ai compris que l’économie n’est pas une science mais une construction socio-politique qui devrait être abordé en socio, en psycho ou en politique mais certainement pas comme détaché en tant que tel.

    Continuer à financer des universités de “sciences” éco est du gaspillage d’argent public.
    Argent qui serait bien plus utile ailleurs.

  2. Jean-Marie Harribey dit :
    le 28 novembre 2014 à 18:59

    J’ai mis en ligne ce texte hier et j’ai trouvé aujourd’hui dans L’Humanité une interview de Steve Keen et de Gaël Giraud. Ça tombe bien. Les lecteurs pourront s’y reporter.
    JMH

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29 novembre 2014 6 29 /11 /novembre /2014 18:34

L’OTAN souhaite vivement une intervention de la Russie en Ukraine orientale par Willy Wimmer

27NOV

jeudi 27 novembre 2014, par Comité Valmy

L’OTAN souhaite vivement une intervention de la Russie en Ukraine orientale

par Willy Wimmer, ancien secrétaire d’Etat au ministère de la Défense fédérale allemande

Ces derniers jours, il est flagrant de constater comment les médias d’Etat allemands restent à la traîne des événements. Chaque soir, l’arsenal des opinions médiatiques est moralisateur, ennuyeux, toujours politiquement correct. Si l’on regarde au-delà des frontières de son propre pays, il existe un secret de polichinelle. Soit les négociations avec l’Iran sur la question nucléaire, prévues de se terminer entre les 18 et 24 novembre, réussissent à désamorcer les conflits régionaux, soit nous devons nous résigner – malgré nous – à voir apparaître la mèche allumée du prochain grand conflit global.

Il y a des développements que nous préférerions et d’autres, à quelques heures de vol de chez nous, semblant éventuellement pouvoir limiter le conflit. La rencontre des pays riverains de l’Asie-Pacifique dans la capitale chinoise de Pékin nous a clairement montré qu’une limitation des dégâts serait possible.

Soit on donne une chance à la raison et au respect du fléau de la guerre, soit on laisse mûrir les choses pour les « résoudre » par les armes. Depuis des décennies, le monde ne s’est plus trouvé dans une situation aussi dramatique et qui pourrait se poursuivre jusqu’à la fin de l’année 2014.
Nous autres Européens, ainsi ceux qui se rangent du côté de l’« Occident », ne devraient pas oublier la situation morale, économique, financière et politique présente à la fin de la guerre froide et de la réunification allemande. Et aujourd’hui ? On ne peut que constater qu’il y a rarement eu, au cours de l’histoire, une meilleure situation pour lutter contre la misère dans le monde – et nous l’avons gâchée.
L’Occident a jeté par dessus bord, uniquement par sa propre faute, l’excellente situation de départ de jadis avec laquelle il aurait pu faire face aux plus grands défis. Pourquoi ? Parce que nous nous retrouvions, pour de multiples raisons, dans une union avec une puissance qui, depuis plus d’une décennie, se débat littéralement de tous les côtés en violant sciemment toutes les règles en vigueur pouvant nous assurer la possibilité de construire un monde plus pacifique. Nous étions à ses trousses. Aujourd’hui, il ne nous reste plus qu’à prier que le conflit en Ukraine orientale n’empire pas avant la fête de Noël.

Ce n’était pas un avantage pour la Fédération de Russie de devenir, à la fin de la guerre froide et de l’Union soviétique, une « plume dans le vent ». Ainsi elle a longtemps manqué comme élément de « co-ancrage » pour un ordre de stabilité européen. Les décideurs à Moscou comme ceux à Bonn et à Berlin ne purent que constater la manière avec laquelle Washington détruisait tout ce qui se présentait à lui. L’Occident – nous inclus – ne fut pas capable de développer des données constructives après avoir réussi à résoudre une confrontation dans une des grandes régions du monde. Et maintenant ? Nous avons été ébahis en voyant que la Fédération de Russie réapparait sur la scène internationale à la suite des guerres violant le droit international menées contre Belgrade, Bagdad, Damas et Tripolis à l’aide de nouveaux procédés américains clairement dirigés contre la Russie.

Actuellement, tout semble indiquer que l’Occident, dominé par les Etats-Unis, ne sait pas comment se comporter ni face au mutisme russe ni face au retour de la Fédération de Russie en tant que puissance globale. L’Union européenne s’aligne naturellement sur l’Amérique, exactement comme la nouvelle « cheffe de la diplomatie européenne » nous l’a signalé.
Toute personne, telle Mme Mogherini, déclarant déjà dans sa première prise de position en public, qu’à l’avenir la politique de l’UE face à Moscou serait définie de commun accord avec l’OTAN, illustre clairement le peu de liberté d’expression qu’elle exige.

Mme Mogherini ne cache pas que les sanctions nous ayant été octroyées par Washington – et dont nous portons le fardeau principal – n’auront aucune influence sur le gouvernement russe. Mais pourquoi, sommes-nous néanmoins soumis à ces sanctions, pourquoi les avons-nous mises en vigueur ?

L’Occident ne réussit plus à faire avaler ses sanctions aux populations étonnées et de plus en plus méfiantes. Veut-on nous faire croire qu’avec cette tentative d’influencer Moscou et Kiev, l’Occident a pris des mesures stabilisantes ? Certainement pas, car tout le monde sait à quel point ces sanctions sont un procédé partial envers Moscou, allant dans la même direction que le procédé occidental utilisé pour le coup d’Etat de Kiev. Pour utiliser une image propre au domaine militaire, on pourrait dire que les sanctions sont utilisées dans le même but qu’on engage des divisions de blindés supplémentaires pour assurer son offensive contre à un pays pacifique – la Fédération de Russie.

On n’avait nul besoin des appels téléphoniques rendus publics de la secrétaire d’Etat américaine Mme Nuland pour comprendre la stratégie générale de l’Occident en Ukraine. L’Occident n’avait rien à redire contre le président Ianoukovitch et le festival des oligarques en Ukraine tant qu’il paraissait prêt à signer les accords de libre-échange avec l’Union européenne. Ces dernières semaines, de nouveaux et d’anciens commissaires européens ont expliqué à quel point la politique européenne était erronée dans ce contexte. Partout que du gâchis.

Dans la nuit ayant suivi les meurtres de Kiev, on a – avec l’accord des hommes occidentaux de l’ombre – mis le feu aux régions de l’Ukraine occidentale choisies comme point de départ pour s’attaquer à la Russie ensuite. On n’a pas été assez vigilants en décidant de se servir des forces relevant, dans cette région, de la peste médiévale : anciens et nouveaux nazis. C’est vraiment étonnant et honteux de voir ceux qui se taisent à Kiev comme chez nous et ceux qui minimisent l’engagement de formations militaires avec un tel passé à la frontière de la Russie. C’est effarant de voir quelles personnalités gardent le silence.

Pourtant, nos gouvernements doivent savoir une chose : on ne peut cautionner tous ceux qui continuent à croire à leurs paroles et aux médias sous leur coupe au sujet de leurs informations sur la région d’Ukraine orientale.

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29 novembre 2014 6 29 /11 /novembre /2014 16:13

ÉDITION : La Revue du Projet

La Revue du Projet est une revue mensuelle politique de réflexion et de propositions pour la construction d'un projet de transformation sociale. Ouverte, innovante et critique, elle est proposée par le PCF. Elle valorise une discussion "républicaine" exigeante capable de relever la complexité des débats contemporains et implique à ce titre le monde de l'art et la recherche, les intellectuel(le)s comme le mouvement social ou associatif.

Rédacteurs en chef

ARTICLE D'ÉDITION

Édition : La Revue du Projet

Gros appétit démocratique, Gérard Streiff

28 NOVEMBRE 2014 | PAR ANTHONY MARANGHI

On entend dire volontiers que l'actuelle crise démocratique résulterait, entre autres, d'un manque d'intérêt du citoyen, d'une indifférence coupable de sa part pour les affaires de la cité. Le pékin serait passif, point. C'est faux. Les enquêtes d'opinion montrent au contraire « une réelle appétence pour la participation aux décisions publiques ». Singulièrement dans les catégories les plus modestes, les plus critiques sur l'état de la démocratie et les plus en demande de participation.

Malaise, fatigue, désenchantement, l'essoufflement de la démocratie se décline sur tous les tons. Le bilan est lourd : abstention massive, promesses méprisées, pouvoirs confisqués, présidentialisme méthodique, parlement bafoué. Valls cite Bonaparte ou Clemenceau et s'autorise une sortie contre « une intenable reparlementarisation à outrance » On entreprend des réformes, comme celle des collectivités territoriales, on négocie des traités, comme le traité transatlantique, à la hâte, sans concertation aucune. La démocratie se porte mal. Pourtant certains observateurs euphémisent, tel le désinvolte Michel Rocard : « Faiblesse politique de la démocratie ? C'est une constante. Jamais nulle part la démocratie n'a enthousiasmé sauf là où elle manque. » Or s'il est une constante dans toutes les études d'opinion, et depuis fort longtemps, c'est le désir citoyen d'être consulté, de dire son mot, de compter.
Premier élément de cette étude : les Français interrogés expriment une forte demande d’écoute et de prise en compte de leur voix dans les processus décisionnels. Ce qui n’est pas à proprement parler la voie choisie par le pouvoir.
Près de la moitié des personnes interrogées estime ainsi que demander directement l’avis des citoyens avant de prendre des décisions serait la meilleure solution pour améliorer le fonctionnement de la démocratie. Les autres pistes proposées (lutter contre l’influence des groupes de pression, vérifier l’efficacité des lois, chercher des points d’accord entre partis différents, lutter contre les conflits d’intérêts, demander l’avis d’experts) arrivent loin derrière ce qui apparaît aux Français comme un indispensable préalable.
On notera avec intérêt que cet appel à être davantage consulté s’exprime dans toutes les catégories de la population mais est particulièrement présent chez les plus modestes.
Dans le même ordre d’idées, selon la SOFRES, les pouvoirs publics, pour la quasi-totalité des Français, doivent davantage consulter et tenir compte de l’avis des citoyens. Il s’agit même d’une priorité pour 55 % d’entre eux. Là encore, l’attente est particulièrement forte chez les moins diplômés qui ont, davantage que les autres, le sentiment de ne pas être pris en considération dans l’élaboration des décisions publiques.

Voilà qui balaie radicalement les considérations désinvoltes, et trop à la mode, sur la passivité des milieux populaires. Quand on leur demande leur solution préférée pour améliorer la manière dont on prend des décisions, les deux-tiers des Français se disent avant tout en attente d’une consultation directe des citoyens ; seul un quart propose la consultation d’organismes représentatifs (associations, syndicats, patronat…) ; les partisans de cette dernière option se retrouvent singulièrement chez les cadres et les jeunes.
Toujours selon l’institut, ce développement de la participation des citoyens est attendu à tous les niveaux : communes, départements, régions, national, européen. Les sondés veulent des modes d’information et d’expression directe dans des proportions massives : 96 % au niveau des communes, 84 % au plan européen !

L’étude estime qu’un Français sur cinq a pris part depuis deux ans (on est en juin 2014 donc) à une réunion publique, un débat public ou une conférence de citoyens ; ces personnes semblent en garder le souvenir d’une expérience positive puisque la quasi-totalité serait prête à le refaire. « Ces niveaux de recommandation très élevés, commente la SOFRES, prouvent à nouveau cette forte appétence des Français pour la participation aux décisions qui les concernent ». Elle ajoute que la demande de participation s’exprime d’autant plus fortement que les Français portent un regard sévère sur le modèle politique actuel : ils sont 54 % à juger qu’à l’heure actuelle, la démocratie fonctionne mal dans le pays.
Les plus critiques se retrouvent parmi les catégories populaires, les sondés les plus modestes, les moins diplômés, ceux qui vivent aussi à l’écart des grands centres urbains.
« Cette perception se nourrit entre autres choses du sentiment, très présent dans les discours, du décalage de plus en plus important entre d’une part les citoyens, le « peuple » et d’autre part les décideurs, l’élite, qu’elle soit économique, administrative ou politique. Les Français ont le sentiment que le fossé entre ces deux univers n’a cessé de se creuser entraînant une incompréhension mutuelle, d’où une difficulté pour eux d’appréhender et de consentir à des décisions publiques qui seraient prises sans eux ».
Dans tous les domaines testés (éducation, social, sécurité, santé, logement…), les sondés considèrent à une large majorité qu’ils ne peuvent pas faire entendre leur point de vue dans le processus de décision publique. Les deux secteurs où les Français se sentent le moins sollicités (deux Français sur trois) sont l’économie et l’énergie.
« Une très large majorité n’a d’ailleurs pas le sentiment que les pouvoirs publics aient fait des efforts (ces dix dernières années) pour davantage prendre en compte leur avis. » L’opinion est cependant un peu plus positive concernant le niveau local, où un tiers des sondés note une amélioration.
Est-ce que le développement d’Internet et des réseaux sociaux pourrait permettre de participer davantage ? Les sondés sont partagés à 50/50 sur cette question, les jeunes et les catégories sociales supérieures (CSP) le pensent, les milieux plus modestes ou plus âgés en doutent.
En majorité, les Français jugent que là où ils habitent, la démocratie locale fonctionne bien, et ce constat est partagé aussi bien par les cadres que par les ouvriers. Pour eux, cet échelon local, c’est-à-dire celui des communes (et à l’échelle intercommunale), est vu comme « un espace où ils peuvent plus facilement participer ». Plus on s’élève dans les institutions (département, région, national, Europe), moins ils pensent pouvoir se faire entendre.
La même enquête pointe les souhaits et les inquiétudes des citoyens : attente forte d’informations comme préalable à une participation utile ; sentiment massif (72 %) que dans les débats publics actuels, la décision est déjà prise, l’intervention citoyenne ne servant à rien ; méfiance à l’égard des « experts ».
Le reste de l’enquête sur la modernisation de la vie démocratique est nettement moins pertinent et fait, curieusement, l’impasse sur la pratique de référendum qui, tout de même, en matière de débat public et d’avis citoyen, n’est pas anodine. À ce propos, on rappellera qu’un sondage publié cet été dans l’Humanité indiquait que 69 % des Français voulaient un référendum sur la réforme territoriale.

Forte demande de participation

«Les Français expriment une forte demande de participation : ils attendent d'être plus souvent consultés, écoutés, pris en compte et ce à tous les niveaux de décision. Ce souhait est d'autant plus fort que les Français portent un jugement sévère sur le fonctionnement actuel de la démocratie et se montrent méfiants à l'égard des institutions et du personnel politiques. À ce titre, ils sont donc en attente de garanties d'indépendance et de neutralité, prérequis indispensable à leur participation.
Plus largement s'exprime le souhait d'un renouvellement des formes de la participation et d'accompagnement : par de la pédagogie et de l'information sur les modalités de concertation mais aussi en rassurant les citoyens sur le fait que leur participation aura un effet sur la décision publique.
Autant d'éléments qui passent aux yeux des Français par une meilleure sensibilisation des décideurs à l'écoute et au dialogue avec les citoyens afin de combler le fossé qui s'est creusé entre eux. »
Préface de l'enquête TNS/Sofres pour la CNDP, 12 juin 2014

La Revue du projet, n° 41, novembre 2014

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29 novembre 2014 6 29 /11 /novembre /2014 13:35

Forces productives et rapports de production, Florian Gulli et Jean Quétier

Comment expliquer les grandes transformations historiques ? Sont-elles portées par de nouvelles idées, véhiculées par des groupes sociaux organisés ?

À un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production présents, ou ce qui n’en est qu’une expression juridique, les rapports de propriété, à l’intérieur desquels elles s’étaient mues jusque-là. De formes de développement des forces productives qu’ils étaient, ces rapports se changent en chaînes pour ces dernières. Alors s’ouvre une époque de révolution sociale. Avec la transformation de la base économique fondamentale se trouve bouleversée plus ou moins rapidement toute l’énorme superstructure. Quand on examine de tels bouleversements, il faut toujours distinguer le bouleversement matériel des conditions de production économique, que l’on peut constater aussi rigoureusement que dans les sciences de la nature, des formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques ou philosophiques, bref des formes idéologiques sous lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le mènent à terme. Pas plus qu’on ne peut juger de ce qu’est un individu d’après l’image qu’il a de lui-même, on ne peut juger d’une telle époque de bouleversement d’après sa conscience ; il faut bien plutôt expliquer cette conscience par les contradictions de la vie matérielle, par le conflit existant entre les forces productives sociales et les rapports de production. Une formation sociale ne disparaît jamais avant que soient développées toutes les forces productives qu'elle est assez large pour contenir, et jamais de nouveaux rapports de production supérieurs ne la remplacent avant que les conditions d'existence matérielles de ces rapports n'aient éclos au sein même de l'ancienne société. L'humanité ne s'assigne donc jamais que des tâches qu'elle peut résoudre car, à y regarder de plus près, il se trouvera toujours que la tâche ne naît elle-même que là où sont déjà présents soit les conditions matérielles de sa résolution, soit au moins le processus de leur devenir.

Karl Marx,
« Avant-propos » de la Contribution à la critique de l'économie politique (1859), Les Éditions sociales, Paris, 2014, p. 63. Traduction de Guillaume Fondu et Jean Quétier.

Pour Marx, si l’on veut rendre intelligible une « époque de révolution sociale », le passage d’un type de société à un autre, il faut partir, non pas des idées ou de la conscience des acteurs, mais de la production matérielle. Les révolutions sociales sont préparées souterrainement par des transformations dans la production, par l’évolution des relations entre « forces productives » et « rapports de production ». Elles ne sont donc pas possibles à tout moment ni en tout lieu. Les conditions objectives ne suffisant jamais, l’action politique conserve un sens ; elle doit se méfier néanmoins de l’aventurisme révolutionnaire qui s’imagine que la transformation du monde n’est qu’affaire de volonté.

Les transformations sociales à la lumière de la dialectique des « forces productives » et des « rapports de production »
L’expression « forces productives » désigne les moyens de production (outils, machines, système de machines), l’ensemble des hommes qui les utilisent, ainsi que les savoirs indispensables au travail (savoir-faire des métiers traditionnels, connaissances techniques et scientifiques). Rapport de l’homme à la nature, la production est toujours et en même temps sociale, rapport des hommes entre eux. Il est impossible de penser la production dans les sociétés humaines sur le modèle du travail de Robinson Crusoé, seul sur son île. Les « rapports de production » désignent donc le type de rapports que les hommes établissent entre eux lorsqu’ils produisent. Il existe par exemple des rapports de production esclavagistes. L’esclave n’est pas un homme libre, il est la propriété d’un maître qui organise son travail et lui fournit ses outils. Le servage, à l’époque médiévale est un autre exemple de rapport de production. Le serf est attaché à une terre et à un seigneur ; il n’est pas libre de les quitter à sa guise. Il est en outre contraint de travailler gratuitement une partie de la semaine pour le seigneur. Le salariat est un autre type de rapports de production. Le salarié n’est pas propriétaire des moyens de production qu’il utilise au cours de son travail. Marx explique que le salarié est néanmoins un travailleur « libre » en ce sens qu’il n’est pas la propriété d’un maître et qu’il s’associe au capitaliste au moyen d’un contrat. Mais la liberté juridique du salarié est en réalité un jeu de dupes dans la mesure où les rapports de production capitalistes le contraignent à vendre sa force de travail pour subsister. « Forces productives » et « rapports de production » n’existent jamais indépendamment les unes des autres. Ils sont nécessairement imbriqués. La production est la mise en œuvre de forces productives dans le cadre de rapports sociaux déterminés, elle s’inscrit donc toujours dans une histoire.
Marx estime que les transformations sociales profondes adviennent lorsque le développement des « forces productives » entre en contradiction avec les « rapports de production ». Ces derniers favorisent d’abord l’essor des forces productives mais finissent toujours par devenir de véritables « chaînes » s’opposant à leur déploiement. À l’aube du capitalisme, écrit Marx dans le Manifeste du parti communiste, « le métier, entouré de privilèges féodaux, fut remplacé par la manufacture. La petite bourgeoisie industrielle supplanta les maîtres de jurande ; la division entre les différentes corporations disparut devant la division du travail dans l’atelier même ». Ainsi, la contradiction évoquée précédemment constitue l’un des facteurs qui entraînent la crise du mode de production féodal : les rapports de production liant les maîtres à leurs compagnons dans de grandes corporations de métiers sont autant d’entraves à la généralisation de la division du travail dans la manufacture, laquelle exige la réunion, la réorganisation, voire la fragmentation, des anciens métiers. La contradiction entre forces productives et rapports de production n’est pas la seule explication mobilisée par Marx pour expliquer la transition entre féodalisme et capitalisme. Dans le Capital, il insistera par exemple sur le rôle joué par l’expropriation violente de la population rurale anglaise au XVe siècle.

Critique des lectures idéalistes des transformations sociales et implications politiques
La contradiction entre forces productives et rapports de production est objective, c’est-à-dire qu’elle échappe en partie aux intentions et aux projets des hommes. La conscience humaine, ses productions intellectuelles et institutionnelles ne constituent pas la source principale des changements sociaux. Marx retrouve ici les analyses de L’Idéologie allemande qui conduisaient à relativiser la force des idées. S’il les répète, c’est parce qu’en matière de « révolutions sociales » les explications idéalistes vont bon train. La bourgeoisie voit dans la Révolution française l’avènement de la philosophie des Lumières. Les contre-révolutionnaires la considèrent comme le résultat d’un complot ourdi par ces mêmes philosophes contre la tradition. Dans les deux cas, l’événement est pensé comme la réalisation d’idées. Le rôle de la production, et de ses contradictions, est purement et simplement ignoré. Ces deux lectures sont superficielles ; le mouvement historique est expliqué à partir des productions idéologiques des hommes comme si ces productions ne devaient pas, à leur tour, être réinscrites dans l’histoire.
Faire de la contradiction entre forces productives et rapports de production le moteur ou, tout au moins, la source des révolutions sociales n’est évidemment pas sans conséquence. D’une part, une telle affirmation doit conduire à ne pas se montrer trop volontariste en matière d’action politique. La révolution ne se décrète pas, elle ne germe pas non plus dans n’importe quelles conditions. Marx lui-même en a fait l’expérience en observant le reflux qui a suivi la période de bouillonnement révolutionnaire de 1848. En cela, le texte peut être considéré comme une réponse à tous les agitateurs « hors-sol » qui, comme Blanqui(1) à l’époque de Marx, s’imaginent pouvoir réduire la question de la révolution sociale à celle de la stratégie menant à la prise du pouvoir. L’action politique ne peut donc pas se dispenser d’une analyse approfondie de la situation sociale, du moment historique dans lequel elle prétend intervenir. Toutefois, affirmer la centralité de la contradiction entre forces productives et rapports de production n’a pas simplement pour Marx une fonction critique. C’est aussi une occasion de mettre en évidence les possibilités de transformation sociale déjà incluses dans le présent. On retrouve là l’idée, déjà exprimée dans le Manifeste du Parti communiste, selon laquelle « la bourgeoisie produit ses propres fossoyeurs ». En insistant sur le rôle du développement des forces productives, Marx ne se livre pas à un plaidoyer en faveur d’une expansion effrénée de la production, comme cela a parfois été affirmé : il insiste dans ce texte sur le lien qui existe entre bouleversements dans la production et bouleversements sociaux. Il serait faux néanmoins de s’imaginer que Marx en conclut que le capitalisme s’effondrera sous le poids de ses propres contradictions. Si « l’humanité ne s’assigne jamais que des tâches qu’elle peut résoudre », c’est bien de tâches qu’il s’agit, d’actions à accomplir. Dire que la sortie du capitalisme est possible, ce n’est pas dire qu’elle est automatique.
En nous faisant entrevoir la contradiction qui existe aujourd’hui entre des forces productives qui permettraient de garantir le bien-être des individus (nous pouvons soigner des maladies graves, nous pouvons partager des connaissances essentielles) et d’autre part des rapports de production dont la seule finalité est de garantir aux capitalistes un taux de profit maximal, le texte de Marx nous donne aussi l’occasion d’envisager un autre mode de production que celui dans lequel nous vivons.

(1) - Louis-Auguste Blanqui (1805-1881) : révolutionnaire socialiste français, partisan d'une insurrection violente menée par un petit nombre d'activistes.

1859, une première étape
sur la route du Capi
tal
À la fin des années 1850, Marx travaille déjà à son grand projet de critique de l'économie politique. S'il n'en est pas encore à expliquer ce qui fonde l'exploitation capitaliste proprement dite, il expose déjà, dans l'ouvrage qu'il publie en 1859, les rouages de l'échange marchand et de la circulation monétaire. Marx entend à la fois mettre en évidence le fonctionnement du mode de production capitaliste et faire la critique des catégories couramment employées dans le discours des économistes de son temps (valeur, marchandise, argent, etc.). Ce projet occupera Marx jusqu'à la fin de sa vie et le conduira à rédiger des milliers de pages, dont une partie seulement sera publiée de son vivant.

La Revue du projet, n° 41, novembre 2014

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26 novembre 2014 3 26 /11 /novembre /2014 15:15

Édition : La Revue du Projet

Première Guerre mondiale et mutation du salariat, Jean-Louis Robert

Un des paradoxes apparents de cette période est que la classe ouvrière paraît dispersée, bouleversée, segmentée. Et pourtant la conscience de classe, par des médiations complexes, ne cesse de croître.

La Première Guerre mondiale s’accompagne d’une mobilisation de l’économie et de la société par l’État : c’est la guerre totale. La priorité est alors à la production de guerre, à une production de masse qui doit vite se développer après un temps de désorganisation grave.
Les premiers mois de la guerre sont, en effet, marqués par une chute brutale de la main-d’œuvre employée dans les usines, les services ou les commerces, et une hausse massive du chômage. La mobilisation des jeunes hommes par l’armée est l’explication première de ce phénomène qui s’accompagne d’une baisse brutale des salaires par les patrons.
Mais très vite, l’état-major réclame toujours plus d’armes, de munitions, de canons, puis des chars, des avions… Des mécanismes complexes sont mis en place pour retrouver une main-d’œuvre : diverses lois permettent de faire revenir dans les usines de guerre des centaines de milliers d’ouvriers qualifiés mobilisés ; l’embauche des femmes est également massive ; la main-d’œuvre étrangère et coloniale se développe aussi, bien qu’à un moindre niveau.

Développement massif des usines de guerre
Toujours est-il qu’en 1916, le niveau de main-d’œuvre active, industrielle et commerciale, de la veille de la guerre est retrouvé, puis largement dépassé en 1917-1918. Mais la situation des secteurs professionnels est bouleversée : la métallurgie (le cœur de l’usine de guerre) triomphe, dépassant pour la première fois le textile-habillement qui recule. L’industrie chimique, mais aussi plus inattendu le personnel des banques et assurances, prennent une forte extension. Le bâtiment, le commerce et le livre régressent.
Le développement massif des usines de guerre est le fait des entreprises privées, les arsenaux de l’État n’y suffisant pas. Une énorme accumulation de capital, au bénéfice de quelques-uns, se produit : que l’on songe à Citroën ou Renault dont les usines connaissent une formidable expansion. Ces industriels bénéficient aussi de prix élevés dès lors qu’ils répondent aux exigences de production de l’armée.
Mais la priorité absolue donnée à la production favorise aussi occasionnellement les ouvriers des usines de guerre. Pour éviter les grèves et les conflits, l’État est parfois amené à faire pression sur les patrons pour qu’ils cèdent, au moins partiellement, aux revendications ouvrières. Et ce d’autant que le ministre de l’armement contrôle à sa guise les ouvriers détachés du front.

Une nouvelle conception des rapports sociaux
Ce contexte s’accompagne d’une visée à plus long terme, particulièrement en France ; non sans lien avec le fait que de 1915 à 1917 le ministre de l’armement est le socialiste Albert Thomas. Il veut se saisir de la guerre pour créer les conditions favorables à une économie française moderne et à une production efficace. Il multiplie les moyens pour que l’usine soit rationalisée, standardisée et ait un haut niveau de productivité. La chaîne et les ouvriers spécialisés (OS) apparaissent. À court terme, cela répond aux exigences de l’armée qui veut minimiser le nombre d’ouvriers rappelés à l’arrière. Mais au-delà, c’est à un vrai projet à long terme que s’attache le ministre. À la modernité de la production s’ajoute une nouvelle conception des rapports sociaux : patronat et salariat doivent collaborer pour que cette modernisation se développe de manière satisfaisante. Il convient donc d’assurer aux ouvriers des conditions de travail améliorées et une forme de représentation : ce sont les délégués d’atelier que les usines de guerre se voient contraintes de mettre en place.
Des forces – notamment à la direction de la CGT qui s’est ralliée à la défense nationale et à des formes d’union sacrée – veulent se saisir de cette démarche pour mettre en place un syndicalisme de présence ou de collaboration. Mais cette démarche se heurte à de nombreuses résistances et des alternatives apparaissent.

La croissance de la conscience de classe
Un des paradoxes apparents de cette période est que la classe ouvrière paraît dispersée (pour part au front, pour part à l’arrière), bouleversée par les incessantes mutations de main-d’œuvre, segmentée entre civils, mobilisés, femmes, étrangers – sans compter l’apparition dans les usines nouvelles des ouvriers spécialisés (OS), qui n’héritent pas immédiatement de la culture ouvrière des métiers. Et pourtant la conscience de classe, par des médiations complexes, ne cesse de croître. Cela tient en partie à des causes attendues : le débat sur le pacifisme qui parcourt aussi le monde ouvrier, la revendication de hausse des salaires pour atténuer les effets d’une cherté de la vie brutalement croissante. Mais il faut faire également toute sa place aux systèmes de représentations dans ce temps de guerre, marqués par le primat absolu de la morale de guerre. Tout s’ordonne en un conflit entre le combattant et le profiteur. Le langage de la guerre définit rapidement le premier des profiteurs : le marchand de canons. La lutte contre l’exploitation patronale devient alors, aussi, la lutte contre celui qui s’enrichit du drame de la guerre. Mais dès lors c’est bien « lutte » qui s’impose.
La guerre est ainsi marquée par des luttes sociales considérables. Les grèves de 1917 et 1918 sont d’une ampleur supérieure aux grèves de 1906 ou 1910. De grandes grèves, tant féminines que masculines, éclatent dans de nombreux secteurs, de la métallurgie à l’habillement et du bâtiment aux banques. Dans la région parisienne, la couronne des usines de guerre devient le lieu de mouvements incessants. Les ateliers sont parfois occupés, des manifestations éclatent. L’institution des délégués d’atelier qu’Albert Thomas voulait collaborative est alors détournée par les ouvriers révolutionnaires. Ce sont ainsi les délégués d’atelier de la Seine qui appellent à la grande grève de la métallurgie parisienne de mai 1918.
Ces grèves souvent spontanées, rarement lancées par les directions syndicales, sont fréquemment des succès. Car là encore l’État fait pression pour que la grève s’éteigne rapidement. Toutefois lorsque le conflit lui semble menacer la défense nationale, l’État pratique une vive répression, en particulier en renvoyant au front les ouvriers mobilisés grévistes. De plus une majorité des ouvriers reste, dans tous les cas et même lorsqu’ils aspirent à la paix, attachée à la défense de la patrie républicaine.
Ainsi apparaît un chemin alternatif au syndicalisme de présence : celui d’une action directe et d’une lutte sociale vive qui s’accompagnent de manière croissante après la guerre d’une expression révolutionnaire. Mais les deux chemins procèdent bien des mêmes conditions : l’importance de l’usine de guerre, l’importance de la mobilisation économique et la présence forte de l’État. Il est frappant d’ailleurs de voir que la quasi-unanimité de la CGT (réformistes ou révolutionnaires) se fait en novembre 1918 sur l’adoption d’un programme minimum qui manifeste un productivisme aigu (« le développement ininterrompu de l’outillage national ou industriel ») et exige la nationalisation de pans entiers de l’économie. Un programme qui marquera tout le XXe siècle.
La guerre a entraîné des mutations vives de la main-d’œuvre et de l’organisation du travail. Le « métallo » en est la plus forte image symbolique, qui au sortir de la guerre fait figure privilégiée d’une classe ouvrière, certes plus hétérogène que jamais et extrêmement divisée politiquement, mais qui ressort du conflit avec le sentiment que sa place est désormais au cœur du pays. Et ce même si l’immédiat après-guerre est marqué par une contre-offensive libérale.

*Jean-Louis Robert est historien. Il est professeur émérite à l’université de Paris-I-Panthéon-Sorbonne.

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26 novembre 2014 3 26 /11 /novembre /2014 13:58

L’historiographie dominante de la première guerre générale de l’impérialisme nie le rôle décisionnaire du capital financier pour l’imputer aux politiques et aux militaires.

Quel a été le rôle du grand capital français dans la Première Guerre mondiale ?
La campagne lancée dans l’Union européenne depuis 2013 a un double but. Premièrement, général : nier tout rapport entre la guerre et la crise systémique du capitalisme surgie en 1873, jamais réglée jusqu’à l’explosion de l’été 1914 ; limiter le « parti de la guerre » aux décideurs « politiques », en omettant leur fonction de délégués du capital le plus concentré. Deuxièmement, plus spécifique : désigner le ou les coupables, la Russie impérialiste et expansionniste et son auxiliaire serbe, qui auraient entraîné dans le cataclysme l’Angleterre, pourtant sur le point de conclure avec l’Allemagne un compromis satisfaisant, et la France, prisonnière d’une alliance fatale absurdement respectée par l’hyper-« nationaliste » Raymond Poincaré ; laver le Reich de sa responsabilité dans le conflit, qu’avait solidement établie l’historien ouest-allemand Fritz Fischer (pourtant ancien nazi) en 1961, dans Les Buts de guerre de l’Allemagne impériale 1914-1918 - sa thèse de « l’aspiration à l’hégémonie mondiale » de l’impérialisme allemand, assuré d’un consensus intérieur exceptionnel incluant le puissant parti social-démocrate (SPD), s’est en effet imposée malgré des assauts académiques répétés.
Cette propagande récemment relayée, via un éditeur allemand, par l’économiste Philippe Simonnot [Non, l’Allemagne n’était pas coupable, Notes sur la responsabilité de la Première Guerre mondiale, édition bilingue, français-allemand] a médiatisé des historiens adaptés à ses objectifs. En France, le médiéviste Nicolas Offenstadt, qui a troqué sa spécialité pour « les mémoires » de la Grande Guerre, prescrit, pour « en finir avec dix idées reçues sur la guerre de 14-18 », de tordre le cou aux « interprétations marxistes des origines de la guerre [qui], derrière les réflexions de Lénine sur l’impérialisme comme stade suprême du capitalisme, allouent une place centrale aux rivalités économiques accentuées par la baisse tendancielle du taux de profit, et au caractère prédateur des milieux industriels » [Le Monde, 4 novembre 2013]. En « Occident » (France comprise), Christopher Clark, professeur à l’université de Cambridge, spécialiste d’histoire culturelle du XIXe siècle, d’histoire religieuse et d’histoire de la Prusse depuis 1600, s’est hissé depuis 2012 au vedettariat « européen » avec Les Somnambules. Été 1914 : comment l’Europe a marché vers la guerre, distribuant les mauvais points (russo-serbes) et les bons points (allemands). Aussitôt traduit, cet ouvrage a bénéficié d’une campagne mondiale qui rappelle celle du Livre noir du communisme (1997).
Ce courant a pris pour tête de Turc l’affreux « nationaliste » buté Raymond Poincaré, sans préciser que celui-ci avait été l’instrument de son
capital financier national, comme ses pairs des autres belligérants, à commencer par le pangermaniste Gustav Stresemann, porte-parole de la grande industrie allemande que l’historiographie « européiste » a transformé en Saint-Père de l’Europe. C’est en effet le Comité des forges en général, la dynastie de Wendel en particulier, qui firent de Poincaré un élu et un homme politique clé, comme nombre de ses contemporains (tel Albert Lebrun) et successeurs français (tel Robert Schuman).

La guerre du Comité des forges, du Comité des houillères et de la haute banque
La seule lecture de Bel-Ami de Maupassant révèle que c’est la Banque de Paris et des Pays-Bas qui décida de conquérir le Maroc et en obtint les moyens de l’État. Il suffit de dépouiller les procès-verbaux du conseil général de la Banque de France, consultables en ses archives, pour saisir que ce club des financiers du coup d’État du 18 Brumaire de Bonaparte dirigeait depuis sa fondation (1802) l’État, via le ministère des Finances. Mais l’historiographie dominante nie le rôle décisionnaire du capital financier, pour l’imputer aux politiques et aux militaires, responsables, en période d’activité, de l’achat d’armements par les États français et étrangers, et gratifiés à leur retraite de luxueuses sinécures par les groupes financiers concernés.
« La volonté de paix prêtée au capital financier, au sein des grandes puissances – thème majeur de la campagne contre “les réflexions de Lénine” et contre “les somnambules” […] hantés par des chimères mais aveugles à la réalité de l’horreur qu’ils s’apprêtaient à déchaîner sur le monde » (Clark), déboucha en effet, sur fond de crise et de rivalités économiques insurmontables, sur « un partage et […] un repartage du monde ». La décennie précédant l’explosion de 1914 avait illustré, par l’ampleur des conflits inter-impérialistes surgis en toutes zones, « la transition du partage pacifique au partage non pacifique » [Lénine, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme. Essai de vulgarisation] : la violence des guerres économiques coloniales ou « périphériques » (dans l’Europe balkanique) annonça « l’horreur » qui allait suivre. L’extermi­nation des Hereros (dans l’actuelle Namibie) n’avait pas relevé du seul général prussien Lothar von Trotha. Helmut Bley, pionnier de l’étude de ce génocide de 1904-1905, cite la Deutsche Südwestafrikanische Zeitung, porte-parole du grand capital colonial, pressée (le 2 mai 1906) d’appliquer à la Russie, riche Ukraine en tête, le « droit du plus fort » labellisé par le modèle africain : « Qu’est-ce qui nous empêche de rapporter [le] principe [du] droit du plus fort non seulement à la politique coloniale, mais à l’ensemble de la politique ? Est-il pire d’étendre nos territoires et de les développer aux dépens des Blancs inférieurs à nous [les sous-hommes slaves] qu’aux dépens de Noirs sans défense ? L’Allemagne est surpeuplée : pourquoi son drapeau devrait-il flotter sur les rives sableuses d’Angra Pequena et de Swakopmund et non sur les fermes des steppes faiblement peuplées mais très productives de la Russie centrale et méridionale ? » Comme l’a observé Elikia M’Bokolo, spécialiste de l’Afrique, l’expropriation coloniale, quels qu’en fussent les artisans et bénéficiaires, en Belgique, France, Allemagne, Royaume-Uni, etc., avait anticipé toutes les atrocités des deux guerres mondiales.
Il n’y a pas eu d’équivalent français aux études précoces du cas allemand par Fischer et par Gerald Feldman, dont le remarquable tableau des classes sociales en guerre a démontré l’hégémonie des « chefs de l’industrie lourde » sur les politiques et sur « les chefs de l’armée », qu’ils caseraient bientôt dans leurs conseils d’administration. Le retard n’a pas été rattrapé, l’évolution droitière du corps académique bloquant depuis les années 1980 l’histoire de l’impérialisme français. Le rôle joué dans l’entrée en guerre, la conduite du conflit, les conditions de sa conclusion et ses suites, par le trio décisionnaire Banque de France, Comité des forges et Comité des houillères n’est guère traité.
C’est ce trio, constitué entre 1802 et le Second Empire, qui avait avant-guerre guidé l’État dans toutes ses entreprises extérieures. C’est lui qui, sous le paravent de l’hyper-développement des attributions étatiques, fixa au plus menu détail l’organisation de l’exploitation, usant des services des éléments les plus droitiers de la CGT de Jouhaux et de la SFIO. Albert Thomas, théorique sous-secrétaire d’État à l’Artillerie et aux Munitions, qui depuis 1915 servait directement « l’orgie de profit » du capital le plus concentré (formule que Feldman applique au cas allemand) eut fin 1916 cet accès de franchise sur l’impuissance de l’État où ses tuteurs lui avaient assigné un strapontin : « nous sommes obligés de payer les prix qu’ils exigent ; malgré nos négociations, malgré nos retards, malgré nos sommations, ne pouvons rien obtenir […] ; il faut céder, céder le plus rapidement possible pour ne pas amener des retards et pour créer l’enthousiasme de l’industrie indispensable ». En juin, un des grands bénéficiaires de la guerre, personnage si typique d’une relation franco-allemande faite de rivalités et d’entente en temps de paix comme en temps de guerre, François de Wendel, avait cyniquement déclaré à la Chambre : « l’État est à l’heure actuelle dans l’impossibilité absolue de se substituer à l’industrie privée, et dans ces conditions, force lui est bien de se servir des moyens qu’il a à sa disposition » [Journal Officiel des débats, 9 juin 1916]. C’est le même trio qui, depuis 1914, exposa à l’ectoplasme étatique comment, en cas de victoire, « contribuer à l’expansion économique de la France sur les marchés du monde » et « bannir chez [les Alliés] l’étiquette teutonne ». C’est lui qui fixa jusqu’au tracé des nouvelles frontières, « la paix dure » du traité de Versailles, avant d’empêcher le même État-berger de le mettre en œuvre, la modification du rapport des forces avec les deux impérialismes dominants, américain et allemand l’exigeant désormais.
François de Wendel, véritable roi de France, cumula au sortir de la guerre la présidence « du puissant Comité des forges, 7, rue de Madrid » (y succédant à Eugène Schneider) et la régence de la Banque de France. Lui et les siens établirent les règles de la paix puis de la guerre suivante, qui ne résulta pas non plus des fantasmes de somnambules. Ses héritiers et leurs pairs conservent une puissance similaire, symbolisée par un récent président du principal syndicat patronal, le MEDEF, héritier de la Confédération générale de la production française (CGPF) et du Conseil national du patronat français (CNPF). Il serait temps, alors que « l’européisme » célèbre l’Europe de la paix où la guerre gronde – autour de l’Ukraine, comme en 1914 et 1939 – de reprendre l’étude des véritables décideurs et bénéficiaires de la première guerre générale de l’impérialisme.

*Annie Lacroix-Riz, est historienne.
Elle est professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université Paris-VII-Diderot.

La Revue du projet, n° 41, novembre 2014

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26 novembre 2014 3 26 /11 /novembre /2014 00:16
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BRUNO FORNACIARI

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