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20 novembre 2014 4 20 /11 /novembre /2014 03:59
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13 novembre 2014 4 13 /11 /novembre /2014 13:06

Eiffage : la direction propose 38 heures payées 35

Hier à Limoges, à l’appel de la CGT, plus de soixante-dix salariés de la société Eiffage se sont mis en grève.

En cause : la décision de la direction de négocier un accord d’entreprise avec, à la clé, la suspension du 13e mois et des primes de fin d’année assortie d’une révision de l’aménagement du temps de travail. «En juillet dernier, le directeur régional voulait que l’on passe à 42 heures payées 35, explique Lino Da Silva, délégué du personnel CGT. Puis il s’est rendu compte que cela n’était pas applicable au vu de la convention collective. Aujourd’hui, il parle de 38 h payées 35 en évoquant un manque de compétitivité de l’entreprise.» Une opinion que la CGT contredit, sachant que le groupe Eiffage génère d’importants dividendes.

Dans un climat social tendu, le responsable CGT fait également valoir que, sur la question des rémunérations, tout le monde n’est pas logé à la même enseigne. «En 2013, les cinq plus gros salaires de l’entreprise ont bénéficié d’une augmentation de 12,49 % quand le reste des salariés n’a eu que 1 % de plus. D’un côté, on se retrouve avec un peu plus de 41 000 euros que se sont partagées cinq personnes alors que, la même année, la masse salariale a diminué de 183 000 euros, principalement à cause de la diminution de la participation aux bénéfices.»

Dans une entreprise spécialisée dans le bâtiment et les travaux publics où la question de la pénibilité n’est toujours pas prise en compte, la nouvelle régression sociale que tente d’imposer la direction ne passe pas. «Dans des réunions, on nous a dit qu’on n’a pas assez de savoir-faire, qu’on ne sait pas maçonner, qu’on ne sait pas ferrailler, qu’on n’est pas assez efficace, se plaint un syndiqué CGT. On nous dit aussi qu’on coûte trop cher et on nous parle de compétitivité. Mais la direction ne peut pas crier au scandale contre la concurrence des salariés détachés et, en même temps, y avoir recours.»

Du côté de la direction, justement, on prétend que la négociation ne vise rien moins qu’à proposer un accord de maintien de l’emploi. En aucune façon, il ne faudrait voir là de «chantage à l’emploi».

Reste que les salariés ne l’entendent pas de cette oreille. «Avec un salaire de 1 600 euros en moyenne, on nous dit que c’est encore à nous de faire des efforts. Mais c’est pas la direction qui a du mal à payer son loyer et qui se retrouve à découvert dès le 15 du mois.»

Côté dialogue social, les salariés grévistes qui se sont réunis devant le siège régional ont eu la surprise d’y trouver des cars de CRS. On connaît de meilleurs moyens pour dialoguer.

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30 octobre 2014 4 30 /10 /octobre /2014 00:37

Eric Bocquet: "on forme dans les universités publiques des étudiants dont le métier sera de créer des schémas d’évasion fiscale"

Eric Bocquet sénateur PCF du Nord

PROPOS RECUEILLIS PAR PIERRIC MARISSAL

JEUDI, 23 OCTOBRE, 2014

Eric Bocquet

AFP

Eric Bocquet est le rapporteur de commissions d'enquête au Sénat sur l'évasion fiscale et ses acteurs. Il est également l'auteur de nombreuses propositions et amendements visant à lutter contre ce fléau. Dans cet entretien, il nous explique les freins qui empêchent une lutte efficace contre l’évasion fiscale, et nous décrypte la chaine des responsabilités.

A la Commission Européenne comme au sein de l’OCDE, l’évasion fiscale semble plus que jamais d’actualité.
Eric Bocquet. Le sujet de l’évasion fiscale est devenu incontournable. La crise est là, les Etats sont à la recherche de recettes, le nombre de millionnaires augmentent et ces gens, moins de 1% de la population là jouent avec 263 000 milliards de dollars. C’est faramineux, le budget de la France à côté est ridicule.
Au sein de l’Union Européenne, l’évasion fiscale représente 1000 milliards d’euros chaque année. La moitié du PIB français. C’est important de montrer qu’il n’y a pas que la France touchée par ce phénomène. On nous dit « il y a une fiscalité délirante en France », qui incite à l’évasion, mais on voit bien que cela touche tout le monde. L’Allemagne a ses exilés fiscaux. La Belgique qui est un paradis fiscal pour l’ISF et les droits de succession a aussi ses exilés.
Les Etats commencent à bouger, mais on reste surtout dans des déclarations d’intention. «On va agir», cela, même Nicolas Sarkozy l’avait dit. Mais entre les complicités, l’’hypocrisie et le manque de volonté politique unanime, le verrou ne saute pas. Et rien ne bougera sans une vraie volonté politique. Par exemple, les Américains ont mis la Suisse et la banque UBS à genoux, en les menaçant de faire sauter leur licence, leur droit d’exercer aux Etats-Unis, ce qui aurait pu être la mort de la banque. L’Europe voudrait s’en inspirer, en reprenant à son compte la loi Fatca, qui oblige les banques à donner toutes les données des Américains à l’administration fiscale américaine, quelque soit l’endroit où il réside. C’est une bonne chose, de créer un Fatca au sein de l’Europe et entre l’Union et les Etats-Unis. Mais suite à cette loi, 3000 citoyens américains ont renoncé à leur nationalité américaine. Une réglementation se met en place et on va jusqu’à abandonner son passeport pour éviter de payer ses impôts.

Dans l’évasion fiscale, jusqu’au où remonte la chaine des responsabilités ?
Eric Bocquet. Au Sénat, nous avons fait deux commissions d’enquêtes. La première sur l’évasion fiscale internationale et la deuxième dans l’année qui a suivi était centrée sur les acteurs de l’évasion. Les banques, mais aussi les professions du chiffre, comme les avocats fiscalistes. Tous ces gens qui conçoivent les schémas de l’évasion. On doit établir cette chaine de la responsabilité. L’avocat fiscaliste a une responsabilité. Aujourd’hui on forme dans les universités publiques des étudiants dont le métier sera de créer ces schémas d’évasion fiscale. C’est tout à fait immoral. Beaucoup des meilleurs cerveaux de France et du monde sont engagés par ce milieu. Des polytechniciens créent des algorithmes financiers. C’est leur droit de travailler pour qui ils veulent, mais là encore ils sont formés grâce à de l’argent public, il y a une question éthique qui se pose. On pourrait attendre de ces gens très formés qu’ils réfléchissent à améliorer le sort du plus grand nombre, de l’humain. Mais la finance achète les meilleurs. C’est l’argent qui domine, et cela finit par se retourner contre la République et l’intérêt général. Et c’est au cœur du système et de la crise actuelle. L’évasion fiscale, c’est autant d’argent en moins qui pourrait aller à la santé, à l’éducation. L’évasion fiscale n’est pas un disfonctionnement, c’est au cœur du système.

Et cela déstabilise complètement notre démocratie…
Eric Bocquet. Echapper à l’impôt, cela crée une injustice. Le coiffeur de la rue ne peut pas s’exiler lui, il paye ses impôts ici, parce qu’il exerce ici. Apple peut facilement s’exiler et ne paye quasiment aucune taxe. C’est une injustice qui déstabilise complètement le consentement à l’impôt. La faiblesse de l’impôt aujourd’hui dans ce pays est qu’il n’est pas juste. Les grands groupes, des nouvelles technologies mais aussi du Cac 40 sont ceux qui gagnent le plus et ceux qui payent le moins. Total et LVMH non plus ne sont pas à 33 %. Toutes les PMI, PME et les artisans sont aujourd’hui ceux qui souffrent le plus de cette injustice. Tout l’édifice républicain en est déstabilisé et c’est très dangereux, y compris pour la démocratie.
Le libéralisme estime qu’il n’a pas besoin de la République. Il veut tout faire, gérer les hôpitaux, les écoles… Et pourquoi on aurait des élus ? A les entendre, les représentants du peuple sont trop nombreux, dépensiers, ne servent qu’à construire des ronds-points. Ce n’est pas un hasard si les libéraux s’en prennent aux élus, c’est une manière de s’en prendre à l’Etat de manière générale. Leur slogan : «trop d’Etat, trop de fonctionnaires, laissez-nous faire le business, on va s’occuper de la société, et beaucoup plus efficacement». Mais servir l’intérêt général et servir ses actionnaires, ce n’est pas du tout la même chose.

La première étape, pour lutter contre l’évasion fiscale, c’est la transparence. Où en sommes-nous ?
Eric Bocquet. La transparence, on n’y est pas encore. On n’a toujours pas de fichier des comptes bancaires européens par exemple, comme on l’avait proposé à la commission d’enquête. On n’a pas mis en place de registre des trusts. Jersey, c’est le paradis des trusts, mais on ne sait pas ce qu’il y a dedans, ni qui gère quoi et au profit de qui. Pourtant les sommes qui y circulent, y compris en or et en œuvres d’art, sont colossales. On est encore très loin du compte. Les multinationales, par définition, sont présentes dans le monde entier, il n’est pas anormal qu’il y ait des flux entre les pays, mais ces flux doivent être transparents, de même que les taux de transferts qui ne doivent pas être minimisés. Les schémas d’optimisation fiscale devraient être remis à l’administration fiscale en toute transparence. C’est aussi une proposition de notre commission d’enquête. Qu’on sache combien de valeur a été produite. Mais cela demande des moyens humains aussi. Parce que contrôler la fiscalité d’un groupe comme Total, cela va demander des dizaines de personnes pendant des mois. Quand, pour compresser les dépenses, on diminue les moyens de l’administration fiscale, on se prive en même temps de recettes potentielles.
Avec le reporting pays par pays qu’on a réussi à faire passer dans la loi bancaire, on sait que des banques françaises ont des filiales dans des paradis fiscaux qui brassent des millions d’euros sans aucun employé. Qu’est-ce qu’on fait pour aller vérifier sur place, faire un contrôle, agir concrètement?

La semaine dernière est passé en commission des finances un texte de loi, l’application d’une directive européenne visant à la transparence, notamment des banques. Nous avons proposé des amendements, suggérés par CCFD Terre Solidaire, pour élargir l’exigence de transparence à toutes les entreprises, et en particulier les grandes multinationales extractives, pétrolières notamment. On présente l’amendement en commission et le rapporteur émet un avis défavorable, estimant que c’est « trop intrusif ». Je lui ai alors demandé où était la frontière entre l’intrusion et la transparence ? Il me répond que c’est un sujet de philosophie. Si on demande des comptes à tous ces grands groupes, ils crient au scandale au nom de la liberté d’entreprendre. Et pourtant, leur attitude met en péril l’intérêt général.

Le numérique et Internet posent-il des problèmes nouveaux ?
Eric Bocquet. Le numérique est un problème gigantesque aujourd’hui dans l’évasion fiscale. Pour ouvrir un compte Offshore aujourd’hui, on peut le faire de son smartphone. On ouvre un compte, rempli un petit questionnaire, désigne un responsable de société, on choisit son paradis fiscal, on fait un versement avec la photocopie de son passeport, et on a créé une société en 10 minutes. Mais là encore c’est une question de volonté politique. C’est des gens derrière ces sites Internet. Il faut vraiment s’y attaquer, y compris avec des sanctions.

Qu’est-ce qui empêche de véritables avancées à l’échelle européenne ?
Eric Bocquet. Déjà le Lobby de la finance à la Commission Européenne est le plus gros des groupes de pression. C’est 1700 personnes qui travaillent à Bruxelles à préserver les intérêts du système financier. Un autre frein majeur : la règle au sein de l’Union Européenne qui prévaut en matière de fiscalité impose l’unanimité. Les 28 états doivent être d’accord pour modifier une mesure fiscale. L’Autriche ou le Luxembourg sont deux pays qui bloquent. Il faudrait changer cette règle et passer en majorité qualifiée, qui permettrait de décider dans le sens de l’intérêt de l’union. Mais est-ce que monsieur Juncker va en changer ?
Le troisième frein dont il faut parler, ce sont les complicités. Les liens trop étroits entre les banques, le monde de la finance et les politiques. On l’a constaté concrètement au cours de nos déplacements pour enquêter en Suisse ou à Jersey, mais chez nous aussi. A propos de la loi bancaire qui est passée en France, d’aucun disent qu’elle a été écrite par les grandes banques françaises. Frédéric Oudéa, dirigeant de la Société Générale, a dit à l’Assemblée devant des députés sidérés : cette loi ne va encadrer qu’1 à 2 % de l’activité. Il y a trop de liens entre la haute administration française et les grandes banques. Baudouin Prot président de la BNP Paribas et Frédéric Oudéa de la Société Général, sont d’anciens inspecteurs généraux des finances publiques. Ils défendent l’intérêt de qui, de la banque ou l’intérêt général ? C’est une vraie question, car des cas comme ça il y en a plein. On a par exemple de hauts commissaires de la Cour des comptes qui sont embauchés par la BNP pour s’occuper de la fiscalité. C’est trop évident. Il faut aussi rappeler que depuis 1973, et le tandem Giscard-Pompidou, ce sont les banques qui prêtent aux Etats. L’obligation de se financer sur les marchés financiers a changé le rapport de force. On doit emprunter 80 milliards chaque année pour boucler le budget sur les marchés financiers, c’est une fragilité terrible. Les créanciers ont du pouvoir et on a perdu notre souveraineté.

Que pensez-vous de l’attaque du Commissaire européen à la concurrence contre l’Irlande, dans le cas Apple ?
Eric Bocquet. Il y a une contradiction en Europe qui est inscrite au cœur des textes. En posant dans la constitution le principe d’une concurrence libre et non faussée, et je ne pense pas qu’il y ait une autre constitution au monde qui ait inscrit un choix économique en son cœur, et en même temps la souveraineté des Etats en matière fiscale, on crée le problème. C’est au nom de la concurrence libre et non faussée qu’Apple et les autres ne paierait pas d’impôt ?

Et donc il n’y a toujours rien dans le projet de loi de finances 2015 pour lutter contre l’évasion fiscale ?
Eric Bocquet. C’est la question que j’ai posé à Christian Eckert, secrétaire d’État chargé du Budget, lorsqu’il est venu nous présenter son projet. Je lui ai dit que je ne voyais rien dans ces propositions sur la lutte contre l’évasion fiscale. Où est la grande ambition, ce combat prioritaire ? On va se contenter des 1,8 milliards d’euros des repentis venus à Bercy régulariser leur situation ? Ce n’est pas négligeable, mais l’évasion fiscale en France, c’est 50 à 80 milliards chaque année. Si on croit qu’on va régler le problème avec des repentis spontanés, on se fiche de nous.

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15 octobre 2014 3 15 /10 /octobre /2014 21:40

Loi Macron: un projet 100% réactionnaire

De Sarkozy à Hollande, Macron vend le même projet

sébastien crépel

Jeudi, 16 Octobre, 2014

Le futur projet de loi pour relancer prétendument « l’activité » s’inspire ouvertement du contenu ultralibéral du rapport Attali commandé par Nicolas Sarkozy en 2007, dont l’actuel ministre de l’Économie était le rédacteur. Il est aujourd’hui bien en peine de chiffrer les « bénéfices » de son projet sur la croissance et l’emploi.

La France ne souffre pas du chômage, de la précarité ou encore des inégalités. Elle se meurt de « trois maladies » que sont « la défiance, la complexité et le corporatisme ». Ainsi parle Emmanuel Macron, ministre de l’Économie d’un gouvernement dit de « gauche », et présentant hier les grandes lignes du futur projet de loi pour relancer « l’activité ». L’un des chantiers-phares d’Arnaud Montebourg, celui de la réforme des professions réglementées, au cœur de son programme pour « le redressement économique de la France » et « rendre du pouvoir d’achat aux Français », présenté le 10 juillet quand il était encore au gouvernement, s’est ainsi mué sous l’impulsion de son successeur en un catalogue de mesures pour « libérer les énergies », « lever les blocages au développement de l’activité » à l’instar de ceux liés au « fonctionnement du marché du travail » et « favoris(er) l’initiative privée ».

À la sortie du Conseil des ministres, Emmanuel Macron a déroulé un programme digne de la droite la plus éculée : libéralisation du labeur de nuit et du dimanche au mépris de la protection des travailleurs, attaque en règle du service public des transports, retour par la fenêtre de la pratique très décriée des stock-options pour les très hautes rémunérations, vente des parts publiques dans le capital de grandes entreprises…

À défaut d’idées originales, l’ex-banquier a de la suite dans les idées : nombre de ses analyses et des propositions qui en découlent sont en fait des copiés-collés du rapport de la commission Attali pour « la libération (sic) de la croissance », commandé par Nicolas Sarkozy en 2007, et rédigé par un certain… Emmanuel Macron. Fort de 316 propositions, le document fustigeait exactement dans les mêmes mots que le ministre aujourd’hui « le corporatisme et la défiance » de la société française, et invitait à rompre avec le « modèle (d’État) hérité de l’après-guerre » au travers de réformes qui « devront être poursuivies avec ténacité, pendant plusieurs mandats, quelles que soient les majorités » politiques en place, c’est-à-dire : quel que soit le résultat des élections…

Ainsi de la proposition 212 du rapport Attali d’« autoriser plus largement le travail le dimanche », reprise hier quasiment mot pour mot par le ministre de l’Économie. Non content d’étendre « l’ouverture dominicale dans les commerces (…) dans les zones disposant d’une forte attractivité économique et touristique » à l’heure où des patrons tentent de contourner la loi, le ministre propose d’aller plus loin, en autorisant « les commerces non alimentaires » à ouvrir jusqu’à douze dimanches par an, soit un par mois (lire page suivante). L’argument développé est dans la droite ligne du « travailler plus pour gagner plus » de Nicolas Sarkozy en 2007 : « Les jeunes qui veulent travailler plus, il faut qu’ils le puissent », a développé le ministre. « Les jeunes » flexibles et sans emploi contre les salariés en poste soucieux de leurs droits : on voit quelle rhétorique de la division Emmanuel Macron entend utiliser pour dénoncer de prétendus corporatismes néfastes aux plus faibles, le ministre pointant du doigt sous ce terme « syndicats », « associations » et même certains « ministères »… Un discours que ne renierait pas le Medef !

Des bus privés contre les trains publics

Non content de remettre en cause le Code du travail en reprenant une revendication phare de l’organisation patronale, le projet s’en prend à un autre pilier du modèle social : le service public des transports. Le ministre l’attaque sur deux fronts : la mise en concurrence directe du rail avec la route, via le développement de « l’offre de services de transport par autocar », d’abord. Et comme, pour cela, cette offre devra être rendue « complètement libre sur tout le territoire », c’est-à-dire ouverte à n’importe quel opérateur privé désireux de s’installer sur le marché, celui-ci fera lui-même concurrence aux lignes publiques de bus aujourd’hui existantes pour pallier l’absence de trains. On voit ainsi le choix fait, à rebours de toutes les déclarations publiques de l’exécutif, de délaisser le service public ferroviaire pour favoriser l’installation de compagnies de bus low-cost privées, y compris d’ailleurs la propre filiale de la SNCF, Id-bus, selon une logique complètement schizophrène de la direction de la compagnie. La volonté d’installer un transport collectif à deux vitesses ne fait aucun doute dans la bouche du ministre : il s’agit « d’encourager l’activité », et donc la « mobilité » des jeunes, selon Emmanuel Macron.

En fait, de développer une offre routière privée à coût réduit pour les plus modestes, dont les jeunes, l’accès au train étant réservé aux plus aisés. Le ministre promet à terme la création de 10 000 emplois. Mais avec quel risque sur la réduction des dessertes ferroviaires, et donc au prix de combien de suppressions de postes dans le rail ? Emmanuel Macron n’en dit rien, mais déjà les régions, autorités organisatrices des transports sur leur périmètre, s’en inquiètent : « Cette évolution, qui se traduira par un report modal vers la route, sera lourde de conséquences structurelles », prévient l’Association des régions de France (ARF), pour laquelle « cela réinterroge fondamentalement le modèle économique du ferroviaire, déjà fragile ». Entre autres propositions, le ministre a également insisté sur l’importance de « mesures favorisant l’actionnariat salarié ». En apparence, rien de grave, s’agissant d’une pratique désormais courante dans les entreprises. Sauf qu’Emmanuel Macron entend en faire un levier pour « le recrutement de collaborateurs à haut potentiel dans les start-up » et les PME. Ou comment encourager le recours aux stock-options, ces actions distribuées aux hauts cadres et dirigeants pour « compléter » leur salaire, moins de deux ans après l’alourdissement de leur taxation dans la loi de finances pour 2013 qui visait à limiter les abus !

Sur ce point, le virage libéral du gouvernement Hollande-Valls s’effectue à 180 degrés. D’autres mesures sont envisagées comme, sous couvert de mettre fin à des monopoles injustes dans les professions dites « réglementées », l’ouverture du capital des pharmacies et des professions du droit comme les huissiers ou la vente de médicaments en ligne. Un ensemble dont le ministre a été bien en peine de défendre la principale justification : celle de l’emploi et de la croissance, Emmanuel Macron ne se risquant à aucun chiffrage. « Même si c’est mille ou deux mille emplois, ça vaut le coup de se battre », s’est-il contenté d’expliquer à la presse à propos du travail le dimanche dans les zones touristiques. Un zèle qu’on aimerait reconnaître au gouvernement dans le sauvetage des entreprises victimes d’appétits financiers prédateurs. Mais cela n’entre pas dans le cadre des « réformes de structure » exigées par la Commission européenne…

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13 octobre 2014 1 13 /10 /octobre /2014 18:07

Prix Nobel d’économie

L’imposture

par Hazel Henderson, février 2005

Une querelle inhabituelle a récemment secoué l’atmosphère feutrée de la remise des prix Nobel. La voix de M. Peter Nobel, un des héritiers du fondateur Alfred Nobel, s’est ajoutée au concert de protestations de scientifiques de plus en plus nombreux contre la confusion entourant le « prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel ». Depuis son établissement par la Banque centrale suédoise, en 1969, ce prix de 1 million de dollars est confondu avec les vrais prix Nobel, au point qu’on le désigne souvent, à tort, comme le « prix Nobel d’économie » (et, en anglais, Nobel Memorial Prize).

Dans son numéro du 10 décembre 2004, le grand quotidien suédoisDagens Nyheter a publié une longue tribune signée du mathématicien suédois Peter Jager, membre de l’Académie royale des sciences, de l’ancien ministre de l’environnement Mans Lonnroth, désormais titulaire d’une chaire « Technologie et société », et de Johan Lonnroth, économiste et ancien membre du Parlement suédois. L’article montrait de manière détaillée comment certains économistes, au nombre desquels plusieurs récipiendaires du prix de la Banque de Suède, avaient fait un mauvais usage des mathématiques en créant des modèles de dynamiques sociales irréalistes.

« Jamais, dans la correspondance d’Alfred Nobel, on ne trouve la moindre mention concernant un prix en économie, nous a précisé M. Peter Nobel dans un entretien exclusif. La Banque royale de Suède a déposé son œuf dans le nid d’un autre oiseau, très respectable, et enfreint ainsi la “marque déposée” Nobel. Les deux tiers des prix de la Banque de Suède ont été remis aux économistes américains de l’école de Chicago, dont les modèles mathématiques servent à spéculer sur les marchés d’actions – à l’opposé des intentions d’Alfred Nobel, qui entendait améliorer la condition humaine. »

Le choix des lauréats de l’année 2004 a peut-être constitué la goutte d’eau de trop. Une nouvelle fois, le prix a couronné deux économistes américains, MM. Finn E. Kydland et Edward C. Prescott, qui, dans un article de 1977, avaient « démontré » à partir d’un modèle mathématique que les banques centrales doivent être indépendantes de toute pression des élus – y compris dans une démocratie. La présentation des lauréats du prix de la Banque de Suède glorifiait leur article de 1977 et son « grand impact sur les réformes entreprises en de nombreux lieux (dont la Nouvelle-Zélande, la Suède, le Royaume-Uni et la zone euro) pour confier les décisions de politique monétaire à des banquiers centraux indépendants ».

Or de telles « réformes » posent un problème dans les démocraties où l’on se soucie de la transparence des décisions publiques. La politique monétaire détermine la répartition des richesses entre créanciers et débiteurs, la politique des revenus et l’égalité des chances. Trop rigoureuse, elle pénalise les salariés en favorisant le chômage, elle renchérit le remboursement des prêts au profit des organismes de crédit et des détenteurs de capitaux.

Les préjugés idéologiques des économistes néoclassiques sont établis (1), de même que l’irréalisme de nombre de leurs postulats. Mais un nouveau groupe de scientifiques – dans des domaines aussi variés que la physique, les mathématiques, les neurosciences ou l’écologie – demandent à leur tour que le prix de la Banque de Suède en sciences économiques soit élargi, correctement attribué, dissocié des prix Nobel, ou simplement aboli.

Ces objections proviennent de chercheurs en sciences « dures », qui étudient le monde naturel et dont les découvertes sont soumises à vérification et à réfutation. Le prix d’économie dévalue à leurs yeux les vrais prix Nobel. En particulier depuis l’ouvrage classique de Nicholas Georgescu-Roegen (2), l’économie subit un feu roulant de critiques émanant d’écologistes, de biologistes, d’experts en ressources naturelles, d’ingénieurs, de spécialistes en thermodynamique. Une démarche multisectorielle – économie écologique, économie des ressources naturelles, etc. – ne remédie pas aux erreurs fondamentales de l’économie néoclassique, que certains comparent à une croyance religieuse, notamment dans sa foi en la « main invisible » des marchés.

La vieille question de savoir si l’économie est une science ou une profession refait surface. La plupart de ses « principes » n’étant pas soumis à l’épreuve, alors que le sont les lois de la physique grâce auxquelles on peut envoyer une fusée sur la Lune, il s’agit plutôt d’une profession. On peut par exemple démontrer que le « principe » dit « optimum de Pareto (3) » ignore la question de la distribution préalable des richesses, du pouvoir et de l’information, conduisant ainsi à des résultats sociaux injustes. La présentation mathématisée de ces concepts sert souvent à masquer leur idéologie sous-jacente. Et à mettre hors de portée intellectuelle du public, et même des élus, des problèmes présentés comme trop « techniques » pour eux. Ainsi, non seulement les économistes gagnent en influence au sein des puissantes institutions qui les emploient, mais on les soumet rarement aux critères d’évaluation des autres professions. Un médecin encourt un procès s’il commet une faute dans le traitement d’un malade ; des économistes peuvent, par leurs mauvais conseils, rendre un pays malade en toute impunité.

Les nouvelles découvertes des chercheurs en neurosciences, des biochimistes et des scientifiques du comportement portent le fer dans la plaie la plus constante des économistes néoclassiques : l’assimilation de la « nature humaine » à un « agent économique rationnel » obsédé par le souci de maximiser son propre intérêt. Fondé sur la peur et la rareté, ce modèle est celui du cerveau reptilien et du caractère étroitement territorial de notre passé primitif. Chercheur en neurosciences à l’université Claremont, Paul Zak a, au contraire, déterminé une relation entre la confiance, qui pousse les humains à se regrouper pour coopérer, et une hormone reproductive nommée oxytocin.

De son côté, David Loye a revisité les écrits de Charles Darwin et montré que, contrairement à ce que l’on dit habituellement, Darwin ne s’était pas concentré sur la « survie des plus aptes » et la compétition comme facteurs majeurs de l’évolution humaine (4). Davantage intéressé par la capacité des humains à construire des liens de confiance et à partager, il voyait dans l’altruisme un facteur de réussite collective. D’autres travaux, revenant sur la théorie des jeux, aboutissent à des conclusions similaires (5). Du reste, si ce n’était pas le cas, on se demande comment les humains seraient passés du stade des bandes nomades de chasseurs-cueilleurs à celui de bâtisseurs de villes, d’entreprises ou d’entités internationales comme l’Union européenne ou les Nations unies.

Contrairement à ce que postule la mathématisation de l’économie, les gens ne se comportent pas comme des atomes, des balles de golf ou des cochons d’Inde. A l’inverse de l’« homme économique rationnel » imaginé dans des livres théoriques, les humains ont une « rationalité » sans rapport avec le sens que les économistes donnent à ce mot. Complexes, leurs motivations incluent le soin des autres, le partage et la coopération, souvent dans un cadre bénévole. Les simulations informatiques fondées sur les groupes d’agents rendront peut-être l’économie plus « scientifique » à l’avenir. Actuellement, les hypothèses fondamentales de l’économie sont patriarcales – ce qui ouvre un intéressant champ de recherche à une « économie féministe ».

La controverse sur le prix de la Banque de Suède en sciences économiques – un prix dont l’objectif était de conférer à cette profession l’aura de la science – a fait ressurgir toutes ces questions importantes. Une imposture scientifique est mise en cause. Si cette controverse n’a guère de chances de figurer au menu des élites regroupées à Davos, dans la Suisse enneigée, elle mériterait d’être à l’ordre du jour du Forum social mondial de Porto Alegre.

Hazel Henderson

Auteure de plusieurs ouvrages, dont Building a Win-Win World, Hazel Henderson a créé avec le Groupe Calvert des fonds de pension socialement responsables, des indicateurs sur la qualité de la vie, ainsi qu’une série télévisée sur l’éthique du commerce. Site :www.hazelhenderson.com.

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13 octobre 2014 1 13 /10 /octobre /2014 18:04

« Prix nobel » d’économie : des cocoricos déplacés

lundi 13 octobre 2014, par Attac France

Le « prix de la Banque de Suède en sciences économiques en l’honneur d’Alfred Nobel », improprement appelé prix Nobel d’économie, vient d’être attribué au français Jean Tirole. Alors qu’un déluge de commentaires élogieux en forme de « cocoricos » se propage dans les médias, Attac déplore ce choix qui s’inscrit dans la lignée des prix attribués à Hayek, Friedman et autres économistes néolibéraux en grande partie responsables de la crise actuelle.

Présenté comme « un des économistes les plus influents de notre époque » par la Banque de Suède, Jean Tirole est récompensé par « son analyse de la puissance des marchés » et ses recommandations en faveur d’une déréglementation dans les domaines de l’industrie, de la finance et du travail.

C’est ainsi que Jean Tirole, dont on peut penser que le nouveau ministre de l’économie Emmanuel Macron est un admirateur fervent, propose une réforme du marché du travail, dont l’une des mesures doit être d’alléger le code du travail et, en particulier, de supprimer les contrats à durée indéterminés (CDI).

Ce n’est pas tout : Jean Tirole est depuis longtemps un fervent partisan d’un marché mondial des permis d’émission de gaz à effet de serre. Le prix et la concurrence seraient ainsi les principaux instruments mobilisés pour limiter les émissions. Pourtant le marché européen du carbone est un échec retentissant en même temps qu’un nouveau théâtre de spéculation !

Dans le domaine de la finance, Tirole s’est illustré par une approche – fondée sur la théorie des jeux et de l’information – selon laquelle la stabilité des marchés peut être obtenue par la transparence de l’information et la concurrence sur les marchés.Ignorant le caractère fondamentalement instable des marchés, Jean Tirole a cautionné les politiques de dérégulation financière et encouragé les autorités de régulation à négliger la nécessité d’une régulation globale de la finance.

Le caractère global et systémique de la crise a montré qu’il s’agissait là d’une erreur tragique… démontrant par là le caractère inadapté et dangereux des analyses de Jean Tirole et du courant de pensée qu’il représente : un néolibéralisme dogmatique pour lequel la fonction économique essentielle de l’État est d’étendre la logique des marchés à l’ensemble des domaines de la vie sociale.

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11 octobre 2014 6 11 /10 /octobre /2014 01:01

Après l'abandon de l'écotaxe, agir pour la renationalisation des autoroutes

Pour Ségolène Royal, la solution " prioritaire" à l'abandon de l'écotaxe serait de "ponctionner les bénéfices des sociétés d'autoroutes" sans autre précision sur le dispositif envisagé. Michel Sapin s'y oppose.

En 2005, nos autoroutes, dont la plupart étaient largement amorties, ont été bradées aux multinationales du BTP. A l'époque, la sous-évaluation de la valeur de ces sociétés concessionnaires avait interpellé beaucoup de spécialistes. Dans un tout récent rapport, l'autorité de la concurrence a estimé la rentabilité après impôts des concessionnaires ( Eiffage, Vinci, Sanef) "exceptionnellement élevée". Sur 100 euros de péage payés par l'usager, 20 à 24 euros sont du profit net pour les sociétés d'autoroute. Une sacrée machine à sous. En 2032, date de fin de la concession des autoroutes, on estime que ces sociétés auront engrangé le chiffre pharaonique de 40 milliards d'euros de bénéfices !

Le 19 juin dernier, le Sénat avait l'occasion d'adopter une proposition de loi, déposée par le groupe communiste et républicain, permettant d'engager la renationalisation des concessions d'autoroutes. Cela ne fut pas le cas puisque les socialistes, le centre et la droite ont voté "contre", formant une majorité rétrograde pour repousser cette proposition de nationalisation des autoroutes et d’affectation des dividendes à l’agence de financement des infrastructures de transports. On aurait pu redonner des moyens importants à la puissance publique, bien supérieurs à la simple "ponction" aujourd'hui proposée, pour une politique des transports respectueuse des hommes, des territoires et de l’environnement.

Faut-il renationaliser les 9000 kms d'autoroutes à péages ? Cette question va de nouveau être posée dans les prochaines semaines. Une mission d'information parlementaire, "en vue d'étudier les modalités de rachat par l'État des concessions autoroutières et de définir les conditions dans lesquelles il pourrait ensuite mettre en oeuvre l'exploitation des autoroutes", rendra ses conclusions d'ici la fin de l'année. Est-il possible de mettre fin à la privatisation de la rente autoroutière, de favoriser la modération des tarifs de péage et de dégager des moyens financiers pour l'Agence de financement des infrastructures de transport en France ? Oui, en mobilisant 15 à 20 milliards.

C'est beaucoup ? Certes, mais n'oublions pas que chaque année le patronat touche 220 milliards d'aides publiques, dont le fameux CICE, alors que dans le même temps, l'INSEE vient d'enregistrer une baisse de l'investissement et que l'Unédic prévoit plus de 150 000 chômeurs de plus d'ici la fin 2015. A quand un contrôle public sur l'utilisation de ce pactole ? Pourquoi ne pas en demander le remboursement quand ces sommes ne sont pas utilisées pour l'emploi, les salaires, la formation, les investissement utiles, la transition écologique et énergétique ? Tout cela au fond relève d'un choix de société : l'humain ou le fric, la transition écologique ou le chaos.

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27 septembre 2014 6 27 /09 /septembre /2014 16:11

Thomas Piketty et le capital au 21è siècle : Critique sociale superficielle, conservatisme, charlatanisme statistique et vidéo

26 SEPTEMBRE 2014 | PAR FRÉDÉRIC BOCCARA

Thomas Piketty et le capital au 21è siècle : Critique sociale superficielle, conservatisme, charlatanisme statistique et vidéo

Frédéric Boccara[1]

(cf. revue Economie & Politique, septembre 2014)

Thomas Piketty nous apprend dans son ouvrage intitulé Le capital au XXIè siècleque les inégalités ont augmenté. Merci beaucoup. On avait remarqué. L’establishment médiatique américain a apprécié. Les économistes établis aussi : la très orthodoxe European Economic Association lui a décerné son prix. Étrange… ? Pas tant que cela. D’autant qu’il s’agit de jeter Marx par-dessus bord. Ce qui n’est pas très original !. Mais, ô étrange étrangeté, ni banques, ni crédit, ni activité de la finance dans les 970 pages de l’ouvrage. Ni même l’essentiel du capital des entreprises. Basses et bien trop concrètes choses.

Thomas Piketty nous explique doctement (en 970 pages, et donc forcément ça impressionne…) qu’il n’y a presque rien à faire. La période d’après 1945 aurait été une exception absolue dans l’histoire des deux derniers millénaires (si, si ! ses graphiques vont jusque- là !) que nous ne retrouverons jamais. La prééminence du capital [réduite ici à la prééminence des revenus des ménages détenteurs de riches patrimoines] est fatale. On ne pourrait qu’écorner cette logique, grâce à la fiscalité, seul instrument jugé efficace. Et encore, il faudrait un impôt mondial sur « toutes les fortunes de la planète » (rien sur les entreprises, on est dans le capitalisme version people du magazine Forbes), un impôt issu d’une entente supranationale entre « l’ensemble des nations du monde ». Exit le crédit, sa maîtrise, les banques (comme le remarque aussi G. Giraud), ce qui est quand même fort de café pour un livre traitant du capital au 21è siècle après la crise financière de 2008 ! Pas de FMI évidemment. Exit aussi la tension possible, pour ne pas dire la contradiction, entre croissance des revenus du capital (et du capital lui-même) et exigence d’un développement radicalement nouveau des capacités humaines de tous. D’ailleurs l’auteur nous dit bien que « le rôle principal de l’impôt sur le capital n’est pas de financer l’État social mais de réguler le capitalisme » (p.840).

On ne pourrait que corriger un petit peu le système. La faute à une prétendue loi naturalisée, maniée comme la « formule du professeur Sato » dans la BD Black et Mortimer. C’est « l’inégalité fondamentale » rk>gy : le taux de croissance des revenus du capital, K, serait durablement et en tendance supérieur au taux de croissance du PIB, Y, qui est aussi l’ensemble des revenus. Cette « loi » repose sur une vision très idéologique et néo-classique des revenus et de la production. Notons juste que l’inégalité du docteur Piketty, rk>gy, « porteuse, nous apprend-il, d’une logique implacable » (p. 57), suppose que le capital, accumulant son revenu, peut croître durablement plus vite que le revenu total. Comme si le revenu du capital ne provenait pas du revenu total … ! On est en pleine théorie néo-classique de la répartition des revenus où le capital produirait son propre revenu de son côté, tandis que « le travail » produirait le sien, le PIB n’étant qu’une addition comptable de ces deux revenus. Cela revient à ignorer une grande partie de l’analyse économique. Pas de crises, bien évidemment, hormis des guerres « exogènes ». A l’appui de son « inégalité fondamentale », l’auteur utilise deux égalités interprétées avec les néo-classiques de façon fort discutable comme des lois générales porteuses de causalités[2]. Sous couvert de désidéologisation c’est l’idéologie du marché neutre et sans rapports de forces ni de pouvoirs, conjuguée à des chocs « exogènes » dans la société (guerres, nationalisations, fiscalité, etc..) séparée de l’économie. Bref, l’ouvrage de Th. Piketty est un essai partisan et conservateur, tout à fait respectable en cela, sauf qu’il prétend être scientifique avec un apparat statistique massif pourtant biaisé, fort approximatif et très idéologique.

Notons, comme l’a remarqué Pierre Jaxel-Truer, une originalité de l’ouvrage, qui peut expliquer son succès aux Etats-Unis, il avance que l’augmentation des inégalités n’est pas liée aux différences de « mérite » mais à la détention du patrimoine, contrairement au mythe capitalisto-américain de l’enrichissement à la portée de tous… Bref la thèse d’un bon social-libéral, comme le suggère implicitement de Lagasnerie dans Libération « A la logique de la rente et de l’héritage, il oppose ce que serait la société qu’il faudrait consolider (…) I n’est jamais question de domination sociale et culturelle, d’exploitation (…) d’aliénation au travail, de classes (…). Il poursuit fidèlement la tâche que ce sont fixée ces deux auteurs [P. Rosanvallon et F. Furet] : annuler la problématique des classes sociales et des dominations comme constitutive de toute pensée de gauche (…) L’ouvrage de Piketty est construit sur Mille pages pour quoi ? Pour proposer une taxe sur le capital. (…) Pour conserver l’ordre ancien ».

1. Le capital des entreprises presque entièrement exclu

L’auteur commence son entreprise par une définition très critiquable du capital, qui réduit celui-ci au patrimoine des ménages et de l’État. Et donc il commence par exclure du capital tout le capital des entreprises, rien de moins ! Il le fait de façon plutôt subtile, voire pernicieuse : « Dans le cadre de ce livre, le capital est défini comme l’ensemble des actifs non humains qui peuvent être possédés et échangés sur un marché » (p. 82). Il semblerait que tout est inclus. Et pourtant, il en manque. Et beaucoup. Th. Piketty va considérer en effet que les entreprises et les banques ne peuvent pas posséder de capital. C’est que, selon lui, seules les personnes physiques (ou l’État) pourraient posséder du capital. D’où la précision page suivante : « le « capital » dans le cadre de notre livre, regroupe donc toutes les formes de richesse qui peuvent a priori être possédées par des individus (ou des groupes d’individus) et transmises ou échangées sur un marché sur une base permanente. En pratique, le capital peut être possédé soit par des individus privés (on parle alors de capital privé) soit par l’État ou les administrations publiques (on parle de capital public) » (p. 83). Certes concède-t-il « il existe également des formes intermédiaires de propriété collective par des personnes morales poursuivant des objectifs spécifiques (fondations, églises) » (p. 83-84). Mais cela est fait pour brouiller les pistes.

En réalité le choix fait par Th. Piketty est le suivant. Lorsque le capital de Peugeot est accumulé par la famille dans la société PSA et reste au sein de celle-ci cela ne va pas compter ! De même pour Liliane de Bettencourt et le capital qu’elle va laisser s’accumuler chez L’Oréal, qui le vaut bien ! Pour Peugeot ne vont compter dans le capital du docteur Piketty que les titres que la famille détient (on peut concéder que leur évaluation boursière reflétant en outre le jugement des marchés sur la richesse globale de la société, mais c’est loin de faire le compte). Or, si l’on regarde précisément les comptes de PSA, la tête de groupe de Peugeot-Citroën, les actions ne représentent que 0,355 Md€ (dont 25% détenus par la famille Peugeot via sa Holding financière) mais les réserves accumulées dans PSA s’élèvent à 6,9 Mds€, soit 19,4 fois plus, et à l’actif de l’entreprise on observe 11 Mds d’immobilisations matérielles, et au total 59,7 Mds€ de capital dans cette tête de groupe[3]. Ce qui n’empêche pas la famille Peugeot d’y détenir le pouvoir car elle peut y prendre les décisions, contrôlant une majorité relative des droits de vote (38 %). Ce n’est pas du tout anecdotique. C’est au cœur du fonctionnement du capitalisme dont l’entreprise et les titres financiers sont des institutions centrales. Cela a pour nom « l’effet de levier groupe » et permet de minorer le montant de capital avancé par les capitaux dominants pour un même capital total utilisé. C’est le capital au 21ème siècle. Mais la définition de Th. Piketty passe tout cela à la trappe... ! Or il s’agit non seulement d’une part énorme et essentielle de la richesse des individus de la famille Peugeot, mais aussi d’une part fondamentale du capital utilisé par les entreprises, et la relation entre ces deux composantes, via l’effet de levier groupe, est un maillon crucial de la réponse à la suraccumulation du capital[4]. En outre, les sociétés peuvent être détenues par des sociétés non résidentes, dont apparemment Th. Piketty exclut le capital de ses calculs.

Ainsi, notre auteur explique : « Nous utiliserons les mots ‘’capital’’ et ‘’patrimoine’’ de façon interchangeable » (p. 84). Réduisant le capital au seul patrimoine des ménages.

On voit que ce choix met complètement de côté 97% (11Md€ - 0,355Md€) de la valeur des équipements nécessaires à PSA pour produire les fameuses « richesses »… et donc pour produire ces fameux « revenus » à « répartir » ! C’est à dire que le besoin même de capital pour produire, le besoin d’investissement est complètement ignoré, les enjeux autour de l’utilisation des machines, de leur amélioration, etc. C’est pourtant un des points cruciaux du rapport capital-produit : la question de l’efficacité productive et des gâchis du capital : pour une production donnée faut-il trop de capital ? de plus en plus ? de moins en moins ?

2. Le capital produit … sans travail ni travailleurs

Comprendre cette relation en partie variable entre quantité de capital et production nécessite de réintroduire le travail et les travailleurs, ainsi que la technologie. En effet, outre la qualité de l’investissement, dans la réalité trois éléments fondamentaux rendent compte de l’efficacité de la production, et donc de l’importance relative du revenu distribuable. Ce sont : (1) le travail fourni, son efficacité, ses conditions d’exercice, son intensité, sa pressurisation possible, etc. (2) les qualifications des travailleurs eux-mêmes (dépendant tout particulièrement de leur salaire présent, de leurs conditions de vie et des services publics d’éducation) (3) la technologie.

La formulation même des termes « opposition capital/travail » est donc biaisée.

Dans ce sens l’usage du mot « actif » pour définir le capital pourrait mettre la puce à l’oreille. Sous une apparence neutre et comptable, il est très idéologique : il signifie que le capital est « actif », l’auteur nous affirme en fin d’ouvrage : « une fois constitué, le capital se reproduit tout seul (sic !), plus vite que ne s’accroît la production » (p. 942). Une perle !

Il faut reprocher à Piketty cette théorie et non, comme le fait Husson (2014), une absence de théorie.

3. Une approche néo-classique clivant production et répartition et ne rendant compte ni des crises ni des transformations systémiques

Pour se développer plus vite que le revenu total, le revenu du capital (le profit) doit s’affronter au revenu des travailleurs (conflit de répartition et lutte des classes) et peser dessus. La limite que Th. Piketty ne veut pas voir renvoie précisément à la suraccumulation : un trop plein de capital accumulé par rapport aux exigences de rentabilité et à la production des revenus, y compris du revenu du capital.

Mais Th. Piketty prête doctement à Marx comme « principale conclusion ce que l’on peut appeler le principe d’accumulation infinie ». Bref tout le contraire de la suraccumulation au cœur pourtant des travaux de Marx. Et si frappante dans la crise actuelle...

Par ailleurs, il faut bien voir que les choses ne sont ni linéaires et absolues, dans le sens de Piketty, ni linéaires dans un sens catastrophique. Le capitalisme est un système intelligent et souple, et les luttes sociales créatrices en participent. On a des crises, de moyenne et de longue période, et des transformations, plus ou moins profondes au-delà des effondrements et des disparitions de valeur dans des guerres. Pour dire les choses de façon simple, voire simpliste, au-delà d’un « écrasement » des salariés, on peut avoir une intensification du travail et une extension de la même technologie, avec remplacement des travailleurs par les machines (en moyenne période). Mais aussi, des crises de longue période. Et, contrairement à ce que pense Piketty, mais aussi un certain nombre d’économistes trotskystes, ce ne sont pas les destructions de la seconde guerre mondiale qui ont permis au capitalisme de surmonter sa crise, mais ses transformations sociales (sécurité sociale, nationalisations, rôle nouveau de l’État dans le crédit, éducation obligatoire et généralisée) et technologiques.

4. Des statistiques ahurissantes et des procédés graphiques inacceptables

Mais dira-t-on tout son discours est appuyé sur une masse de statistiques conséquentes. Et donc devrait être accepté au nom de l’empirie ?

Et bien, non. Même si certains critiques, comme Boyer ou Husson, accréditent malheureusement ses statistiques, au motif que Piketty fourni un grand nombre de chiffres sur les inégalités.

Premièrement rappelons que ses statistiques reposent comme on l’a vu sur une délimitation fort contestable de ce qui est mesuré, le capital. On ne sait pas ce que l’on trouverait si on utilisait une autre définition du capital, incluant vraiment celui des entreprises, au lieu de la petite partie reflétée dans le patrimoine des ménages (il faudrait d’ailleurs traiter aussi autrement des logements des ménages..).

Deuxièmement, les données elles-mêmes sont fort critiquables[5]. Leur transparence est toute relative malgré l’avalanche de pages et le nombre conséquent de graphiques : la source mentionnée est… le site de l’auteur !! On trouve indiqué au bas des graphiques « source : piketty.ens.fr ». Et lorsqu’on va sur le site indiqué, à nouveau rien n’est clair, ni bien transparent.

Surtout, nous nous trouvons gratifiés de graphiques vraiment farfelus et faussés où le rendement du capital est donné sur 2.000 ans (oui deux mille.. !), sans se soucier même de ce que peut signifier la catégorie « capital » à travers les âges et les types de société. Le docteur Piketty réussit ainsi à estimer le capital à l’époque de Jésus- Christ… Et, tour de force, il nous le donne avant et après impôts ! (p. 562 et 565). De la haute fantaisie. Et il y a plus : les mêmes graphiques ont une échelle élastique, avec la même longueur d’abscisse pour 1.000 ans et pour 47 ans... ! Tout cela pour mettre en regard d’un taux de croissance de la production un rendement du capital arbitrairement fixé à 5% de façon presque permanente dans le temps. Il prolonge la courbe un siècle au-delà de notre période, sans distinguer clairement non plus ce qui n’est qu’une projection. Il suppose une diminution de la croissance du revenu durant tout le prochain siècle et en conclut ce qu’il a inséré comme hypothèses : la croissance du revenu global est et sera plus faible que le taux de rendement du capital (qui est aussi son taux de croissance). La période 1950-2012 serait une exception dans l’histoire de l’humanité.

Et c’est là que le bât blesse. On ne trouve pas d’autre mot que celui de charlatan, même si l’on sait bien qu’on s’empressera de nous le reprocher. Pensez-vous, quelqu’un d’aussi bien établi ! Et avec des monceaux de données… !

Pourtant les faits sont là, nous invitons les lecteurs à consulter les deux graphiques p. 562 et p. 565 que nous avons reproduits ici, en insérant juste des commentaires de l’échelle horizontale (l’abscisse).

Par ailleurs, beaucoup de données sont interpolées, estimées, ce qui est inévitable pour des données historiques portant sur au moins 2 siècles (ou plus, comme on l’a vu), mais les choix présidant à ces estimations sont largement ad hoc, sans mention de fourchette, sans courbes alternatives. L’auteur renvoie à une « annexe technique » introuvable dans l’ouvrage et disponible seulement sur internet. Celle-ci rassemble les différents ouvrages et articles de l’auteur mais explicite fort peu les chiffres... On trouve le document Piketty, Zucman (2013) où, pour la France, qu’on connaît mieux, pour les années antérieures à 1949 non publiées par l’Insee, rien n’est véritablement explicité, si ce n’est un renvoi aux travaux de ... Th. Piketty et une série d’hypothèses de taux de croissance ou de ratio sans justifications argumentées.

Certaines explicitations, données dans l’ouvrage, laissent entrevoir le pire en matière de données ad hoc : ainsi pour commenter des graphiques commençant en 1820, il nous explique a additionné l’ensemble des revenus du capital « répertoriés dans les comptes nationaux » (p. 319)… sauf qu’il n’existe pas de comptes nationaux pour ces époques… ! Ou encore « rappelons tout d’abord que le taux de conversion traditionnel entre capital et rente aux XVIIIè et XIXè siècle (…) est généralement de l’ordre de 5% » (p. 326) et l’on retrouve le 5% de rendement du capital [6].

Au total, sous une apparence anodine et sympathique sur les inégalités, Th. Piketty défend une thèse très conservatrice, reposant sur des fausses évidences, des idées convenues. C’est l’économie des lieux communs, où les corrélations entre statistiques parfois douteuses se substituent aux causalités, une vision économique cohérente avec la théorie dominante, une théorie, avec l’absence des entreprises, mais aussi de leur capital -réduit explicitement par l’auteur à la fortune personnelle des ménages... ! Bref une machine contre la transformation sociale véritable, les idées révolutionnaires et le marxisme. Ce qu’annonce l’allusion à Marx dans le titre. Il s’y combine des statistiques déformées ou invérifiables, voire farfelues, des graphiques à la limite du charlatanisme. Tout cela sous une apparence de haute scientificité et de transparence qui impressionne plusieurs commentaires critiques de gauche…

Ces statistiques pipées permettent d’ailleurs à Th. Piketty de faire fi en quelques pages, et sans véritable argument, des controverses profondes et pourtant fort instructives entre des économistes comme Keynes, Marx, Ricardo, Solow, Kaldor, Harrod, Domar. Excusez du peu !

En réalité, Thomas Piketty s’engouffre d’une part dans la réduction généralisée de Marx à une vulgate de la dénonciation de l’opposition entre riches et pauvres[7]. Tout le contraire d’une analyse de classe, liée au rôle des travailleurs dans la production et au type de revenu perçus. Tenez- vous bien, il y a des références à Balzac et à Jane Austen ! (oui, mais Balzac sans banquiers. ! ce qui est vraiment très fort). D’autre part, au-delà des approximations fort élastiques sur les dates, les chiffres et les statistiques, il s’engouffre dans la brèche de l’ignorance du cycle long par tant d’économistes.

5. Quid des inégalités ?

Si l’on en croit les statistiques de Piketty sur les inégalités récentes de patrimoine entre les ménages (les statistiques qui semblent les moins sujettes à caution), il semblerait en effet qu’elles se soient accrues durant les dernières décennies.

Mais premièrement, loin de retrouver leur niveau de 1910 et de signaler le triomphe du capital et du rentier, les inégalités de patrimoine restent d’après ses propres chiffres bien inférieures à celles-ci. Pour la France (p. 542), les 1% de personnes (ou ménages ?) les plus riches auraient certes vu leur part recommencer à croître depuis 1990, mais en passant de 20% du patrimoine détenu à 25%, contre un niveau entre 45% et 60 % de 1810 à 1910 !

Et à nouveau nous avons des courbes à échelle élastique (p. 436). Avec un même pas d’échelle pour décrire les personnes situées entre le centile 90 et le centile 95 du patrimoine, et pour décrire les personnes du dernier millime. Donc 50 fois trop grand ! Quel est le résultat ? C’est qu’au lieu que la courbe des revenus du capital s’envole pour les 50.000 personnes les plus riches en patrimoine (1 millième de 50 millions d’adulte = 50.000), on a une droite régulière. Les cadres moyens et supérieurs salariés (qui font partie des centiles 90 à 95) ou les dirigeants de TPE semblent logés à la même enseigne que les super capitalistes comme Liliane Bettencourt et la famille Peugeot.

C’est d’ailleurs aussi le point sur lequel Kuttner a choisi de concentrer sa critique de Piketty : il range dans un même tout l’accroissement des inégalités et des problèmes de croissance des revenus de tous les salariés après-guerre parce que les salariés supérieurs ont plus crû que les autres, sans insister sur le retournement de l’ensemble du monde salarial à partir des années 1980.

Et de façon cohérente, Th. Piketty nous propose, de façon insidieuse, deux mondes qui traversent le salariat lui-même au lieu d’opposer les détenteurs de grands capitaux dominants au reste de la société du précaire au chercheur, en passant par l’ouvrier, l’infirmière, le prof et l’ingénieur jusqu’à l’intermittent du spectacle (et de montrer éventuellement comment certains hauts salariés sont intoxiqués par la logique du capital et intégrés à sa logique, quand une partie de leur propres revenus viennent de placements financiers). Pourtant les statistiques de l’Insee nous apprennent que 126 grands groupes d’entreprises multinationaux à contrôle français emploient directement 40% des salariés des entreprises et contrôlent la moitié des profits d’exploitation en France (Insee, 2013).

6. Que faire ?

Le livre de Piketty a le grand mérite de réintroduire l’exigence de statistiques de longue période, fiables, sur le capital. Et ce n’est pas rien. Mais il le fait avant tout par ses manques, absences et défaillances. Il souligne aussi le rôle décisif de la question du rapport capital/produit. Mais bien évidement à nouveau « en creux » : au rebours d’une stabilité de ce ratio : qu’en est-il de son évolution dans les différents pays ?

Mais, au-delà du diagnostic, se pose la question des alternatives.

La logique interne de l’ouvrage de Piketty montre bien, la cohérence comme les limites d’une alternative fondée sur une fiscalité étroitement redistributive et correctrice. Non pas qu’il n’en faudrait pas, ni qu’elle n’a pas besoin d’amélioration fortes. Mais plutôt qu’elle ne fonde pas une alternative de société, ni même une issue à la crise profonde.

A son corps défendant, ses absences, ses failles indiquent où se situent les enjeux majeurs du débat social sur l’économie : la création monétaire et le crédit, la maîtrise de l’utilisation du capital dans les entreprises, une répartition active portant sur le développement des gens et leurs capacités, donc sur les dépenses pour les services publics. A ce stade il est intéressant de noter que la critique la plus pertinente que nous avons lu de cet ouvrage émane d’hétérodoxes qui, comme Gaël Giraud, cherchent dans ce même sens de la création monétaire et de dépassement historique du capital et de sa domination sociale, ou de spécialistes de sciences sociales cherchant à articuler luttes des classes, sociétés et économie de la production.

La question d’un véritable pacte de responsabilité sociale pour les institutions productives que sont les entreprises est aujourd’hui posée dans les faits ! Pour une gauche et des progressistes n’opposant pas demande et offre, répartition et production, sans céder aux illusions du soutien du profit égoïste comme solution des difficultés sociales.

Au rebours, Th. Piketty cherche en conclusion de son ouvrage à attirer le débat dans les ornières du « bon niveau du déficit public », que devrait seulement fixer le débat démocratique. Là l’économie et ses contraintes ont disparu. Il ne traite pas de la question de l’utilisation de la dépense publique ─ où et pour faire quoi ─ qu’il s’agisse de la dépense budgétaire issue du produit des impôts, ni encore de la création monétaire que peuvent réguler en dernière instance les puissances publiques à travers les banques centrales, dont la BCE, et au niveau mondial le FMI. Là se situe pourtant à notre sens une « nouvelle frontière » démocratique majeure pour les progressistes : ne séparant pas la délibération sur les objectifs de société, les coûts du capital, les critères techniques d’utilisation des fonds et les pouvoirs des gens eux-mêmes.

Références

Boyer Robert, « Le capital au 21è siècle », Revue de la régulation, automne 2013

Giraud Gaël, « Quelle intelligence du capital pour demain ? Une lecture du Capital au XXIème siècle de Th. Piketty », Miméo, CNRS, Ecole d’Economie de Paris, Centre d’Economie de la Sorbonne, labex REFI, 2 janvier 2014

Husson Michel, « Richesse des données, pauvreté de la théorie »,Contretemps, février 2014

Insee (2013), « Les entreprises en France», collection Insee-Références, 2013

Jacoby Russel, « Thomas Piketty ou le pari d’un capitalisme à visage humain », Le Monde Diplomatique, août 2014

Jaxel-Truery Pierre, « Thomas Piketty, pourquoi ses courbes affolent la planète », M. Le magazine, supplément du Monde, 28 juin 2014

Kuttner Robert, “What Piketty Leaves out”, American Prospect, 2014

de Lagasnerie Geoffroy, « Le manifeste inégalitaire de Thomas Piketty », Libération, octobre 2013

Piketty Thomas, Le capital au XXIè siècle, les livres du nouveau Monde, collection dirigée par P. Rosanvallon, éditions Du Seuil.

Piketty Thomas, Zucman Gabriel « Capital is Back. Wealth-Income Ratios in Rich Countries, 1700-2010 » Data Appendix, Paris School of Economics, décembre, 2013.

[1] Economiste, maître de conférences associé à l’Université de Paris 13 – Nord - Villetaneuse

[2] Thomas Piketty pose :α = r.β et β = s/g

Avec des lettres grecques, ça fait plus scientifique… - La première équation peut s’écrire P/VA = P/K.K/VA, avec P= profit, VA = valeur ajoutée (donc le PIB) et K = le capital. C’est une décomposition tautologique de P/VA (part des profits dans la VA) : on multiplie et on divise par K, ce qui permet d’obtenir que le part des profits dans la VA est le produit du taux de profit (P/K) et du rapport capital/produit (inverse de l’efficacité du capital ou de l’indice de sa composition organique). Mais cela n’exprime pas une causalité. - La seconde équation est bien plus problématique. Elle stipule que le rapport capital/produit (K/Y ou K/VA, nommé β) est égal au rapport entre le taux d’épargne (s) et le taux de croissance de la VA (g). Cela suppose que le taux de croissance de K est égal au taux de croissance de l’épargne, ce qui revient à supposer (1) que l’investissement I est égal à l’épargne S, et met donc de côté le crédit ainsi que la thésaurisation, (2) qu’il n’y a pas d’inflation,ou en tout cas pas d’inflation différente pour le capital et pour les autres biens ! Ennuyeux pour un ouvrage de 970 pages sur les inégalités et la répartition des revenus sur plusieurs siècles... (3) que le renouvellement et l’obsolescence du capital ne comptent pas . Enfin, last but not least, K/Y est supposé constant… ! Pas de crise d’efficacité ! Même R. Boyer est gêné par cette façon de postuler la stabilité du rapport capital-produit.

[3] Ceci, avant l’accord de la famille Peugeot et de l’État Français avec l’État chinois et DongFeng, dans lequel chacun va détenir 0,8 Md€

[4] Par une dévalorisation des autres capitaux, ne recevant pas leur taux de profit « normal »

[5] C’est d’ailleurs ce qu’ont tout de suite remarqué les financiers anglais du Financial Times, orfèvres en matière de chiffres… : « Dans ses feuilles de calcul, (…), il y a des erreurs de transcription à partir des sources originales et des formules incorrectes (…) Il apparaît également que certaines données sont sélectionnées ou construites sans source originale ». La réponse de l’auteur est largement insuffisante : « les données qu’on a sur les patrimoines sont imparfaites mais d’autres comme les déclarations de succession sont plus fiables. Je fais cela en toute transparence. Je mets tout en ligne » (cité par Le Monde du 25 mai 2014).

[6] Par exemple : pour le 19è siècle : « nous partons des patrimoines au décès, mais nous repondérons chaque observation en fonction du nombre de personnes vivantes au sein de cette classe d’âge au cours de l’année considérée ». Ou encore, pour avant 1700 « j’ai retenu un rendement pur [du capital] de 4,5% » (p. 562), « Pour le XXIè siècle j’ai supposé que la valeur observée au cours de la période 1990-2010 (…) allait se prolonger mais tout cela est bien sûr incertain (…) il existe des forces poussant vers une diminution de ce rendement, et d’autres allant dans la direction de son augmentation » (p. 562-563). Il faut savoir : soit c’est incertain et alors il ne faut pas tirer des conclusions aussi tranchés, soit c’est certain et il faut alors le montrer vraiment ! Souvent un taux observé ponctuellement sert à prolonger toute une courbe sur plusieurs années. Encore une fois, cela ne serait pas illégitime, si précisément ces hypothèses n’étaient pas ensuite commentées comme des résultats en tant que tels.

[7] Aussi,N. Baverez peut dénoncer chez Piketty un « marxisme de sous-préfecture » (Le Nouvel Observateur, mai 2014.

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23 septembre 2014 2 23 /09 /septembre /2014 19:25

La fraude patronale s’élève à plus de 20 milliards d’euros

Mercredi, 17 Septembre, 2014

Le secteur de la construction est en tête des fraudes avec 3,8 milliards d'euros

JEFF PACHOUD / AFP

Travail dissimulé, travailleurs détachés, heures non déclarées… La fraude aux cotisations sociales des patrons français explose et représente un manque à gagner de plus de 20 milliards d’euros par an, selon la Cour des Comptes.

La fraude avait atteint entre 16,8 et 20,8 milliards d'euros en 2012. Élargie à l'assurance-chômage et aux retraites complémentaires obligatoires, l'estimation grimpe dans une fourchette entre 20,1 milliards et 24,9 milliards, ce qui représente environ 5% du total des cotisations et contributions sociales. La fraude a doublé depuis 2007.
Dans son rapport, la Cour des comptes pointe l’importance du travail dissimulé, ou travail au noir. Les secteurs de la construction et du commerce occupent la tête de peloton des fraudeurs, avec respectivement 3,8 milliards et 3,3 milliards de cotisations "éludées". Le rapport pointe de nouvelles formes de fraude "peu aisées à combattre", dues, entre autres, à la mondialisation des échanges, au développement du marché unique européen - réunissant des pays dont les niveaux de protection sociale sont "très inégaux" -, mais aussi à l'augmentation des transactions dématérialisées. "La fraude transnationale, la sous-traitance en cascade, les faux statuts, les circuits de financement occultes compliquent la tâche des agents chargés du contrôle des cotisations" explique l’institution.
Parmi ces "nouvelles" formes de fraudes, il y a la question des travailleurs détachés à l'étranger, pour lesquels s'appliquent le droit du travail du pays d'accueil et celui de la sécurité sociale du pays d'origine. Des entreprises usent et abusent de ces travailleurs étrangers, afin de payer des cotisations moins élevés. Les chiffres sont éloquents : il y avait 210.000 travailleurs détachés en France en 2013, 170.000 en 2012, contre 7.500 en 2000. Le rapport pointe également l'abus des patrons qui forcent leurs employés à passer au statut de "travailleur indépendant" plutôt que de les salarier.
Notamment du fait du manque criant d’inspecteurs de l’Ursaf, la Cour estime que cette fraude reste "difficile à détecter et à réprimer". Le taux de recouvrements est ainsi dérisoire: environ 1,5% de la fraude liée au travail dissimulé, hors retraites complémentaires et chômage. La Cour des comptes appelle à un renforcement des moyens d'investigation, regrettant qu'il n'y ait pas l'équivalent de la "police fiscale" dans ce domaine. Elle appelle aussi à une augmentation de la majoration des redressements en cas de constat de travail dissimulé (actuellement à 25%).

La fraude patronale mise en perspective

  • 20 à 25 milliards d’euros avec un taux de recouvrement de 1,5%.
  • Cela permettrait de combler complètement le déficit de la Sécurité Sociale et de dégager une marge allant jusque 6 milliards d’euros par an.
  • En comparaison, la fraude aux prestations sociales tant dénoncé par la droite ne représente que 3 milliards d’euros par an, argent en grande majorité récupéré puisque le taux de recouvrement est de 90%.
  • Il faut ajouter à ces 20 milliards d’euros, jusque 50 milliards de fraude fiscale.
  • En 2012, suite à l’augmentation, les recettes de l’impôt sur le revenu s'élèvent à 56 milliards d’euros.
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1 septembre 2014 1 01 /09 /septembre /2014 07:15

La lettre d'adieu d'un directeur de Goldman Sachs plonge Wall Street dans la tourmente

PAR AUDREY DUPERRON · 14 MARS 2012

La bourse américaine est en émoi : Greg Smith, un cadre de Goldman Sachs, a adressé une lettre ouverte dans le New York Times, expliquant pourquoi il avait décidé de donner sa démission d’une des plus grandes banques d’investissement du monde. Au sein de Goldman Sachs, Greg Smith était directeur exécutif et il dirigeait la division chargée des produits dérivés américains en Europe, en Afrique et au Moyen Orient.

Il explique qu’il est d’abord entré chez Goldman Sachs comme stagiaire, alors qu’il étudiait à Stanford, et qu’il a collaboré près de 12 ans pour « The Firm », à New York, mais aussi à Londres :

« Je crois que j’ai travaillé ici assez longtemps pour comprendre la trajectoire de sa culture, de ses gens, et de son identité. Et je peux dire en toute honnêteté que l’environnement d’aujourd’hui est plus toxique et destructeur que jamais. »

« Je suis triste de dire que lorsque je regarde autour aujourd’hui, je ne vois presque aucune trace de la culture qui m’a fait aimer travailler pour cette firme pendant plusieurs années.»

« Lorsque les livres d’histoire seront écrits à propos de Goldman Sachs, ils pourraient indiquer que le CEO actuellement en poste, Lloyd C. Blankfein, et le président du conseil, Gary D. Cohn, ont perdu le maintien de la culture de la firme sous leur mandat. Je crois vraiment que ce déclin dans la fibre morale de la firme représente la seule véritable menace pour sa survie de long-terme."

« La firme a changé sa façon de penser le leadership. Le leadership consistait à avoir des idées, à montrer l’exemple, et à faire la bonne chose. Aujourd’hui, si vous gagnez suffisamment d’argent pour la firme (sans être en fait un tueur à la hache), vous serez promu à un poste d’influence."

« J’assiste à des réunions concernant les ventes de produits dérivés où pas une minute n’est passée à essayer de savoir comment nous pouvons aider les clients. Il s’agit seulement de savoir comment on peut en tirer le plus d’argent possible ».

« Cela me rend malade de voir avec quelle dureté les gens parlent de rouler leurs clients. Sur les 12 derniers mois, j’ai vu 5 directeurs évoquer leurs clients en parlant de « muppets » (‘pantins’), parfois même dans des emails internes. »

Le magazine Rolling Stone avait comparé Goldman Sachs à un « pieuvre vampire enveloppant la face de l’humanité ». Récemment, on a su comment Goldman Sachs avait aidé la Grèce à dissimuler de la dette pour lui permettre de satisfaire aux conditions à l’entrée de la zone euro.

The Firm a été condamnée par l’autorité américaine des marchés financiers en 2010, pour avoir mal conseillé ses investisseurs, et elle a dû s’acquitter d’une amende record de 555 millions de dollars. En octobre 2011, le sénateur Carl Levin avait accusé la banque d'avoir vendu des titres toxiques à ses clients en toute connaissance de cause à fin 2006 pour se débarrasser des risques qu’elle avait pris sur le marché immobilier qui commençait à chanceler.

Goldman Sachs a fait part de son désaccord avec les propos de Smith. Mais les dégâts ont déjà été faits.

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BRUNO FORNACIARI

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