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26 février 2017 7 26 /02 /février /2017 01:09
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10 février 2017 5 10 /02 /février /2017 20:03

Livre du Samedi : Charonne, 8 février 1962 / Alain Dewerpe

18AVR

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Charonne, 8 février 1962 : anthropologie historique d’un massacre d’Etat / Alain Dewerpe

Ouvrage dédié à sa mère Fanny Dewerpe qui fut, à l’âge de 31 ans, l’une des victimes.

 

la revue Vacarme a publié cet entretien avec Alain Dewerpe

8 février 1962. Après une série d’attentats perpétrée par l’OAS, une manifestation est organisée à Paris malgré l’arrêté préfectoral qui l’interdit. La police charge les manifestants alors qu’ils se dispersent à la station de métro Charonne. Huit sont tués sur le coup. Quelques mois après la répression meurtrière de la manifestation du FLN le 17 octobre, ce nouveau drame conduit à s’interroger sur les conditions de possibilité d’un massacre dans un État démocratique.

Dans l’introduction de votre ouvrage, vous qualifiez le massacre de Charonne d’« événement déraisonnable qui a ses raisons » : qu’entendez-vous par là ?

La factualité brute du 8 février nous apparaît simple, alors qu’en réalité il faut, pour en rendre raison, faire jouer un ensemble complexe de données historiques. Il convient en effet de prendre en compte plusieurs échelles d’analyse, qui sont ancrées dans des épaisseurs historiques très diverses. Celles-ci vont à un moment coaguler pour, non pas expliquer — le terme est trop fort —, mais énoncer les conditions de possibilité du massacre, qui est un possible ouvert mais ne survient pas par nécessité.

Qu’est-ce qui alors fait que Charonne a lieu ?

Dans une première direction, le massacre est rendu possible parce que la police parisienne, qui agit selon des logiques qui lui sont propres, a des habitus de violence. Ceux-ci sont historiquement situés, et ils se sont déjà manifestés dans des périodes historiques particulièrement révélatrices : chasse aux résistants et rafles de Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, répression anti-communiste pendant la Guerre froide, répression des nationalistes durant les guerres coloniales (Madagascar, Indochine, Algérie). Pour les policiers, ces combats politiques ont désigné des ennemis, identifié des personnes ou des groupes susceptibles d’être objets de violence, tout en leur permettant d’acquérir les moyens les plus brutaux de lutte contre eux. Une deuxième direction concerne laconjoncture : la fin de la guerre d’Algérie est particulièrement tendue et propice à un déchaînement de la brutalité. La profondeur des engagements, l’importance des enjeux portent plutôt à la montée aux extrêmes qu’à la réduction de la violence. La manifestation du 8 février 1962 a ainsi lieu dans un contexte d’opérations meurtrières du FLN contre la police, et d’une campagne d’attentats de l’OAS, c’est-à-dire dans une situation de pré-guerre civile. C’est un moment d’hésitation et de doute des institutions d’ordre. Ça a été le cas pour l’armée au moment du putsch d’avril 1961, et c’est le cas pour la police parisienne dans l’hiver 1961-1962. Troisième niveau enfin : la décision d’une politique répressive, alors qu’étaient ouvertes d’autres possibilités.

Pourquoi est-ce l’interdiction de la manifestation qui est retenue par le pouvoir ?

Les raisons n’en sont pas très explicites, car les sources nous disent peu du processus de décision (et de moins en moins quand on monte dans l’appareil d’État). Je retiens l’hypothèse, déjà formulée par les contemporains, que l’interdiction s’inscrit dans l’appréciation qui est faite par le pouvoir du rapport de forces entre acteurs politiques en cette période finale de la guerre. Avant la négociation d’Évian qui aboutit en mars, les délégués français et algériens se sont rencontrés aux Rousses en février ; il devient clair que le conflit va se terminer, et que le terme en sera l’indépendance algérienne, mais les modalités et les rythmes demeurent opaques. Le gouvernement, le chef de l’État, le Premier ministre, ont probablement jugé que ne pas réprimer la gauche anticolonialiste pouvait donner des arguments à l’OAS, aux partisans de l’Algérie française, aux hésitants à l’intérieur de l’État (police, armée, haute fonction publique), bref qu’il ne fallait pas être soft on communism. La répression libérait les sommets du pouvoir d’une imputation de faiblesse, voire de complicité.

Votre livre présente Charonne comme un massacre d’État, en l’inscrivant dans une série d’autres moments où des décès sont liés à l’usage de la force publique. Pouvez-vous revenir sur cette notion ?

L’étude du 8 février permet d’analyser un cas très particulier de violence politique. Le mot massacre implique une modalité de quantité — pas une mais de nombreuses victimes. Mais combien faut-il de morts pour que ce soit un massacre ? Si j’ai choisi ce mot, c’est parce que la dimension collective est importante dans l’interprétation que nous pouvons donner de la violence d’État. Or si l’échelle compte, c’est qu’elle renvoie à la présence de conduites partagées, de comportements collectifs, de pratiques communes, qui sont le fait d’un grand nombre de policiers, et qui ne se trouvent pas, ou pas toujours, dans le cas de meurtres d’État qui ne font qu’une seule victime et qui pourraient passer pour des « accidents ». Le fait qu’il y ait eu le 8 février neuf tués et des dizaines de blessés, dont certains l’ont été très grièvement et avec des séquelles de longue durée, nous oblige à penser les conditions de construction sociale de la violence, donc tant les logiques de l’institution policière que les arbitrages politiques qui les activent. Le second mot est État : Charonne est un massacre en démocratie représentative, commis par l’instance considérée comme le garant des principes de fonctionnement (représentation, arbitrage, réduction des conflits, transparence) de l’espace public. La question de l’usage légitime (ou illégitime) de la violence se pose donc ici dans un cadre très différent de celui des massacres en régime de tyrannie, là où il n’existe pas de contradiction apparente entre les principes d’un gouvernement fondé sur la force et les modalités de son exercice.

Il n’y a pas besoin de prouver une volonté de tuer pour parler de massacre d’État ?

Il y a des événements qui « arrivent ». Ils ne font pas l’objet d’une délibération préalable, ne sont pas le fruit d’un projet conscient. Mais ils n’arrivent pas « par hasard ». C’est le cas pour la tuerie de Charonne, où la répression a fait l’objet d’une décision politique du pouvoir, mais pas le massacre lui-même. Il existe certes, en démocratie, d’autres formules possibles, comme celle du massacre planifié, la violence étant conçue, et parfois revendiquée, comme un outil politique. Un bon exemple est celui de la stratégie de la tension dans l’Italie des années 1970. On ne peut pas dire du massacre de la gare de Bologne [1] qu’il est « arrivé » : des personnes ont déposé des bombes et savaient qu’elles le faisaient ; des commanditaires ont décidé et planifié l’attentat. Celui-ci a été pensé comme une arme politique.

Le 17 octobre 1961, on tue en plusieurs endroits de Paris, plusieurs compagnies sont impliquées. Par contraste, Charonne semble localisé. Peut-on toutefois penser ces deux événements dans une continuité ?

Absolument. Certes, d’un côté, les différences sont fortes. Les circonstances d’abord : une manifestation du FLN pour protester contre le couvre-feu imposé par la police aux Algériens et une manifestation politico-syndicale française pour protester contre les attentats de l’OAS. Le nombre de victimes ensuite, beaucoup plus élevé le 17 octobre (plusieurs dizaines, voire plus d’une centaine de morts) et le caractère presque clandestin de la répression du 17 octobre qui, bien qu’ayant eu de nombreux témoins, permet au pouvoir de le censurer quasi totalement (on ne connaît toujours pas aujourd’hui le nombre exact de victimes). Les réactions de l’opinion publique, des partis de gauche et des syndicats enfin, dont les protestations ont été discrètes après le 17 octobre, massives après le 8 février. Pourtant les rapprochements faits par de nombreux contemporains nous invitent aussi à prendre en considération la continuité, comme une sorte de filiation, de l’un à l’autre. C’est en effet la même logique répressive qui prévaut. Non seulement le pouvoir adopte une posture agonistique très explicite, mais par la suite, dans les deux cas, il nie, se tait, censure. Ce sont d’ailleurs le même gouvernement, les mêmes institutions, les mêmes policiers. On retrouve dans les deux massacres le même modèle de « laisser faire, laisser aller » de la brutalité d’État.

Le livre donne l’impression d’être le récit détaillé d’un événement vécu de l’intérieur [2]. Quand est né le projet, et à partir de quand commencez-vous à accumuler de la documentation ?

J’ai commencé fin 1996, mais pendant 4 ou 5 ans j’ai fait ça de façon très incidente, pour mon tiroir. À partir de 2001-2002, les sources devenant plus accessibles, j’y ai consacré plus de temps. L’histoire de la collecte de la documentation est compliquée. J’ai d’abord commencé avec l’idée que les sources publiques seraient soit inexistantes, soit inaccessibles. J’ai donc utilisé des sources alternatives classiques, comme la presse et les entretiens avec des acteurs ou des témoins. C’est peu à peu que j’ai découvert des sources, publiques (préfecture de police, ministères de l’Intérieur et de la Justice, présidence de la République, Premier ministre, conseil d’État), et privées (CGT, CFTC, Secours populaire français, PCF), et que j’ai pu mener un travail plus classique d’historien. Un deuxième élément à prendre en considération est que, à la lecture de la presse, il était manifeste qu’il existait des contradictions, en particulier en ce qui concernait les responsables du déclenchement de la violence, dans les récits de la manifestation (que reflétaient bien les points de vue opposés des manifestants et de la police dans la controverse qui a suivi le massacre). J’ai donc été amené à m’interroger longuement sur le déroulement « événementiel » des faits, ce qui exigeait de reprendre le dossier à zéro. C’est probablement ce qui contribue à donner une impression de « récit de l’intérieur ».

Vous utilisez aussi beaucoup la presse. Comment avez-vous travaillé avec ces sources ?

La presse s’est révélée une source riche. D’abord par la pluralité des positions des journalistes : peu de choses en commun entre le reporter, qui décrit la manifestation, et l’éditorialiste, qui la commente. Pluralité des récits — L’Humanité ne voit pas la même chose que L’Aurore. Pluralité des médias : au texte s’ajoute la photographie, un vecteur important de présentation et d’interprétation de l’événement.

À travers la presse, vous étudiez aussi la genèse et la structuration de la controverse qui naît après le massacre.

La presse a produit un récit, le premier, et un récit qui s’est inscrit dès l’origine dans une controverse dans l’arène civique. Pour les uns la manifestation était une émeute, les manifestants ayant attaqué la police, qui avait dû se défendre ; pour les autres, le massacre était le produit d’une répression policière organisée contre un cortège pacifique. Plusieurs versions opposées formulaient donc explicitement la question décisive : « à qui fallait-il imputer la responsabilité du massacre ? ». De ce point de vue, la presse est ici une source moins importante pour l’établissement des faits que pour ce qu’elle nous permet de comprendre du travail de production d’un récit légitime, susceptible d’être tenu pour vrai par les lecteurs. Je m’en suis tenu à une analyse, très élémentaire, de contenu, et il est sûr qu’il faudrait aller beaucoup plus loin et analyser en détail le champ journalistique à la fin de la guerre d’Algérie. Plusieurs points se sont néanmoins dégagés, qui tiennent aux modalités de circulation de l’information et de l’interprétation. Ainsi l’hétéronomie d’une partie de la presse est patente, presque caricaturale : jeune journaliste ayant couvert la manifestation comme reporter, Jean-François Kahn a raconté qu’a été substitué à son récit un texte qui dédouanait la police et imputait la responsabilité de la violence aux manifestants. Cela lui a suffisamment déplu pour qu’il ait répété plusieurs fois son témoignage, sans d’ailleurs être démenti. Un second point concerne le combat pour l’imposition d’une interprétation légitimement reconnue. On peut ainsi voir, face à des récits de presse qui, pour l’essentiel, valident le point de vue du pouvoir, comment les organisations manifestantes luttent efficacement, par le témoignage oculaire, afin d’imposer leur propre point de vue et résoudre la controverse en leur faveur.

Vous montrez que l’AFP a joué un rôle important dans la stabilisation d’un récit légitime de ce qui s’est passé.

On peut montrer clairement que les dépêches de l’AFP fournissent le récit premier, un canevas sur lequel broder, qui est ensuite retravaillé dans chaque rédaction. La structure du récit, les étapes de la narration, la chronologie des articles, sont copiées sur les dépêches. Mais il est en revanche plus difficile de faire la part de ce qui revient aux informations rapportées par les reporters censément présents dans la rue et racontant ce qu’ils ont vu et celles contenues dans les dépêches de l’AFP.

Vous citez les travaux du journaliste Jacques Derogy comme vous citeriez un collègue, alors que vous mettez en œuvre une critique des sources pour les autres. Pourquoi ?

Jacques Derogy était un bon journaliste, qui a réalisé sur le 8 février un vrai travail d’enquête. Le récit publié par L’Express s’appuie sur des témoignages de manifestants, et est vérifié (mais ces sources ne sont pas citées) par des informations provenant de syndicalistes policiers. Ces informations sont précises, détaillées — le jet de grilles d’arbre sur les manifestants entassés dans la bouche de métro, l’identification des unités de police ayant chargé, etc. De ce point de vue, Derogy a donné le premier récit public vrai de la répression, qui n’a pas été substantiellement modifié depuis, alors que certains récits d’historiens contiennent de nombreuses inexactitudes. Il s’agit donc, en un sens, d’un travail d’historien du présent.

À la suite du Dimanche de Bouvines de Duby et donc des Annales, votre ouvrage prend pour objet un événement, mais le dépasse largement : vous vous intéressez à Charonne pour ce qui s’y passe ce soir-là, mais aussi pour ce que cet événement donne à voir.

S’il faut éviter de prétendre qu’un événement témoigne pour tout fait analogue à lui, son étude peut contribuer à poser des questions sur des réalités proches et sur les ensembles historiques plus larges à l’intérieur desquelles celles-ci s’inscrivent. Du coup, Charonne nous dit quelque chose sur le fonctionnement de l’État démocratique au XXe siècle, sur le rapport des citoyens à la violence, sur les formes de mobilisation dans l’arène civique, sur le mensonge d’État. Mais cette généralisation implicite, en fond de champ, n’est valide qu’au travers de l’étude précise de l’événement lui-même et de ses conditions de possibilité.

Votre précédent ouvrage, Espion, était semblablement sous-titré « une anthropologie historique du secret d’État contemporain ». Pouvez-vous précisez ce que recouvre ce terme pour vous ?

Dans les traités de sciences politiques qui font autorité, le secret est très discret… On devrait donc en conclure qu’il s’agit là d’une question intellectuellement illégitime ou inintéressante. C’est un peu contre cette perspective, ces oublis, que j’ai choisi ce sous-titre. L’anthropologie historique, c’est une manière de ne pas prendre l’instance politique comme quelque chose d’autonome, de replié sur soi, une tentative de croiser plusieurs types de questionnements, souvent séparés de la discipline historique, et dans une approche plus pragmatique que théorique.

Lors du choix du sous-titre de Charonne…, l’une des possibilités était histoire politique, qui n’a finalement pas été retenue. Ce qui me séduit dans anthropologie historique, c’est l’accent mis sur le fait que sociologues, historiens, anthropologues, politistes peuvent parler la même langue.

Post-scriptum

Alain Dewerpe est l’auteur de Charonne, 8 février 1962. Anthropologie historique d’un massacre d’État, Gallimard, « Folio-Histoire », 2006.

Notes

[1] Entre 1969 et 1980, plusieurs attentats frappent l’Italie. Le 12 décembre 1969, plusieurs bombes éclatent à Rome et à Milan. Celle posée devant la Banque nationale de l’agriculture, sur la piazza Fontana à Milan, fait 16 morts. Le 2 août 1980, 85 personnes sont tuées dans une explosion à la gare de Bologne. Immédiatement attribués à l’extrême gauche, les attentats furent en fait réalisés par des groupuscules néo-fascistes et commandités par des responsables politiques. Ils sont dénoncés comme autant de « strage di Stato », terme souvent traduit en français par « massacre d’État » mais qui connote ici l’intentionnalité et la préméditation.

[2] La mère d’Alain Dewerpe est l’une des victimes de Charonne.

entretien réalisé par Étienne Ollion

Publiée dans Vacarme 40, été 2007, pp. 84-87.

 
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3 février 2017 5 03 /02 /février /2017 04:32

Patrick Boucheron : « Il faut réinventer une manière de mener la bataille d’idées »

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR STÉPHANE SAHUC ET LUCIE FOUGERON
JEUDI, 5 JANVIER, 2017
HUMANITÉ DIMANCHE
Photo Magali Bragard
Photo Magali Bragard

L’«Histoire mondiale de la France » paraît le 12 janvier aux éditions du Seuil, sous la direction de Patrick Boucheron, médiéviste, dont la leçon inaugurale au Collège de France, « Ce que peut l’histoire », fin 2015, avait eu un écho inhabituel pour cette institution. Avec 122 autres auteurs, ils se sont donné pour programme d’« écrire une histoire de France accessible et ouverte », un livre enthousiasmant qui réconcilie l’art du récit et l’exigence critique. Entretien.

Qui a dit que nos ancêtres étaient les Gaulois ? Qu’il fallait retrouver les racines chrétiennes de la France ? Restaurer notre « récit national » ? Etc., etc. L’histoire et son enseignement sont encore et encore convoqués à la barre d’un débat public crispé sur l’identité nationale, comme ultime rempart contre les divers maux de la société française. Entretien avec Patrick Boucheron, historien, professeur au Collège de France

HD. Pourquoi une histoire « mondiale » de la France et pas une simple histoire de France ?
Patrick Boucheron. Le monde étant notre souci, notre travail, notre effort permanent, c’est notre histoire dans son ensemble qui devient mondiale. Ce livre ne propose rien d’autre qu’une histoire de France telle que la mondialisation de notre regard l’a transformée. Elle ne se réduit pas à l’histoire de la France mondiale, une histoire impériale, des conquêtes ou des influences. C’est juste une histoire transnationale : une histoire longue de la France qui ne peut se réduire au prisme national.

HD. Les chapitres sont ouverts par des dates : pourquoi ce choix également surprenant d’une présentation chronologique de cette histoire ?
P. B. Nous savons ce que la chronologie fait manquer, en particulier en surévaluant l’histoire politique par rapport à l’histoire économique et sociale. Notre geste éditorial consiste à raconter l’histoire par dates précisément pour l’arracher à la nostalgie et à la facilité du légendaire patriotique. On peut parler de l’an 800 et du couronnement de Charlemagne sans en faire une histoire étriquée et réactionnaire. Entre ceux qui s’abandonnent au récit entraînant du roman national et ceux qui font profession de déconstruire cette entreprise idéologique, les premiers seront les plus facilement entendus. Voilà pourquoi il est nécessaire de réinvestir la forteresse de l’histoire exemplaire. On ne peut plus se contenter aujourd’hui d’opposer à ces récits simplificateurs et mensongers le démenti de la déconstruction des discours, sur l’air lassant du « c’était plus compliqué que cela ». Mais à partir de cette pensée critique qui est notre seule méthode, il convient de relancer un récit qui soit également entraînant tout en étant scientifiquement rigoureux. Abandonner la narration serait inconséquent car on connaît son efficacité.
 
HD. Comment avez-vous retenu les 146 dates qui composent le livre ? Certaines sont des classiques, comme 987 ou 1515, quand d’autres sont plus déroutantes, voire inconnues…
P. B. C’est une chronologie qui propose des moments et des séquences mais n’a pas l’ambition de repériodiser l’histoire. Nous ne prétendons nullement proposer un contre-récit, encore moins un anti-manuel. La date est un moyen puissant de donner à voir l’histoire mais qui n’en saisit pas tout. C’est cette faiblesse de la chronologie qui nous permet d’intercaler des dates plus surprenantes ou des dates factices comme « 1105, mort de Rachi », ou « 2008, mort d’Aimé Césaire » : elles ne sont pas des événements en soi, mais permettent de raconter une histoire. Rachi, rabbin de Troyes, est peut-être le premier écrivain français. Aimé Césaire met en jeu le rapport de la France avec la diversité, la francophonie… Autour d’une date, les auteurs nouent une intrigue théorique. C’est pour cela que le trait est souvent très large : pour raconter l’ordonnance de Villers-Cotterêts (1539) et l’histoire de l’empire du français, on commence au XIIIe siècle et on termine au référendum de Maastricht…
 
HD. Cet ouvrage est-il aussi une réponse au traitement de l’histoire dans les mass media, de la réédition du Lavisse « augmenté et complété » par Dimitri Casali en passant par les émissions de Stéphane Bern ?
P. B. La réédition « complétée » d’Ernest Lavisse est une escroquerie intellectuelle et éditoriale. Il faut donc organiser la résistance face à ce type d’offensive idéologique, car ce sont aussi des impostures. Je suis moins inquiet du succès de Stéphane Bern ou de Lorànt Deutsch. L’histoire éditoriale récente montre que l’écart a toujours été important entre une histoire savante popularisée et une histoire populaire de très grand public. Au moment où Georges Duby et Emmanuel Le Roy Ladurie vendaient beaucoup de livres, André Castelot et Alain Decaux en vendaient bien davantage. Ce qui ne doit pas décourager les historiens de sortir de leur zone de confort pour aller chercher d’autres lectorats.
 
HD. La première date est 34 000 avant notre ère : pourquoi ?
P. B. Elle correspond à notre volonté de neutraliser la question des origines. C’est un tic journalistique que de prétendre traiter tous les problèmes « De l’Antiquité à nos jours » ou pire « Des origines à nos jours ». Ce n’est pas parce que je suis médiéviste qu’il me faut être un militant des généalogies reculées. Prenons un exemple : si l’on travaille sur la vague actuelle de terrorisme islamiste, on peut légitimement se poser la question de savoir s’il trouve son point de départ dans les années 1990 avec le GIA et les conséquences de la guerre civile algérienne. Mais si l’on croit pouvoir le faire remonter au temps des croisades et de la secte des « assassins » dans la Syrie du XIIIe siècle, on tombe dans le piège idéologique commun à tous les fondamentalismes identitaires qui exaltent l’origine pour nier l’histoire. Les origines de la France, ce n’est pas Clovis, ni saint Louis. Une des manières de déjouer le piège est de dire : dans les frontières de la France, quelle est la plus ancienne attestation archéologique de présence humaine ? Il semble que ce soit la grotte Chauvet. On commence donc avec la préhistoire.
 
HD. Est-ce que ce besoin de défendre l’histoire montre que la bataille idéologique autour de cette discipline s’est renforcée et va encore s’intensifier avec la campagne présidentielle ?
P. B. L’histoire n’est pas un art d’acclamation ou de détestation mais un savoir critique sur le monde. Or, cette évidence que l’on croyait acquise rencontre tant d’adversaires aujourd’hui qu’il est bon de la défendre à nouveau. Il a été surprenant de voir resurgir intactes des questions qui nous semblaient réglées depuis longtemps. Le sentiment d’être sur le reculoir peut être décourageant. Mais il faut trouver les moyens de se remettre dans le sens du jeu, comme disent les rugbymen – et pas seulement dans le domaine de l’histoire…
 
HD. Cela ne va-t-il pas de pair avec un discours très « âge d’or de la IIIe République » : retour de l’uniforme à l’école, présentation par certains candidats, particulièrement à droite, de la colonisation comme une œuvre de civilisation ?
P. B. On constate effectivement une tendance générale à ce que l’on appelle aujourd’hui la « post-vérité » : plus que le mensonge, c’est l’indifférence au déni du réel. Mais c’est la même chose sur les chiffres de l’immigration, sur la question climatique… Et malheureusement cela ne vient pas que de la droite. Une partie de la gauche et même de la gauche radicale se perd dans cette pratique d’une histoire qui exalte et simplifie, au mépris de la complexité du réel : ce n’est pas le même tri que celui fait par la droite, mais c’est tout de même un tri.
 
HD. Cette cristallisation du débat politique sur l’histoire est-elle quelque chose de nouveau ?
P. B. Dans « les Origines de la France », Sylvain Venayre (1) montre que la question des origines et de l’identité enfle au XIXe siècle puis perd de son intensité dans les années 1920, avant de connaître un regain dans les années 1930 puis de s’effacer à nouveau… avant de resurgir aujourd’hui. Pourtant cette question des origines de la France est réglée sur le plan scientifique dès le début des années 1960. Ce retour de flamme ne repose donc sur rien de scientifique. Peut-être avons-nous été inconséquents de nous cantonner dans un procès en récusation. À partir du moment où on nous pose cette question, et de manière obsessionnelle, il faut lui apporter une réponse. Ne pas le faire devient trop dangereux. Nous sommes dans un moment paradoxal où l’histoire est convoquée comme science auxiliaire d’un discours idéologique, ce qui la transforme en fausse science.
 
HD. Dans votre « Ouverture », vous revendiquez l’héritage de Michelet…
P. B. Le Michelet qui nous intéresse, celui qui écrit : « Ce ne serait pas trop de l’histoire du monde pour expliquer la France », se dit fils de la Révolution française, écrit une histoire en totale rupture avec ce qui se faisait avant lui, et aboutit à une fusion lyrique entre son moi et la France. Il l’a fait une fois, pourquoi le recommencer ? Relire Michelet, c’est se vacciner contre ses vils imitateurs. Il y a au fond deux manières de comprendre le lyrisme micheletien. La France est un pays qui, comme tout autre, ne peut s’expliquer uniquement par lui-même : on fera donc une histoire mondiale de la France. Mais en même temps, à certains moments de son histoire, on peut avoir le sentiment que la France n’est pas tout à fait un pays comme les autres et a une capacité à mobiliser émotionnellement quelque chose comme l’universel. Dans la plupart des pays du monde, l’enseignement de l’histoire est strictement national, et ne cesse de l’être qu’au moment d’aborder la Révolution française. Et là aussi c’est micheletien : cette histoire mondiale de la France relève le pari de l’universel que portent les Lumières et la Révolution. Remarquons que l’on est aujourd’hui dans un moment très intéressant : la Révolution française semble historiquement un thème pour demain, moins peut-être du point de vue de l’écriture de l’histoire, comme c’était le cas lors du grand débat Soboul-Vovelle-Furet, que parce qu’elle est énergiquement réinvestie par la littérature (le « 14 Juillet » d’Éric Vuillard), le théâtre (Joël Pommerat et sa pièce « Ça ira, fin de Louis »)… 
 
HD. à ce sujet, une entrée est consacrée à « 1989 : la Révolution est terminée »… Est-ce à dire que la tentative de « tuer » la Révolution française aurait échoué ?
P. B. Dans notre ouvrage, la dernière séquence, qui va de 1989 à 2015, est intitulée « Aujourd’hui en France » : cela ne veut rien dire de précis, sinon que nous touchons à la limite de notre capacité historienne à la lucidité politique. Il ne s’agit pas de dire que l’histoire du temps présent n’existe pas, il s’agit juste de remarquer que nous entrons dans une période incertaine où ce que nous vivons ne peut pas encore être qualifié. Cet événement en cours a commencé en 1989 et nul ne sait sur quoi il débouchera. Voilà pourquoi l’image que nous avons choisie pour l’illustrer est celle de Jessye Norman chantant « la Marseillaise » lors de la cérémonie du bicentenaire de 1789. Cette parade du publicitaire Jean-Paul Goude, qui a été tellement insultée, était peut-être une réponse à la question de l’identité française, avec la mise en scène des « tribus planétaires »… Il s’est passé là quelque chose de déterminant dans notre rapport à l’identité nationale. Et celle-ci était à l’époque un thème de gauche ! Dans son ouvrage « Dire la France », Vincent Martigny (2) montre que le thème de l’identité française naît à la fin des années 1970, plutôt à gauche, intègre les cultures minoritaires, est fondé sur l’anti-américanisme, et est repris par Jack Lang comme grand thème de sa politique pour inspirer « l’exception culturelle » : l’identité française est alors culturellement définie par sa diversité. Puis, en 1985, cela bascule : le thème est repris par la droite, la gauche s’en dessaisit. Et l’ouvrage de Braudel, « l’Identité de la France », est pris dans ce basculement : au moment où il paraît, il est mort, et le thème est passé à droite et devient une critique de la diversité… On pourrait faire cette histoire en racontant les commémorations : 1987, le millénaire capétien, « la création de la France » ; 1996, le 1 500e anniversaire du baptême de Clovis, avec Jean-Paul II… Ce que peut l’histoire, c’est organiser, contre la falsification par les discours politiques, un rappel à l’ordre du réel, qui est celui de la complexité historique.
 
HD. Vous allez rencontrer des écoliers pour parler avec eux de « Comment se révolter »… Ce n’est pas courant pour un professeur du Collège de France…
P. B. J’essaie de parler à tous les publics ! Ce sujet – les révoltes médiévales – m’est venu du contraste entre la manière dont on parle du Moyen Âge à l’école – la seigneurie, la féodalité, une sorte d’enfance de l’obéissance, une vision incroyablement normative – et les rayons jeunesse des bibliothèques municipales où l’on trouve « Robin des Bois », « Ivanhoé », des histoires d’enfants qui se révoltent, de gens en rupture de ban. Le Moyen Âge est plutôt une période énergique, créative, encourageante. Or, l’histoire ne vaut que si elle devient un art de l’émancipation. La première de ces conférences a eu lieu en janvier 2016, dans une ambiance très lourde, et j’ai essayé de raconter aux enfants qu’on se sort toujours de n’importe quelle situation, qu’il y a toujours une fin, pas forcément celle qu’on attend, et que ceux qui disent que l’on est condamné à toujours reproduire les mêmes haines ont tort.
 
HD. Dans votre leçon inaugurale au Collège de France, le 17 décembre 2015, vous disiez d’ailleurs : « Pourquoi se donner la peine d’enseigner sinon, précisément, pour convaincre les plus jeunes qu’ils n’arrivent jamais trop tard… »
P. B. Oui, parce que c’est un sentiment que ma génération – je suis né en 1965 – a pu avoir, de vivre à l’ombre de « la » Génération, celle qui a vécu les grandes choses… C’est après que j’ai compris qu’eux-mêmes étaient dans la répétition, la reprise, peut-être même la parodie : ils refaisaient la geste de la Résistance… Il ne faut pas s’étonner d’une forme de désenchantement, à ce moment-là, et du sentiment que les choses importantes étaient derrière nous. Ce qui est absurde car nous avons vécu des événements considérables depuis 1989. La seule chose dont mon fils de 19 ans est persuadé, comme tant d’autres de son âge, est qu’il vivra plus mal que son père, une croyance aussi solidement ancrée que l’était celle de mon propre père, persuadé de vivre mieux que le sien. Le monde va à sa perte : voilà ce qui apparaît à mon fils comme une évidence, presque une fatalité. Le défi qui est devant la gauche est celui de réarmer l’idée de progrès. On voit comment il a été compromis, par ceux qui le contrarient, par ceux qui le critiquent, et de quel prix et de quelles compromissions on l’a payé. Il faut réinventer une manière d’y croire à nouveau et de mener la bataille d’idées.
 
HD. Ne vous semble-t-il pas que l’histoire « vue d’en bas », celle des vaincus, des opprimés ou des oubliés, ou encore des imprévus, parvient à dépasser les cercles militants de l’histoire critique ?
P. B. En effet, et ma génération s’est peut-être enfermée dans une sorte de « chic intellectuel », une conception un peu « artiste » de l’histoire, de son écriture, inévitablement élitiste dans son allure et dans ses sujets. Quand j’étais étudiant en histoire à la Sorbonne, lieu légitime par excellence, les sujets les plus courus en histoire médiévale portaient sur les révoltés, les marginaux, les prostituées… Aujourd’hui, il n’y en a plus que pour l’histoire de l’Église, des intellectuels, des dominants. Ma génération a sans doute une responsabilité : elle n’a pas vu que cette histoire se poursuivait dans un cadre « militant », par exemple sur la Première Guerre mondiale, poursuivant quelque chose que nous avions délaissé. Maintenant il faut s’en ressaisir. On voit bien que l’histoire des mémoires coloniales, par exemple, s’est développée dans les bas-côtés de l’histoire universitaire légitime – elle n’avait pas vraiment droit de cité dans « les Lieux de mémoire » de Pierre Nora. Aujourd’hui, quelle est l’histoire militante qui se développe de manière véhémente sans doute, approximative peut-être, mais énergique, et qui pour cela mérite d’être considérée ? Où est notre angle mort ? Si on n’y prend pas garde, les hiérarchies symboliques des positions académiques calquent les hiérarchies des sujets et de leur dignité supposée.
 
HD. Vous avez été nommé il y a un an professeur au Collège de France, et, en particulier depuis votre leçon inaugurale, « Ce que peut l’histoire », vous êtes sorti d’une certaine ombre médiatique. Comment vivez-vous cela ?
P. B. Je mentirais si je disais que je n’ai pas souhaité l’écho donné à cette leçon. Cette notoriété nouvelle m’a par exemple permis de participer activement à l’organisation au Collège de France du colloque de rentrée sur « Migrations, réfugiés, exils », un thème en plein dans l’actualité, ce qui était une réponse. La question est de savoir quel projet d’influence on a…
(1) « Les Origines de la France. Quand les historiens racontaient la nation », de S. Venayre. Éd. du Seuil, 2013.
(2) « Dire la France », de V. Martigny. Presses de Sciences-Po, 2016.
 

POUR EN SAVOIR PLUS

 
 
 

« Histoire mondiale de la France », sous la dir. de Patrick Boucheron, éditions du Seuil, 2017, 798 pages, 29 euros.

Cette aventure éditoriale collective nous offre en 146 dates (de 34000 avant notre ère à 2015) le résultat d’une ambition « politique, dans la mesure où elle entend mobiliser une conception pluraliste de l’histoire contre l’étrécissement identitaire qui domaine aujourd'hui le débat public », affirme Patrick Boucheron dans son « Ouverture », qui est en soi un manifeste. Il s’agit d’écrire « une histoire vivante, parce que constamment renouvelée par la recherche, (…) en espérant qu’un peu de cette joie saura faire front aux passions tristes du moment ». Chaque date est le nœud d’une intrigue, brossée en 4 pages par des historiens sortant de leur « zone de confort ». Avec comme guide le principe du plaisir à faire cette « Histoire mondiale de la France », « parce qu’elle est tellement plus intéressante ainsi ! »

Patrick Boucheron a notamment publié « Conjurer la peur, Sienne, 1338, Essai sur la force politique des images » (Seuil, 2013), « L’Exercice de la peur » (débat avec C. Robin, PUL, 2015 ; voir  « l’HD » n°491), « Ce que peut l’histoire. Leçons inaugurales du Collège de France » (Fayard, 2016), « Comment se révolter ? » (Bayard, 2016).

 

Note de lecture.

Dans un récent billet, je vous parlais de l'ouvrage collectif dirigé par Patrick Boucheron, "Histoire mondiale de la France". Il connaît un beau succès avec déjà 50 000 exemplaires vendus en trois semaines et trois réimpressions. Ce n'est pas rien. Ce récit d'une France ouverte sur le monde, qui s'intéresse aux circulations des hommes et des idées, et non aux replis identitaires, aux stigmatisations et aux rejets, arrive dans un moment où l'idée de gauche et de progrès relève enfin la tête.

L'espoir est là. Fragile.

Alors que Hollande et Valls ont été degagés, et avec eux ce quinquennat de renoncements et de trahisons, une espérance collective commence à gagner les consciences et les cœurs. En être ou ne pas en être va être la grande question des prochains jours. Et si la prochaine "surprise" était de ne pas se faire imposer un second tour Le Pen/Macron, présenté par les grands médias et les instituts de sondage comme la prochaine "évidence" ? Une écrasante majorité de personnes regardent cette présidentielle avec un questionnement : " comment cela va-t-il se terminer ?".

Celles et ceux qui se reconnaissent dans les valeurs de gauche, qui ne croient pas un instant que le remplacement de Fillon par Macron soit la solution, sont aujourd'hui disponibles pour tourner la page et construire du neuf, pour décider des politiques à conduire pour nos vies, des rassemblements et des majorités pour les mettre en œuvre. Il y a toujours trop de retard, trop de prudence, trop d'obstacles entre les possibles, l'effervescence politique et sociale et la construction politique pour y répondre. Nous l'avons vécu lors du débat sur la déchéance de nationalité, puis avec la loi El Khomri. Ce coup-ci, il faut y aller, y aller pour de bon.

Je reviens sur "Histoire mondiale de la France". Quel bonheur de lire la réaction d'Alain Finkielkraut dans le figaro. " Pour les nouveaux historiens, mondialiser la France, c'est dissoudre ce qu'elle a de spécifique dans le grand bain de la mixité, de la diversité, de la mobilité et du métissage". Zemmour évoque lui le retour du clivage entre " le parti de la France et le parti de l'Etranger". Ils s'agacent car ils sentent bien que l'Histoire frappe de nouveau à la porte. Toc...Toc...

 
 
 
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28 janvier 2017 6 28 /01 /janvier /2017 18:43
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21 janvier 2017 6 21 /01 /janvier /2017 06:28

la ritournelle.

 

Il n’est pas rare, c’est une euphémisme, d’entendre sur toutes les antennes et sur tous les écrans, sans être contredits, « qu’il n’y a pas d’argent ». Et puis, « que l’on n’y peut pas grand-chose, avec ces multinationales (transnationales) sociétés anonymes dirigées par des conseils d’administrations sur sièges éjectables au bon vouloir des actionnaires (dont le bon peuple que nous sommes fait  partie puisque nous possédons des actions…)

 

Paradis fiscaux et richesses dénommés.

 

Page 40 de l’explosif livre des frères Bocquet (l’une est député et l’autre sénateur communiste) je lis que outre le Suisse, les paradis fiscaux se trouvent au « Luxembourg, iles Caraïbes, celles de Delaware, sur la côte Est des États-Unis, Singapour, hong-kong, les îles Marshall, le Vanuatu, l’îlot corallien Niue » sans oublier le Panama…papiers. Toujours page 40, l’on y apprends que’ « une étude Natixis a chiffré pour 2012 des avoirs européens, déclarés ou non, à 705 milliards d’euros et à 5 milliards leurs revenus annuels. Une étude américaine a estimé elle, le volume mondial de la gestion privée offshore à 7800 milliards de dollars à la fin 2010 dont 2100 en Suisse, soit 28 %. »

 

Des  noms sur ces milliards

 

« Dans le récent classement annuel des 300 plus grosses fortunes de Suisse publié en novembre 2014 par le magazine économique helvétique Bilan la première est

la famille fondateur d’IKÉA, Ingvar Kamprad avec 35 milliards d’euros 

Figurent aussi sur la liste 49 français soucieux de bénéficier d’un régime fiscal favorable. Le total de leurs patrimoines cumulés serait de l’ordre de 46 milliards d’euros

Dans la catégorie des fortunes les plus élevées, supérieures à 5 milliards de francs suisses (4,6 milliards d’€) figurent ainsi la famille Wertheimer (Chanel), les Castel (boissons et eaux minérales) Patrick Drahi (Numéricable-Sfr notamment).

Nous poursuivons en début de page 41 du livre « sans domicile fisc » le bien nommé: 

« Avec des « cagnottes »  plus modestes, entre 1,6 et 2,5 milliards d’euros, citons la famille Primat (Shlumberger), Benjamin de Rothschild (groupe financier Edmond de Rothschild), la famille Peugeot, (groupe PSA), la famille Lescure (SEB, Rowenta, Krups, Moulinex, Calor, etc;), ou encore la famille Bich (groupe Bic)

 

« elle est pas belle la vie » ? 

 

« La longue tradition suisse de discrétion, d’opacité est illustrée par le secret bancaire. »

 

C’est ce que s’attache à faire découvrir ce livre. Évasion, optimisation fiscale et fraude font perdre chaque année entre 60 et 100 milliards d’euros au budget de la France et plus de 1000 milliards en Europe.

 

 Les deux auteurs , rapporteurs de commissions d’enquêtes parlementaires sur le sujet, n’ont toujours pas été invités par les grand médias d’actualités, ni littéraires. allez savoir pourquoi ?

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4 janvier 2017 3 04 /01 /janvier /2017 17:07

2016 : premier bilan, Gérard Streiff

 

 Dans un des romans de la rentrée 2016, Oscar de Profundis (chez Sabine Wespieser), l’auteure Catherine Mavrikakis imagine le monde vers 2070. La caste au pouvoir, celle des ultra-riches, repliée sur ses terres, prospère ; elle est à la tête d’un État mondial, parfaitement uniformisé, servi par une police également universelle, alors que les pauvres hantent des villes à l’abandon, hordes de gueux vouées à la disparition.
Est-ce qu’on irait vers ça ?
Ou est-ce qu’on retournerait au chaos des années 1930, comme on l’entend dire ici ou là, juste avant la grande conflagration ? Ou encore s’offrirait-on un remake du XIXe siècle, genre Germinal 2.0 ?

Rien de tout cela très certainement. La cata qui semble s’annoncer, celle qu’appréhendent tant de nos concitoyens, ne devrait ressembler à rien de connu mais exacerberait sans doute la crise dans toutes ses dimensions, économiques, sociales, politiques, morales, humaines.

Écrire cela, est-ce céder à un fatalisme morbide ? À un air du temps défaitiste ? Mais comment ne pas y songer quand la (encore) première puissance mondiale vient de se donner comme chef une sorte d’aventurier ? Quand tant de pays d’Europe cèdent aux chants de politiciens irresponsables (Brexit), de démagogues fascisants (Autriche) ou glissent vers la dictature (Turquie) ? Quand des dizaines de milliers de jeunes gens venus du Sud risquent tout, simplement pour tenter de survivre ? Quand des murs s’élèvent un peu partout, en Palestine, en Europe de l’Est, à Calais, au Mexique ? Quand la misère s’installe et qu’on s’y habitue ? Quand une droite française plébiscite un notable qui promet sans vergogne la suppression d’un demi-million de postes de fonctionnaires ? Quand la rage identitaire est un mal qui traverse la planète ? Quand la police des mœurs pointe son groin en Iran, en Pologne, aux états-Unis, en France ?
Alors, oui, on peut se dire que le monde dérive. Que ça tangue grave. Et que ça inquiète.
Oui mais. Dans le même temps, ça résiste, ça crée, ça invente, ça régénère, ça se rebelle, ça tient tête. On a connu en 2016 de beaux moments d’humanité, comme les Jeux olympiques de Rio qui faisaient la nique à tous les fanatiques de la terre. On a vu la campagne de Bernie Sanders aux États-Unis, totalement bluffante, et prometteuse. On a assisté, outre-Manche, au réveil d’un travaillisme populaire et réellement de gauche. On a vibré aux batailles épiques du peuple grec humilié. On a noté que la conscience écologique universelle marquait des points. On a participé ici à un mouvement social tenace contre la loi Travail, mouvement qui laissera des traces. La notion d’engagement a la cote, notamment dans la jeunesse, et on s’en félicite. Le mouvement citoyen, associatif fait preuve d’une belle vitalité. La générosité n’est pas un vain mot pour nos concitoyens. Et puis, cerise sur le gâteau : on nous a dégagé du paysage politique le personnage de Nicolas Sarkozy !
Alors on se dit que « le pire n’est pas sûr », pour citer à peu près Claudel. Que tout est question de rapport de forces. Que de belles batailles nous attendent. Pour ce qui les concerne, les communistes, après un riche débat, ont fait le choix du rassemblement en 2017 (voir le grand entretien).
Le choix 1 retenu par la majorité des votants est celui d'une campagne communiste autonome appelant à voter Jean-Luc Mélenchon, « considérant qu'un rassemblement peut s'opérer avec cette candidature et qu'elle porte une grande partie des propositions de la gauche alternative à l'austérité ». Ce choix indique également que « les communistes poursuivront leurs efforts pour une candidature commune, porteront cet appel en conservant leur autonomie, critique et constructive, travailleront à un cadre collectif de campagne élargi afin d'œuvrer à la construction d'un rassemblement le plus large possible ».

2016 se meurt, vive 2017 ! Et sans plus attendre, au nom de toute la rédaction, bonnes fêtes à toutes et à tous ! 

Gérard Streiff
Rédacteur en chef
de La Revue du projet

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4 janvier 2017 3 04 /01 /janvier /2017 14:29

Lucien Sève quitte le PCF pour faire vivre un communisme du XXIe siècle

 

Que faire maintenant ?

Dix thèses non conformes d’un communiste sans carte

J’ai adhéré au Parti communiste français en 1950, j’ai été trente-trois ans membre de son Comité central (1961-1994) – à elle seule cette durée condamne un mode d’organisation politique –, j’ai levé le drapeau de la refondation communiste en 1984, j’ai décidé en avril 2010, au bout d’un quart de siècle de batailles tous terrains non sans effets mais sans succès marquant, de quitter ce parti qui aura été le mien durant soixante ans, ayant perdu tout espoir en sa capacité interne de transformation, et me faisant grief à moi-même de contribuer à accréditer le contraire en y restant. A moins qu’on me tienne pour sénile, pareil curriculum doit vouloir dire quelque chose de fort.

J’ai essayé de l’expliciter dans plusieurs textes, l’un que j’ai signé avec nombre de partants comme moi, un autre corédigé avec Roger Martelli, et une lettre personnelle adressée à des correspondants interrogatifs. Mais bien que soit de haute importance le retour exigeant sur les raisons qui ont poussé des centaines de milliers de communistes et en poussent aujourd’hui encore à quitter ce parti – retour que n’a jamais vraiment entrepris sa direction, manquement injustifiable –, le plus important est dans l’interrogation prospective corollaire : partir pour où, partir pour quoi, si du moins, comme c’est mon cas et celui de tant d’autres, on quitte le PCF non parce qu’on ne se sent plus communiste mais au contraire parce qu’on constate qu’à y rester on ne peut pas l’être pleinement et inventivement comme l’exige de façon criante l’état présent des choses et du monde.

Nombre de mes correspondants me demandent à bon droit : tu proposes quoi ? A cette demande, on est bien entendu enclin à répondre que nul individu n’est tant soit peu en mesure d’élaborer isolément toute une politique pertinente, sauf niaise prétention qui d’avance disqualifierait son propos. Mais la plus légitime des modesties se convertirait en la plus coupable des irresponsabilités si elle conduisait à se dérober devant cette requête irrécusable : puisque tu te juges capable de statuer que le PCF n’est plus sauvable comme tel, consens à nous dire, pour ce que ça peut valoir, comment quant à toi tu te représentes ce que devrait être et faire une force communiste organisée efficace dans le présent et potentiellement riche d’avenir. J’accepte le défi. Plein d’interrogations sur ce que je vais avancer, mais en toute conviction du moins quant à son sens général, j’entreprends ici de dire pour où je pars et où je compte me retrouver demain avec ceux et celles qui pour de bon sont communistes.

* * *

1. Pour se donner quelque chance de faire vivre un « communisme du XXIe siècle », il y a un préalable impératif : tâcher de comprendre pourquoi celui du XXe siècle est entré à peu près partout en agonie. Or dès ce premier point le cas du PCF s’avère dramatique : il a cessé de s’interroger sur son histoire. A la question élémentaire : comment expliquer que le parti soit tombé à 1,93% lors de la présidentielle de 2007 ?, la direction n’a jamais apporté l’explication approfondie qu’exige pareille déroute. Si je ne sais pas clairement ce qui me tue, quel espoir ai-je de survivre ? La première des dix thèses annoncées est donc celle-ci : dans l’ordre du travail de pensée, rien n’urge plus que de se demander avec une exigence chirurgicale pourquoi en somme cette descente aux enfers que rien n’arrête depuis trente ans – ce que confirme encore le résultat d’ensemble des récentes élections régionales sérieusement analysé – bien que les successives directions aient passé leur temps à annoncer la prochaine remontée.

Une telle recherche n’a pas à être sommaire – sont par exemple à considérer des faits partiels de sens contraire : adhésions de jeunes, audience électorale en hausse dans telle ville ou région, utiles travaux d’intellectuel-le-s – mais elle se doit de bannir toute complaisance quant à l’essentiel, regardant froidement comme ils sont les rapports du parti à la réalité sociale en même temps que son étiage électoral, son état d’organisation, sa crédibilité politique, son audience culturelle, son image globale. Je considère pour ma part que tous ces clignotants sont au rouge, ce qui traduit une fondamentale crise historique à laquelle je vois trois composantes : carence stratégique, paralysie organisationnelle, allergie au pluralisme – et comme souvent, trois sont quatre : en fin de compte, sous ces trois drames mortifères, un facteur commun – sous-activité intellectuelle.

2. Je dis en premier, parce que c’est à tous égards déterminant : carence stratégique, en entendant par stratégie non pas le seul chemin mais aussi le but, donc l’ensemble de la visée.

En 1976, à son 22e Congrès, le PCF décidait d’« abandonner la dictature du prolétariat » comme voie d’accès au « socialisme pour la France ». Décision double sous son allure simple : d’une part était ainsi confirmé, sans débat, que l’objectif du parti était « le socialisme », censé conduire au communisme – transition à laquelle la longue histoire de l’URSS ou de tout autre pays socialiste n’a pas même apporté un début de vérification historique, ce qui devrait troubler tout marxiste –, et d’autre part, novation majeure quoique tardive, était rejetée la voie de la conquête révolutionnaire-violente du pouvoir : le passage au socialisme, insistait-on, ne peut se faire sans grandes luttes, mais chaque avancée devra être démocratiquement acquise par un vote majoritaire. Les luttes sociales qu’on avait en vue devaient construire offensivement les bases de ce qu’on mettait sous le mot socialisme – en tout premier : des nationalisations industrielles et bancaires étendues –, mais pareille perspective n’a jamais atteint à l’hégémonie culturelle nécessaire (la crise mortelle des pays socialistes aurait dû obliger à une profonde interrogation critique sur l’idée même de « socialisme pour la France », interrogation qui elle non plus n’a pas été poussée).

C’est le néolibéralisme qui a conquis les esprits, y compris au Parti socialiste, de sorte que dans un rapport des forces extrêmement dégradé il n’est plus resté au PCF en fait de stratégie réelle que l’animation de luttes défensives (contre le démantèlement de la Sécu, le traité de Maastricht, le CPE…), luttes indispensables mais d’évidence insuffisantes, et les batailles électorales (au Conseil national du 16 avril encore, le rapport sur les « pistes de travail » recense tout à fait dans cet esprit « deux défis » : 1. « Faire grandir les résistances » ; 2. « 2012 »). Dès les années quatre-vingt toute la vie du parti, du quotidien des cellules à la solennité des congrès, se met à tourner autour du calendrier électoral. La stratégie manifeste du PCF est depuis plus d’un quart de siècle à massive dominante électorale, et cela alors que les terribles expériences des milieux populaires et de la jeunesse leur ont de plus en plus rendu évident que, les choses étant ce qu’elles sont, rien de sérieux ne change ni ne pourra changer ainsi.

Avec sa politique effective le PCF, perçu comme formation électoraliste parmi d’autres mais sans chance d’arriver au pouvoir, ne peut donc plus faire la preuve populaire qu’il ouvre un avenir crédible. Il peut encore, si on s’y prend bien, se montrer utile à l’échelle locale, voire régionale ; la très nécessaire campagne nationale qui s’engage contre la mise à mal des retraites pourra peut-être éviter une nouvelle baisse de son faible score aux prochaines élections législatives ; mais qui croit encore qu’avec lui va « changer le monde » ? Là s’enracine l’implacable décadence historique du parti : elle tient à mon sens à une fondamentale carence de pensée innovante en matière de stratégie. Dans sa double teneur : le but (« le socialisme ») et le chemin (l’enlisement électoral).

3. Je dis ensuite paralysie organisationnelle, qui n’est au fond que le corollaire de ce qui précède, mais corollaire en lui-même mortel, car il rend impossible le vitalement nécessaire renouveau stratégique. Il est aujourd’hui de mode au PCF de récuser toute mise en cause de la « forme-parti » comme si elle signifiait niaisement refus d’organisation ; on se dispense ainsi de réfléchir autant qu’elle l’exige à cette question cruciale. L’actuel mode d’organisation et de vie du parti est l’héritier très affadi mais bien reconnaissable du modèle conçu par Lénine et révisé par la IIIe Internationale. Modèle des plus robuste qui assurait la cohérence entre visée stratégique et pratique organisationnelle en des pays encore peu avancés dans la voie capitaliste.

Le but étant la conquête révolutionnaire-violente du pouvoir pour engager par en haut la construction du socialisme, le parti devait être l’instrument de la guerre de classe, un état-major indiscuté y dirigeant des militants disciplinés. L’essence de ce type d’organisation est sa structure verticale (il y a un sommet qui dirige et une base qui exécute), qui passe pour exigée aussi bien par les sévères réalités de la lutte que par la rareté des hautes capacités politiques, quoi qu’en dise le démagogue basiste.

Lénine avait compris que seule fonctionne bien une discipline fondée sur la conviction librement acquise, de sorte que dans le parti qui fit la révolution d’Octobre 17 s’entretissaient vraie démocratie de congrès et autorité admise de la direction. Avec les terribles contraintes de la guerre civile puis le cynisme fruste de Staline, n’est resté en fait que le diktat du sommet. Dans des pays de tout autre développement comme le nôtre, où s’imposaient d’autres rapports, on a introduit maints éléments de démocratie dans le système, on s’est même flatté au 28e Congrès en 1994 d’en finir avec le centralisme, mais la structure fondamentale n’a en rien changé : il y a toujours un sommet qui dirige et une base qui exécute (avec de plus en plus de problèmes…). Et elle ne peut pas changer pour de vrai, car ce mode d’organisation répond seul à la sorte de stratégie mise en oeuvre, dont rien n’annonce le dépassement : si, acceptant de s’inscrire pour l’essentiel dans les normes de la politique institutionnelle, c’est-à-dire de la domination bourgeoise, on centre de fait toute l’activité du parti sur les élections nationales, on a alors réellement besoin d’une organisation verticale avec un sommet qui dirige (c’est-à-dire décide du plan de bataille, arrête le programme, choisit les candidats marquants, négocie avec les partenaires, oriente la propagande, etc.), et les « formes démocratiques » qu’on prétend y mettre (par exemple la triste comédie du « débat démocratique » sur un choix déjà mis en oeuvre de longue date par la direction) deviennent des insultes à l’intelligence militante. Ainsi les communistes sont-ils prisonniers d’un système organisé au rebours même du communisme, et contreproductif par construction en tant qu’instrument supposé d’émancipation.

Stratégie et organisation sont pour l’essentiel une seule et même chose considérée sous deux angles : dès lors qu’il y a carence stratégique, il y a paralysie organisationnelle, et réciproquement. Le parti meurt ainsi deux fois.

4. Je dis encore allergie au pluralisme, qui hélas marque aussi bien la politique unitaire du parti que l’attitude de la direction envers qui la conteste. L’ouverture vraie au pluralisme a bien sûr une condition : la confiance en soi que nourrit le succès de l’action étayé sur la vitalité de pensée, de sorte qu’accepter d’apprendre des autres ne fait pas redouter de se perdre soimême. Pour ce qui est de la vitalité de pensée, on y viendra au point suivant.

Quant au succès de l’action, les dernières décennies ont vu l’audience nationale du parti baisser à un tel point – se rappelle-t-on que Jacques Duclos avait obtenu plus de 21% des voix au premier tour de l’élection présidentielle en 1969 ? – que toute la nécessaire politique d’union est marquée par la peur paralysante d’y disparaître. Avoir perdu dans les années 70-80 la compétition avec François Mitterrand et le Parti socialiste a ancré chez les dirigeants communistes la hantise du partenaire qu’on aide à grandir et qui vous marginalise, comme s’il y avait le moindre espoir de remontée dans la crispation sectaire – le 1,93% de 2007, catastrophe politique prévue que rien pourtant n’a pu prévenir, en est la preuve définitive.

Nécessité absolue faisant loi, l’actuel Front de gauche va bien sûr en meilleur sens, mais l’histoire vraie des élections régionales, dont les communistes contestataires ont eu une fois de plus la très directe expérience, montre que rien n’a disparu des mauvais réflexes. Quant à l’attitude envers qui ne pense pas comme la direction, alors même qu’on allait répétant « la diversité est une richesse », vingt-cinq ans d’expérience refondatrice m’autorisent à dire, évitons tout mot violent, qu’elle n’a guère cessé d’être consternante. Lorsqu’on a des doutes fondés sur les choix et pratiques de la direction et des contre-propositions dérangeantes à faire valoir, on est rarement écouté, jamais entendu, mais de maintes manières – chose que je n’avais pas perçue avant d’en être venu là – combattu comme un ennemi de l’intérieur. Si ce qui précède semble excessif, qu’on ait le courage d’organiser l’audition de quelques-un-e-s parmi des dizaines de milliers qui s’en sont allé-e-s, y compris tout récemment.

Un tel système se rend lui-même sourd et aveugle ; quelle chance a-t-il alors de perdurer ? On ne manquera pas de faire valoir que, devant notre départ annoncé, on a des mots aimables pour nous dire de rester. J’en prends d’autant mieux acte que ce départ ne se fait pas contre des camarades mais contre le système dont je considère qu’euxmêmes sont en un sens victimes. Mais tout de même, mesure-t-on quelle crédulité on attend de ceux à qui on dit : ne partez pas, nous sommes sur le point de changer vraiment ? C’est ce qu’on me disait déjà lorsque j’ai quitté le Comité central au 28e Congrès, il y a seize ans : tout allait changer vraiment dans la vie du parti, on « abandonnait le centralisme démocratique »…

Pour être aujourd’hui crédible en la matière, à tout le moins faudrait-il avoir largement engagé la critique de ce qui est et la prospective de ce qui doit être ; or on ne voit ni vraie amorce d’autocritique ni vraie ébauche de théorisation, au sens exigeant du mot. Au contraire : le congrès d’étape de mi-juin devant « renouveler la direction », il est bien clair que la question cardinale recouverte par l’idée même de direction ne sera pas posée. Rien de décisif par conséquent ne pourra changer.

5. J’ai dit enfin qu’à mes yeux le facteur commun à ces trois drames mortels est la sousactivité intellectuelle du parti. Il s’agit là de bien autre chose qu’une prétentieuse querelle d’intello à la direction ; c’est la capitale question du travail de connaissance et de pensée qu’exige des communistes la réflexion sur les drames inépuisés du siècle dernier, les menaces sans pareilles qui s’annoncent en celui-ci, et en même temps les possibles de tous ordres qui s’esquissent pour un dépassement du capitalisme. Or, sans vouloir noircir, peut-on ne pas constater le profond reflux de ce travail de pensée sous ses multiples formes au fil des ans ?

Un exemple seulement, mais central : la question stratégique décisive des rapports entre socialisme et communisme. Il a fallu les plus grands efforts depuis plus de vingt ans pour que les communistes se réhabituent à l’idée de communisme totalement occultée sous celle de socialisme, qu’elle cesse d’être renvoyée à « l’idéal », autrement dit à ce qui n’arrivera jamais, pour reprendre son statut de visée historique concrète, que soient évoquées les raisons profondes pour lesquelles Marx était non pas socialiste mais communiste, que commence à apparaître ce qui dans l’idée de socialisme donne à comprendre que sous ses deux formes – social-autocrate et social-démocrate – il ait été disqualifié par l’histoire du siècle dernier, et comment s’impose d’élaborer aujourd’hui une visée proprement communiste de dépassement du capitalisme – acquis à mon sens capitaux, néanmoins contestés encore par certains et appelant d’autant plus entre communistes débats, recherches, appropriation critique.

Et voici que le Mouvement des jeunes communistes adopte un texte d’orientation (l’Humanité du 19 avril) qui fixe pour objectif la construction d’un « socialisme du XXIe siècle » comme « phase transitoire » vers « une société d’émancipation individuelle et collective » (ce que ne serait donc pas le « socialisme » ?) qu’on évite de nommer communisme… Gravement coupables sont ceux qui ont mis dans la tête des jeunes communistes d’aujourd’hui cette idée historiquement indéfendable (jamais nulle part « le socialisme » n’a été ni d’ailleurs ne pouvait être une transition au communisme, pour des raisons flagrantes que je n’ai pas la place de réexposer ici) et stratégiquement nocive (l’urgence est d’avancer vers l’appropriation des avoirs, savoirs et pouvoirs par les travailleurs et citoyens eux-mêmes, surtout pas vers quelque confiscation étatique baptisée socialiste).

Ainsi non seulement le travail de pensée sur une question de cette importance n’a pas avancé mais il régresse. Ne doit-on pas hélas généraliser ? Je n’ignore certes pas que le parti n’a plus le vaste ensemble de moyens – centres de recherche, revues, éditions… – dont il disposait dans les années 70. Mais peut-on imputer au manque de moyens la disparition des sessions thématiques de bon niveau que tenait le CC, l’abandon en tant de domaines du travail théorique et historique, l’absence désastreuse dans la plupart des grands débats d’idées ? Le décalage devient spectaculaire entre le foisonnement actuel du travail sur et avec Marx et la minceur théorique des débats du Conseil national, à en juger par les comptes rendus qu’en publie Communistes – cette lecture pour moi très déprimante n’est pas pour peu dans ma décision de départ. Au niveau de sous-activité intellectuelle où m’apparaît globalement le PCF, je ne vois pas comment il pourrait mieux résoudre ses criants problèmes stratégiques, organisationnels et unitaires.

6. Me voici au pied du mur : alors selon moi que faire maintenant ? La réponse n’est-elle pas largement dessinée en creux dans ce qui précède ? Le Parti communiste meurt d’être bien trop peu communiste. Et si on essayait enfin de faire au quotidien de la politique communiste au fort sens marxien du mot ? Ce qui veut dire concrètement quoi ? Prendre au sérieux la thèse stratégique fondamentale de Marx : « L’émancipation des travailleurs sera l’oeuvre des travailleurs eux-mêmes. » Thèse trop avant-gardiste peut-être en l’état où était au XIXe siècle, même dans les pays les plus avancés, le développement des forces productives et de la culture populaire, ce qui a conduit à la révolution par en haut et au parti vertical du feu « socialisme scientifique », dont la défaite historique est consommée ; mais thèse bien davantage de plainpied avec l’état présent des choses et des personnes, sans vouloir l’enjoliver.

Car en même temps que fait rage le pire capitalisme, son dépassement a déjà de longue date commencé dans des foules d’initiatives de pertinence et efficacité variables où le plus souvent hélas le PCF n’est pour rien (des militants s’y investissent individuellement, mais que fait le parti pour les épauler ?), de l’essor de l’économie sociale à la critique des médias, de la bioéthique au commerce équitable, des solidarités courtes à la revalorisation de l’« idée » communiste, et cent autres choses. En un tout autre sens que Lénine nous aussi pouvons dire en effet : la crise est mûre. Dans tous les domaines se multiplient les choses qui ne peuvent plus durer, et partout des forces modestes tentent de s’y attaquer : mêlons-nous-en ! Et ajoutons-y notre propre liste des choses qui ne peuvent plus durer, du management toyotiste d’entreprise au grossissement de ce qu’une juriste réputée appelle « l’Etat de police ». Mais pas à la vieille façon d’un parti qui pense par-dessus tout aux élections prochaines, croit traiter les problèmes par des campagnes de sommet dont l’une chasse l’autre et s’imagine être sur le terrain en distribuant des tracts à la Défense.

A la façon neuve de militants politiques du changement social qui s’accrochent avec acharnement à tel ou tel chantier de transformation bien choisi – concrètement utile pour des personnes et fondamentalement subversif pour le capital –, ne le lâchent plus, y investissent le meilleur de leur culture marxienne tout en apprenant des autres, y font leurs classes, marquent des points, essuient des revers, commencent à enraciner une image neuve du communisme en acte – ici est à bien entendre la leçon des élus de terrain qui réussissent.

Il s’agit en somme d’opérer un fondamental déplacement du centre de gravité de l’action communiste, en substituant carrément au primat de la politique institutionnelle celui de ce que j’appellerai la politique sociale – l’engagement au comptant de l’appropriation sociale par les salariés et citoyens associés, et ce n’est rien d’autre que cela, le communisme : hommes et femmes ressaisissant ensemble les puissances sociales, matérielles et spirituelles, qu’ils créent en vérité eux-mêmes mais que la société de classe métamorphose en forces aveugles qui les subjuguent et les écrasent – en termes savants, ça s’appelle l’aliénation.

Faire de la politique communiste au quotidien, donc. Le contraire même de la voie de la facilité : retour direct à la lutte de classes tous terrains, face à un adversaire dont la puissance multiforme est écrasante – mais qui en même temps offre des fragilités saisissantes. Le contraire même de la solution de confort : remise en cause radicale de toute la façon dominante, au PCF comme ailleurs, de faire de la politique – mais à un moment où la grande majorité des communistes, y compris, je suis prêt à le parier, parmi ceux qui restent au parti, sentent intensément qu’il va dans le mur.

Ce sera malaisé – qui peut croire aujourd’hui en une issue aisée ? –, mais exaltant : a-t-on assez discouru sur le « communisme du XXIe siècle à inventer » ? Eh bien nous y sommes : montrons si nous sommes à nouveau capables de cette vraie invention stratégique et culturelle qui fit jadis le Front populaire, formule qu’on reprend hors de contexte aujourd’hui plutôt que de concevoir celle qui répondra à nos données et visées présentes.

7. A peine a-t-on cependant esquissé cette nouvelle perspective qu’affluent les interrogations légitimes – une réflexion stratégique se met en marche. Pour faire court, n’en mentionnons que trois. Comment s’imaginer qu’on va s’approprier socialement quoi que ce soit qui compte quand le capital a tout en mains ? N’est-ce pas utopie de croire qu’on fera bouger tant soit peu le système global par le simple combat local ? Et déplacer le centre de gravité à la base, n’est-ce pas en fait déserter le combat au sommet, y compris l’élection présidentielle, et l’adversaire peut-il rien souhaiter de mieux ?

On ne va pas au fond de grandes questions stratégiques en quelques lignes et à soi tout seul. Mais là non plus je ne me déroberai pas. Comment engager des appropriations sociales dans un monde dominé par la propriété privée ? Objection-type du nostalgique de la révolution par en haut : rien ne changera tant qu’on n’aura pas d’abord conquis le pouvoir… C’est justement son long enfermement dans cette vue stratégique que le PCF paie d’un prix exorbitant. La réponse a été donnée par tous ces mouvements qui n’ont pas attendu la révolution pour révolutionner les choses (certes, pas tout à fait à la manière marxiste, mais à qui la faute ?), du féminisme à l’écologie. Le cas des Verts ne doit-il pas nous faire beaucoup réfléchir ?

Quelle chance semblait-il y avoir il y a seulement vingt ans de convaincre à l’échelle mondiale qu’à vivre comme nous vivons la planète Terre court à sa perte, et nous avec ? Ils se sont accrochés avec une constance exemplaire au terrain – le terrain, ce n’est pas qu’en bas, quoique « en bas » soit indispensable, c’est en même temps « en haut », dans les grands choix de politique économique ou les grands débats d’idées –, et ils ont réussi l’improbable, non sans lourde équivoque, certes, ce qui leur a bien facilité les choses, mais en donnant quand même à tous une forte leçon d’ambition stratégique. Je dis qu’il nous faut former et pratiquer une ambition de cette sorte autour du dépassement communiste du capitalisme, et qu’à moins de cela nous ne serions absolument pas à la hauteur des périls et des possibles du nouveau siècle. Je dis qu’au lieu de « campagnes nationales » décidées au sommet (en vérité sommet d’une taupinière), oubliées en peu de mois et dont jamais n’est même fait le bilan critique, il faut que toute la vie de la formation communiste soit en permanence structurée par les batailles appropriatives de long souffle menées sur des foules de terrains divers par des collectifs locaux durables et formant peu à peu maillage général.

Mais comment faire bouger l’énorme global par un combat modestement local ?

Présentation fallacieuse des choses. Passer du primat de la politique institutionnelle à celui de la « politique sociale » n’est en rien faire voeu de s’enfermer dans le basisme. Bien entendu il faut parvenir à un tout autre rapport des forces global ouvrant la voie aux indispensables transformations par en haut – mesures juridiques, conquêtes législatives, politiques gouvernementales… Mais comment donc atteindre à pareil rapport des forces ? La consternante situation d’aujourd’hui ne montre-t-elle pas à suffisance que nous en rend incapables la stratégie présente ? Un exemple : grâce aux travaux de Paul Boccara, le parti dispose depuis bien des années d’un projet de transformation sociale dont l’inspiration communiste est de haute portée : la sécurité d’emploi et formation pour tous. Comment comprendre qu’un projet si fort n’ait toujours pas une audience plus forte ?

Une idée comme celle-là fait typiquement partie de celles dont Marx dit qu’elle deviennent des forces matérielles quand elles s’emparent des masses. Mais quelle campagne de sommet, forcément bien confidentielle en l’état actuel de l’audience du parti, pourrait faire qu’elle s’empare des masses ? Supposons au contraire que des organisations communistes de terrain se soient depuis des années consacrées entièrement avec esprit de suite à mettre pareil projet en partage avec les salariés de telle entreprise et tel service, avec à la clef nombre d’initiatives concrètes, voire de premiers succès partiels : je mets en fait que la proposition, portée par eux, serait aujourd’hui une force difficilement contournable sur le plan national. Or il y a par vingtaines des objectifs de tranformation sociale profonde qu’il importe au premier chef de traiter ainsi avec esprit de suite et ambition croissante, de la conquête du droit d’intervention des salariés dans la gestion au révolutionnement du scandaleux contenu des informations télévisées, en passant par tous les domaines de la vie sociale, relationnelle, intellectuelle.

Je pense que ce qui précède esquisse aussi réponse à la troisième question. Risque de négliger les grands batailles électorales ? N’est-ce pas bien plutôt à trop vouloir ne pas les manquer qu’on les a manquées depuis tant d’années ? Commençons à rendre éclatante, sur le terrain et au jour le jour, l’utilité nationale spécifique d’une organisation communiste digne de ce nom, je garantis que même l’élection présidentielle – tant que nous n’aurons pas pu faire changer la Constitution – cessera d’être pour elle un épouvantail.

8. D’évidence, pareille mutation de stratégie n’est concevable qu’accolée à un changement fondamental du mode d’organisation. C’est le deuxième volet capital de la révolution du communisme qu’il est archi-urgent d’engager. Et pour commencer sur ce sujet, tordons-le cou à une objection éculée : mettre en cause dans son principe la forme de l’actuel parti communiste dans le sens où on le fait ici est le contraire même d’un projet liquidateur ; peuton même faire observer que ce qui est en train de liquider sous nos yeux l’organisation communiste est justement cette forme-là ? Ce qui est à l’ordre du jour, c’est précisément une vigoureuse relance de l’invention organisatrice.

Déplacer résolument le centre de gravité de l’activité communiste sur les terrains de la transformation sociale exige en tout premier une forme correspondante d’organisation de terrain. Dans le système hérité de la IIIe Internationale, l’organisation de base – appellation caractéristique d’un parti vertical – est la cellule. Sa force est d’être locale (tel quartier, telle entreprise) : elle assure, si du moins elle est vivante, un enracinement populaire à l’action communiste ; sa faiblesse rédhibitoire est d’être généraliste : ayant à porter toute la politique du parti, elle ne peut sauf cas d’espèce atteindre à la haute expérience et compétence sur rien.

Ce qui n’est aucunement fortuit : elle a été conçue non pas du tout pour élaborer mais pour appliquer la ligne conçue et décidée en haut. La cellule est ce qui rive le PCF à une politique de sommet, jadis tournée vers la révolution par en haut, aujourd’hui vers l’obsession des élections nationales, image même de ce qui ne fonctionne plus et dont la plupart ne veulent plus. Avec une structure de base vouée par construction à l’application indifférenciée de politiques conçues et décidées loin au-dessus d’elle, comment espérer avoir de façon suivie des batailles concrètement efficaces, déployer partout une initiative militante de haut niveau, rendre à nouveau la politique excitante pour les jeunes, former en nombre des personnalités communistes rayonnantes ?

La nouvelle stratégie ici esquissée exige tout autre chose : la formation tous azimuts de collectifs thématiques d’initiative, enracinés dans un territoire géographique ou sociologique à l’échelle d’une section, constitués par choix militant volontaire, se consacrant dans la durée à une bataille transformatrice à la fois importante et précise, et entièrement maîtres de leur activité – orientation, contenus, études, objectifs, modalités. Le ruineux clivage entre base et sommet est ici dépassé : les collectifs thématiques d’initiative sont à la fois base et sommet, ils exécutent ce qu’ils élaborent et décident eux8 mêmes, tirent leçon de leurs succès et échecs et deviennent plus performants en apprenant. A la verticalité du parti à l’ancienne se substitue l’horizontalité d’une formation politique de transformation sociale de nouveau type.

De quoi pareils collectifs ont-ils en effet l’évident besoin ? Non pas de directions prétendant leur dire abstraitement d’en haut quoi et comment faire, mais d’aides efficaces et qualifiées. Ces aides, ils les cherchent en premier dans la communication horizontale avec les collectifs communistes homologues qui à travers le pays (demain peut-être par-delà les frontières…) mènent bataille transformatrice sur le même objectif : échange d’informations et d’expériences, croisement des interrogations, mise en commun de ressources intellectuelles, élaboration d’initiatives communes à l’échelle régionale et nationale… De vrais réseaux thématiques émergent, interviennent avec l’autorité acquise dans les affrontements d’idées et débats institutionnels, donnent corps à l’ambition de dépassement communiste du capitalisme.

Se développant, ces échanges réclament eux-mêmes une organisation supérieure, laquelle ne renvoie aucunement à une verticalité (la prise d’initiative responsable par tous rendra patent ce qu’a d’archaïque l’idée de direction) mais à une centralité, lieu d’incessante activité centralisante-décentralisante. On aura ainsi des conseils thématiques centraux, forme révolutionnée des anciennes sections de travail du PCF, et un conseil national élu en congrès permettant de former la nécessaire vue critique d’ensemble – à l’exclusion catégorique de tout exécutif, dont le retour porterait contradiction frontale à tout l’esprit de cette formation inédite. Dans mon imaginaire personnel, cette nouvelle organisation politique de transformation sociale, esquissée il y a des années, s’appelle Initiative communiste…

9. Ici aussi, bien entendu, surgissent d’emblée avec véhémence maintes questions en forme d’objections, auxquelles il va de soi que les seules réponses probantes seront celles de l’expérimentation collective. Mais ce n’est pas perdre son temps que commencer à les explorer en pensée. Je me borne ici à trois questions criantes : comment croire, sauf total utopisme, que puisse tant soit peu fonctionner et a fortiori réussir dans la société telle qu’elle est une formation politique sans direction ? Très concrètement par exemple, comment y régler les divergences de vue qui naissent sans cesse de la complexité des problèmes et de la diversité des avis ? Plus encore, comment ne pas voir la structurelle incapacité de pareil système hypothétique à affronter les exigences de la politique nationale comme telle, alors qu’on affirme ne vouloir négliger en rien des tâches comme celles de l’élection présidentielle, du travail parlementaire ou des relations avec les partenaires en France et dans le monde ?

Si vraiment des communistes peuvent juger impensable une formation politique opératoire sans direction, cela donne une idée crue de ce qu’on a appelé plus haut sous-activité intellectuelle. Oui ou non, est-on d’accord avec la thèse de Marx : « L’émancipation des travailleurs sera l’oeuvre des travailleurs eux-mêmes » ? Le fait est que dans toute sa pratique le mouvement historique qui s’est intitulé communiste n’en a pas cru Marx : il a pris à tâche de réaliser lui-même l’émancipation des travailleurs. C’est très exactement cela qui a fait une fracassante faillite à la fin du siècle dernier ; et c’est cela même qui fait le fond de l’essentielle différence entre socialisme et communisme. Ne comprend-on pas qu’il est décisif d’en tirer l’entière leçon ?

Qu’un parti qui se veut celui de l’émancipation générale soit luimême construit sur le refus de l’émancipation militante – la vie militante aurait besoin d’être dirigée d’en haut – fait partie de ces aberrations avec lesquelles on ne peut plus pactiser une fois qu’on en a vraiment pris conscience. Ne faut-il pas voir enfin en face à quel point de profondeur la culture de direction communiste est hantée à son corps défendant par de vieux stéréotypes de classe, et cela alors même qu’en principe le parti se prononce pour la prise en main de la gestion économico-sociale par les travailleurs ? Son mode même d’organisation montre à tous qu’il n’y croit pas vraiment. N’y croyant pas vraiment, il ne travaille pas la question. Or ce travail fait apparaître que la panique à l’idée d’une formation politique sans direction repose sur une foncière confusion : ce dont a réellement besoin un combat transformateur efficace, ce n’est pas la verticalité de pouvoir mais la centralité de délibération – une centralité toute horizontale qui ne dirige pas mais coordonne, permettant la mise en cohérence sans engendrer la dépendance. Là seulement, à mon sens, peut commencer une réflexion organisationnelle de vraie teneur communiste. Et un congrès qui « renouvelle la direction », c’est-à-dire la perpétue, ne peut de ce fait même être un congrès de vrai renouvellement.

Soyons plus concret : sans sommet qui dirige, et à l’occasion tranche, comment surmonter par exemple les sans cesse renaissantes divergences de vue tant pratiques que théoriques ?

D’une double façon. D’abord par une activité centralisante-décentralisante vivante, au coeur de laquelle s’effectue un travail de pensée intense en prise directe sur l’expérience transformatrice : ce qui tient bien trop souvent lieu de débat communiste jusqu’ici (qu’on relise les comptes rendus de discussion du Conseil national) est pour l’essentiel l’affrontement statique de points de vue individuels, alors qu’il y faudrait la dynamique d’une recherche commune sanctionnée par la pratique. Les centres d’Initiative communiste tels que je les imagine – centres thématiques, conseil national – fonctionneront non au pouvoir mais à la conviction et, pour conclure provisoirement, quand il le faut, au départage majoritaire. Reste alors le problème du point de vue minoritaire persistant. La nouveauté majeure d’une formation sans direction est en ce domaine qu’elle lui reconnaît le droit à expérimentation dans son sens : vous êtes majoritaires, mais je persiste à penser que vous êtes dans l’erreur, permettez que j’en fasse la preuve pratique, ou que je me convainque moi-même d’avoir tort.

 

C’est très directement de cela que n’ont jamais pu bénéficier les refondateurs communistes, et qui a nourri leur conviction que faire du communisme nouveau n’était décidément possible qu’hors du parti.

Mais va-t-on prétendre qu’une organisation de cette sorte permettrait de traiter valablement les grands problèmes nationaux de la politique institutionnelle ? La réponse est claire : non. Il y faut manifestement une forme d’organisation partageant certains traits majeurs avec l’actuelle forme de tous les partis politiques, PCF inclus, et pour une raison de fond : la bataille qui se mène dans le système même du pouvoir politique institué importe inévitablement en ellemême des traits de ce pouvoir – exemple élémentaire : pour marquer des points au premier tour de l’élection présidentielle il faut, que cela plaise ou non, produire un candidat, homme ou femme, qui soit une personnalité médiatique…

On touche ici au drame qui s’est noué dans l’histoire du PCF à partir de 1976 : dès lors que, renonçant avec raison à l’ancienne voie révolutionnaire, parfaitement chimérique dans un pays et un temps comme les nôtres, il s’est de fait rabattu pour l’essentiel sur les batailles électorales, toutes les velléités de sortir du vieux moule organisationnel, forme verticale où un sommet dirige et une base exécute, étaient condamnées par là-même au voeu pieux (je n’ai jamais oublié ce cri du coeur de Georges Marchais, Secrétaire général du parti, alors que je proposais cette simple transformation démocratique : que le Comité central discute et décide lui-même de l’organigramme de son travail que lui assignait par-dessus sa tête la direction : « Je veux tout ce qu’on veut, excepté qu’on empêche le Bureau politique de travailler »…)

Dans le schéma ici esquissé, le conseil national met en place un vaste secteur de travail rassemblant ceux et celles qui militent dans les divers domaines de la politique institutionnelle, à commencer par les élu-e-s de tout niveau, secteur qui organise lui-même son activité et ses initiatives en toute responsabilité, sous deux réserves majeures : l’orientation politique qu’elle traduit à sa façon dans ses initiatives et ses votations est celle même que définissent en continu les centres thématiques et le conseil national, non sans dialogue poussé avec les élu-e-s mêmes ; c’est au conseil national que revient la ratification des candidatures, leur choix dans les cas les plus importants. Ainsi y a-t-il là un certain rapport de pouvoir : dérogation inévitable au principe général, imposée par les règles dominantes du combat politique (qu’il faut aussi travailler à faire bouger du dedans) ; mais dérogation circonscrite dont tout le sens est de faire vivre en permanence le primat stratégique de la « politique sociale » sur l’institutionnelle et la constante maîtrise des collectifs militants de terrain sur l’activité générale de leur formation.

Cette double révolution – stratégique et organisationnelle – de la force communiste, de profond effet sur la richesse de son travail de pensée et l’authenticité de son ouverture au pluralisme, pourrait être cet élément déclenchant que chacun attend avec angoisse et espoir, dans une situation politique tournant au cauchemar où pourtant on sent qu’il en faudrait peu, à condition que ce peu soit dans le mille, pour « mettre le feu à toute la plaine ». L’enjeu n’est pas seulement – ce qui pourtant serait déjà beaucoup – de rendre à nouveau largement crédible une composante authentiquement communiste de la politique française. De façon plus vaste, il s’agit de réussir ce à quoi ont notoirement échoué jusqu’ici, en même temps que le PCF, toutes les forces politiques contestataires des rapports dominants, Verts aussi bien que trotskistes – et Refondation communiste non moins qu’ATTAC : l’invention de la forme d’organisation et de vie capable de rendre le désir de politique aux forces populaires et à la jeunesse en conjurant enfin le sempiternel retour à la cuisine de sommet (qui menacera beaucoup moins s’il n’y a plus de sommet…) – échec organisationnel qui de façon extrêmement significative a dans ces quatre cas beaucoup à voir avec la verticalité de pouvoir impliquée par la prégnance du souci électoral. Imaginons un peu au contraire cette chose très inédite : une force communiste de culture et de facture intensément nouvelles ouvrant la voie à une façon de militer libératrice où se préfigure un nouvel ordre social d’appropriation collective et de dépassement des pouvoirs aliénants… A l’approche du centenaire d’Octobre 1917, une vraie bifurcation historique en gestation.

10. Sans vouloir en dire plus qu’il n’est raisonnable dans un texte de cette nature, reste encore cependant à revenir de manière au moins indicative sur les questions majeures du pluralisme et de l’unité, dans leur double dimension : comment avancer vers de possibles retrouvailles de tous les communistes dans une même formation, et vers la plus étroite coopération possible de cette formation avec les courants multiples de la gauche anticapitaliste ?

Sur le premier point, il faut regarder les choses en face : quelque sympathique et même neuf que se veuille l’appel à ne pas s’en aller, les partants du PCF ne reviendront pas, ayant tous conscience d’avoir longuement fait une expérience définitive. Il n’y a là ni froideur – se résoudre à quitter son parti après des dizaines d’années souvent est une dure épreuve personnelle – ni arrogance – il ne s’agit pas de se prendre individuellement pour meilleur qu’un autre. Est en cause un constat politique irrécusable : le PCF dit vouloir évoluer en profondeur, mais sans renoncer à ce qu’on tient ici pour caractéristique de sa conception stratégique et organisationnelle ; celles et ceux qui voient là justement ce qui lui interdit toute transformation réelle ne peuvent dès lors que prendre acte d’une divergence de vues irréductible et en tirer la conséquence. Une seule chose semble de nature à remettre éventuellement en cause une séparation de corps dont aucun communiste ne peut se satisfaire : la leçon de l’expérience à venir.

Supposons qu’en fonction de l’expérience les divergences aujourd’hui irréductibles cessent de l’être : la question d’une « maison commune » de tous les communistes deviendrait d’actualité. Mais elle le deviendrait dans un contexte qu’il importe de bien voir : un très grand nombre de communistes sont aujourd’hui des sans-parti, et ils ne renonceront à ce statut que pour adhérer à une organisation nouvelle présentant des garanties convaincantes à leurs yeux de ne pas rééditer les errements par lesquels ils ont été contraints de quitter le PCF. Ce qui signifie que la seule modalité envisageable de constitution d’une nouvelle « maison commune » de tous les communistes est celle d’Assises constituantes préparées selon le principe d’une complète horizontalité. On peut concevoir par exemple que soit mûrement élaboré de façon pluraliste un projet de charte servant de fil directeur aux échanges préparatoires et débats d’assises d’où sortira une nouvelle formation communiste.

Un tel processus serait grandement favorisé par la participation commune de communistes avec et sans carte à des initiatives transformatrices de terrain, les uns et les autres envisageant semblablement par hypothèse leurs objectifs et leurs modalités. Dans cette souhaitable perspective importe le climat général des rapports entre PCF et communistes sans parti, ce qui implique tout autant la franchise précise dans l’approche des divergences que la fraternité maintenue dans des coopérations militantes.

L’action commune de terrain est aussi à mon sens la clef de toute perspective unitaire au plus vaste sens du terme. Tout a déjà été dit sur le drame qu’est pour la gauche anticapitaliste son morcellement jusqu’ici incoercible, qui lui interdit de peser notablement sur le rapport des forces politiques. Sous sa forme électorale, cette évidence est pour beaucoup dans la positive formation du Front de Gauche. Mais c’est aussi son étroite limite : comment conférer une vraie crédibilité sociale et par là une vraie dynamique politique à un simple front électoral, quand s’étend dans les milieux populaires et la jeunesse non point tant une dépolitisation qu’un désintérêt majeur pour les formes institutionnelles de la politique tenues pour incapables de répondre aux urgentes exigences de changement ? Il devient donc nécessaire d’explorer les conditions et voies de passage du cartel électoral à une plus substantielle coopération politique, éventuellement à une association organique. Faut-il tenter d’aller jusqu’à ce dernier terme ? Nous voici de nouveau confrontés à l’essentielle exigence de concordance entre contenu stratégique et forme d’organisation. En cette question sur laquelle me semble importer la prudence expérimentale, je me limiterai ici à dire ce qui m’apparaît valoir comme principe de choix : la maison commune est indiquée entre résidents désireux d’en faire même usage, contre-indiquée dans le cas contraire. On peut concevoir une organisation politique commune à une pluralité de forces partageant la visée d’une évolution révolutionnaire dépassant le capitalisme, ce qui implique le partage d’une triple conviction :

1) que si la maîtrise historique du développement des forces productives humaines est d’importance fondamentale (thèse marxienne qui peut permettre une vraie entente avec des écologistes), de ce point de vue même est décisif le dépassement progressivement radical des rapports de production à caractère de classe (thèse marxienne en litige majeur avec toute une « pensée verte ») ;

2) que ce dépassement implique, même à laisser ouverte la question très controversée des régulations marchandes, l’indispensable dépassement de la régulation dominante par le taux de profit ;

3) et qu’il implique aussi, à laisser ouverte cette autre question vivement controversée qu’est le dépérissement de l’Etat de classe, à tout le moins le plus large passage possible dans le contexte existant de la démocratie délégataire à la démocratie participative.

Sur cette base supposée clairement acquise, apparaîtrait envisageable et dès lors potentiellement bénéfique la constitution d’une force politique fédérative où une organisation communiste serait associée à d’autres de tradition et de culture différentes.

A défaut d’entente sur une base de cet ordre, vouloir aller jusqu’à la maison commune me semblerait une erreur susceptible de conduire à de graves mécomptes : une telle formation ne pourrait en effet manquer de se cliver, voire d’éclater dans telle ou telle situation mettant à nu ses désaccords de fond, et ainsi de décevoir à la mesure des grands espoirs unitaires suscités, déception dont nul ne peut dire d’avance quelles conséquences dramatiques elle pourrait avoir. D’où à mon sens la haute importance de la connaissance mutuelle entre partenaires potentiels qui s’acquiert moins en un certain nombre de discussions de sommet autour d’une table qu’en une foule suivie d’initiatives communes sur les terrains les plus divers : montre-moi comment tu luttes, je saurai qui tu es, et jusqu’où donc il est raisonnable d’aller dans la coopération.

* * *

Les lettres et messages que m’a valus l’annonce de mon départ du PCF m’ont demandé pourquoi je pars, pourquoi maintenant, pour où et pour quoi faire ? Je pense avoir répondu sans faux-fuyant. Pourquoi je pars ? Parce que la mise en route indispensable et urgente d’un communisme pour notre temps requiert à mes yeux de façon impérative des mutations stratégiques et organisationnelles dont sa direction écarte le principe même, et que donc tenter de construire en ce sens ne peut hélas se faire qu’hors de lui. Pourquoi maintenant ?

J’aurais pu et sans doute dû partir en 2007, jugeant impardonnable la faute politique capitale qui fut alors commise, et qu’avec d’autres j’avais tenté en vain de prévenir ; les trois ans écoulés depuis lors, où s’est accentuée la mise à l’écart obstinée de la proposition refondatrice, ont achevé de me convaincre qu’y rester cautionnait ce que je ne puis admettre ; ne voulant rien faire qui soit de nature à nuire si peu que ce soit au résultat des élections régionales, je n’ai passé à l’acte qu’après elles. Et je l’ai fait publiquement avec d’autres, parce qu’il ne s’agit pas d’une fuite individuelle sans horizon mais, dans la mesure du possible, d’un nouveau départ solidaire pour un communisme authentiquement renouvelé.

Pour où je pars ? Pour un où qui n’existe pas encore, un où à construire d’une façon à inventer, même si je considère par exemple qu’une structure fort modeste telle que Communistes unitaires peut être bien utile pour engager ce qui doit l’être. Pour faire quoi ? Ce qu’à mes yeux le PCF aurait dû commencer à faire lui-même il y a bien des années, qu’il ne fait toujours pas, qu’il ne se prépare même pas vraiment à faire, ce qui scandalise le communiste que je suis depuis soixante ans. Sans que cela fasse renoncer à l’optimisme de la volonté.

30 avril 2010

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4 janvier 2017 3 04 /01 /janvier /2017 13:36

Lucien Sève : un pavé dans la mare de la philosophie idéaliste

 
 

Voici un nouveau livre important de Lucien Sève, prenant place dans un ensemble intitulé « Penser avec Marx aujourd’hui », suivant « L’homme » ? et précédant « Le communisme » ? Important, en dehors du travail qu’il a représenté (700 p.), à la fois par son type de rapport à Marx qu’il présente et par trois thèmes essentiels.

Le rapport à Marx : Sève se réclame de celui-ci, mais pas au sens où il pourrait se dire "marxiste" parce que ce terme peut renvoyer à une interprétation particulière, dogmatisée et ossifiée de l’auteur du Capital comme le stalinisme, hard ou soft, a pu en fournir une au XXe siècle. Il s’inscrit plutôt dans ce qu’il appelle "la pensée-Marx", c’est-à-dire dans une filiation libre et critique à lui qui lui permet d’en garder l’essentiel, quitte à préciser, à interpeller et à enrichir cet "essentiel" : c’est ce que signifient les trois points d’interrogation dans les titres indiqués. C’est donc aussi une invitation implicite à pratiquer le même rapport à la "pensée-Sève".

Les trois thèmes essentiels, ici, sont successivement : la philosophie, le matérialisme et la dialectique.

La "philosophie"

Sur la philosophie Sève est catégorique, au moment même où Marx figure à l’écrit de l’agrégation de philosophie : il n’y a pas de "philosophie" de Marx en bonne et due forme, comme on le croit souvent en se référant, plus ou moins rigoureusement, à l’expression qu’Engels a pu en donner (avec son accord), à savoir un discours, matérialiste et dialectique, surplombant les sciences et prétendant les régenter de l’extérieur. Bien que philosophe de formation, l’originalité de son parcours intellectuel aura été de sortir de la philosophie telle qu’on l’a pratiquée depuis toujours et de le revendiquer explicitement dans sa 11e thèse sur Feuerbach : tous les philosophes (et pas seulement certains) sont accusés d’avoir simplement « interprété » le monde de différentes manières au lieu, non seulement de le « ransformer », mais de l’expliquer scientifiquement pour pouvoir le transformer. C’est d’ailleurs à la même époque, dans L’idéologie allemande, qu’il rappelle cette idée et la met en pratique : avec la connaissance positive de la réalité, la philosophie n’a plus de « milieu autonome » et il indique qu’il ne lui reste plus qu’à opérer une synthèse des « résultats les plus généraux » que l’on peut tirer de l’étude historique du développement humain. C’est sur cette base qu’il peut alors énoncer les principes d’une approche matérialiste de l’histoire, rompant en particulier avec l’approche idéaliste et spéculative de Hegel. Toute son œuvre scientifique ultérieure sur la société dépend donc de cette révolution théorique dans la manière de vouloir penser le monde.

Pourtant Sève ne s’en tient pas là et c’est ce qui fait l’originalité de sa réflexion. Car il n’en demeure pas moins, selon lui, du « philosophique » chez Marx, à savoir (c’est ainsi que je le comprends) des éléments de philosophie, implicites la plupart du temps et impliqués par ses analyses scientifiques de l’histoire et de la société, qui consistent en « catégories » universelles et non en « concepts » : ce sont les sciences qui expliquent le réel à l’aide de ceux-ci, particuliers, circonscrits et prouvés expérimentalement, alors que les catégories constituent la dimension spécifique de la philosophie. Réflexives et de second degré, elles pointent des aspects universels de cette même réalité : l’être, la matière, l’essence, le phénomène, les catégories du connaitre comme son objectivité, etc. La liste est impressionnante de ce qu’il met ainsi en évidence à la lumière de l’usage que Marx en fait et qu’il a peu théorisé, y compris lorsqu’elles sont engagées par son analyse du capitalisme comme celles de "tout", de "procès" ou de "contradiction". Mais ce qui est impressionnant aussi, c’est la culture dont il fait preuve dans cette réflexion, la développant au contact critique des plus grands comme Kant, Husserl ou Nietzsche (bien qu’il ne l’aime pas). On retiendra aussi la manière dont il va, du coup, penser le statut de ces catégories : elles ne disent pas l’être directement à la façon d’un savoir absolu sans sujet humain qui les produirait (comme chez Hegel), mais indirectement à travers la connaissance que l’homme en prend. C’est ce qu’il nomme leur statut « gnoséo-ontologique », qui fait que notre accès cognitif à la réalité est toujours médiatisé par notre rapport à elle, sans cesser d’être objectif… même quand nous disons, en matérialistes, que le monde est indépendant de nous, car c’est nous qui l’affirmons.

Mais c’est sur le matérialisme, précisément, que son apport me paraît le plus important et que l’on y trouve bien selon moi, et contre ce qu’il avance pourtant, non seulement du "philosophique", mais bien de la philosophie ou encore une philosophie, quoique d’un type foncièrement original.

Le matérialisme

C’est à une véritable réhabilitation du matérialisme philosophique que se livre ici Sève, avec beaucoup de profondeur et d’intelligence. Tâche toujours d’actualité et donc urgente, car il faut rappeler que le matérialisme a été constamment dominé, refoulé, méprisé dans l’histoire de la philosophie au profit de l’idéalisme : non seulement pour une raison purement théorique comme l’insuffisant développement des sciences qui ne paraissaient pas l’imposer, mais pour une raison directement idéologique et donc politique. Car il s’opposait aux idées religieuses dominantes dont la fonction était de justifier, par la référence à un Esprit premier, divin de préférence, le pouvoir des classes dominantes successives et les inégalités socio-économiques qui leur étaient liées. La preuve : en plein XXe siècle et alors que l’état des sciences avait considérablement changé, le matérialisme fut interdit dans l’enseignement par Victor Cousin, puis Victor Duruy, pour cause de proximité avec l’irréligion ! Il est vrai que son élaboration philosophique en avait du coup pâti. Sève relève le défi de lui redonner toute sa dignité philosophique aujourd’hui.

Mais d’abord qu’est-ce que le matérialisme, loin des préoccupations pratiques matérielles auxquelles le sens commun veut le réduire ? C’est une position intellectuelle qui affirme que la matière est première par rapport à la pensée humaine (ou l’esprit, ou la conscience), qu’elle la précédée dans le temps et qu’elle l’a produite. Celle-ci n’est par conséquent qu’une forme de la matière en évolution, parvenue à un haut degré de complexité et d’organisation, dépourvue de cette autonomie que nous lui accordons spontanément et que tous les penseurs idéalistes lui ont conférée, de Platon à Hegel en passant par Descartes, Berkeley, Kant, jusqu’à la phénoménologie contemporaine de Husserl pour laquelle la conscience et le monde se font face, sans que la première soit conçue comme provenant du second. Autre manière de dire que, quelle que soit la variété de ses formes, « l’unité de l’être réside dans sa matérialité » (Engels), pensée comprise. Mais, s’agissant de cette dernière, dire cela ne suffit pas car, comme le rappelle justement Sève, on ne pense pas tout seul, en dehors de l’histoire et de la société et l’on sait qu’un enfant sauvage, coupé de toute éducation, ne devient pas un homme. Une explication matérialiste recevable de la pensée suppose donc que l’on tienne compte de tous les processus culturels (et pas seulement biologiques) qui l’ont façonnée : le langage, les rapports interindividuels et sociaux, le développement de la production matérielle, les catégories de pensée forgées dans l’histoire, les acquis scientifiques et techniques à travers lesquels elle progresse. La liste n’est pas close, mais elle montre que le fait de penser, s’il constitue bien un élément subjectif avec sa spécificité propre, est fondamentalement une réalité objective (« objectale » dit-il), qui dépend du monde naturel et historique, y trouve sa source et lui est donc entièrement immanente. Et un individu ne s’hominise – l’auteur y insiste – qu’en s’appropriant ce patrimoine historique qui lui est initialement extérieur et qui définit l’essence sociale de l’homme (voir la 6e thèse sur Feuerbach).

Néanmoins, cette historicité de la pensée, avec sa matérialité propre, ne doit pas nous faire oublier son origine naturelle, ce que Sève a parfois tendance à sous-estimer tout en nous apportant la preuve qu’elle existe. L’homme, avec ses potentialités propres que ne possède pas l’animal, est issu d’une évolution des espèces que le darwinisme (que Marx connaissait) a désormais établie. Elle l’a doté d’un cerveau dont l’histoire sociale qui a suivi a activé les capacités, par un effet de rétroaction de l’historique (produit) sur le biologique (donné) qui pour l’auteur est primordial. Il n’empêche : c’est bien la nature matérielle, initialement non pensante, qui a engendré la pensée humaine, avec toutes ses particularités (dont le sens moral), à travers toute une série de phases dont la science est en train de rendre compte, sans conteste possible. C’est ici que l’on ne peut qu’admirer l’ « esquisse » de cette genèse qu’il nous propose sur la base d’une information scientifique pointue (p. 447-455) : partant de l’idée que la conscience est un rapport à quelque chose qui nous le représente, il nous montre la naissance de ce rapport à un niveau infinitésimal de la microphysique lorsqu’une individualité matérielle réagit à une autre et en porte la marque. On peut voir dans cette "marque" l’anticipation minuscule et métaphorique d’une perception puisqu’elle manifeste le rapport à une autre individualité matérielle. De degré en degré, en passant bien évidemment par l’évolution du vivant et ses rapports actifs avec son milieu, on assiste à l’émergence progressive d’une pensée accompagnée d’un "soi", à partir d’un point de départ d’où elle était absente, et qui est apte désormais à penser le monde dont elle vient, pour le connaître et se connaître en lui ! On voit, par opposition, la misère théorique du spiritualisme sous toutes se formes, incapable qu’il est de penser philosophiquement avec la science pour en dégager le sens philosophique implicite quant au monde et quant à l’homme… clairement anti-spiritualiste !

Encore faut-il être sûr que la science nous fait connaître l’essence des choses telles qu’elles sont hors de nous et indépendamment de nous, fussent-elles mouvantes et contradictoires. Ici encore l’apport de ce livre est crucial tant il s’oppose à la vague de relativisme qui domine dans la philosophie de la connaissance aujourd’hui et qui voudrait que la science construise le monde qu’elle représente, sans portée cognitive véritable donc, comme on le voit chez Foucault avec ses « jeux de vérité » ou chez un Rorty, aux États-Unis, affirmant qu’il n’y a pas plus de vérité dans une théorie scientifique que dans un roman ! Sève, dans la lignée de Marx mais aussi de quelques rares grands esprits contemporains comme Bouveresse, prend le contre-pied exact de cette position. Réélaborant à nouveaux frais la catégorie d’essence, il nous montre que si la science, par tous les processus actifs qui la constituent, est bien une production humaine, c’est une production cognitive qui nous découvre l’essence objective de la réalité et qui la reproduit fidèlement par ses productions mêmes, dans l’élément de la pensée théorique – ce que Marx avait trop brièvement indiqué à propos de l’économie politique. Quelle preuve en avons-nous, demandera-t-on ? Elle est simple, quoique générale et portant sur le long terme, et Lénine l’avait déjà énoncée : la pratique, c’est-à-dire le pouvoir que le savoir scientifique nous donne sur le réel dès lors que nous connaissons ses lois de fonctionnement ou de développement. C’est ce pouvoir qui spécifie la connaissance scientifique alors que l’ignorance, l’erreur ou l’illusion nous laissent impuissants face au monde naturel et social. On voit alors l’importance politique que présente le matérialisme ainsi éclairé, pour nous hommes : il est le seul courant de pensée qui nous permette de concevoir une liberté humaine effective, hors du mythe du libre arbitre : celle d’un savoir-pouvoir à l’égard de la réalité, qui nous rend capables d’exercer une puissance sur nos vies concrètes en maîtrisant les déterminismes qui les empêchent de s’épanouir.

On aura compris que le matérialisme philosophique n’est pas une interprétation du monde de plus, qu’on pourrait choisir ou non au gré d’une préférence subjective. D’abord parce qu’il est clair que la matière dont il part et dont il parle n’a pas, comme on le dit parfois, disparu : les changements de son concept scientifique (atomes, énergie, champ, quanta) n’ont en rien modifié son statut catégoriel de réalité générale précédant la pensée et la produisant. Ensuite parce que sur cette base, on peut le considérer comme scientifiquement fondé. Sève n’y voit pourtant qu’une « attitude » liée aux sciences ; je pense qu’on doit aller plus loin et y voir une véritable position philosophique justifiée et même prouvée par le développement contemporain de la science, donc intellectuellement contraignante. Qu’en est-il alors de la dialectique à laquelle Sève accorde beaucoup d’importance et dont il entend montrer que son affirmation est précisément imposée par cette même science, dans tous les domaines ?

La dialectique

Je le dis tout de suite : je suis fermement partisan d’une dialectique "minimale" : unité de la réalité, interconnexions, antagonismes voire contrariétés, changement. Sève, lui, ne se contente pas de ce minimum et son apport est ici ambitieux. Il porte d’abord sur le statut de cette dialectique : elle rompt avec celle de Hegel, idéaliste puisque exprimant le développement d’un Esprit premier, mais il ne la traite pas cependant en « chien crevé ». Il refuse de la remettre simplement « sur ses pieds », c’est-à-dire de la rendre matérialiste pour lui trouver « une physionomie tout à fait raisonnable », comme le voulait une formule de Marx un peu sommaire, qui signifiait qu’on pouvait la conserver telle quelle à condition de l’intégrer dans un cadre matériel. Cependant, tout en la valorisant, il estime qu’il faut en repenser le statut dans ce nouveau contexte. Il s’agira donc de voir dans ses figures connues comme la contradiction ou la négation de la négation, non des lois exprimant directement des propriétés du réel, comme ce fut le cas avec le Diamat (= matérialisme dialectique) stalinien, lois pouvant alors s’imposer aux sciences et fonctionnant comme critère, totalement fallacieux, de leur vérité empirique, mais des figures secondes réfléchissant la connaissance scientifique du monde. C’est ainsi que la contradiction n’est pas en elle-même inhérente au réel puisque le réel matériel ne disant rien, il ne peut non plus se contredire. Ce sont les concepts par lesquels nous le connaissons qui, eux, se contredisent, tout en étant liés, comme ceux de maître et esclave. Les catégories dialectiques sont donc bien réflexives, de caractère « onto-gnoséologique » cette fois-ci, entendons : exprimant le réel à travers la connaissance que nous en prenons.

Sève peut alors mener un travail considérable d’enrichissement de celles-ci et montrer leur présence active au sein des sciences, quitte à récuser les professions de foi anti-dialectiques de nombreux scientifiques, à l’encontre même des résultats de leurs travaux : rapport, procès, interrelation, contradiction, unité de l’identité et de la différence, etc., l’ouvrage multiplie à l’extrême les figures illustrant la dialecticité de la connaissance (comme de la réalité) et s’opposant aux formes de pensée limitées du seul entendement analytique.

C’est ici qu’on finira par deux remarques : 1 À multiplier ainsi la figure de la dialectique avec le souci d’en préciser la compréhension et d’en élargir l’extension, n’en dilue-t-on pas la spécificité théorique par rapport à ce que les sciences nous apportent elles-mêmes concrètement, sans souci réflexif de "dialectique" ? Et, 2, peut-on faire de la dialectique une méthode de pensée qui serait opératoire sur le plan de la connaissance, comme il y a une méthode expérimentale qui guide consciemment le chercheur ? Kant, dans sa Logique (très peu dialectique, d’ailleurs) refusait de voir dans celle-ci un « organon », c'est-à-dire un instrument réfléchi de connaissance, et il ne considérait ses lois que comme des processus régissant inconsciemment la pensée humaine, même si elles débouchaient sur des règles que l’on pouvait formaliser et que l’on devait respecter. N’est-ce pas aussi le cas de la dialectique, qui nous renseigne après-coup sur la manière dont les sciences pensent le monde et sur celle dont on doit penser le monde à partir d’elles – quitte à nous aider aussi à réfuter des visions contraires ? La dialectique, donc, comme discours réflexif et philosophique, plutôt que directement heuristique, producteur par lui-même de résultats ? C’est à ce questionnement final que cet ouvrage d’envergure nous incite.

Yvon Quiniou, le 23 janvier 2015. Publié sur le site de Cerises.

« La philosophie » ? La Dispute, 2014, 700 p. -

Yvon Quiniou est philosophe, membre du Conseil de rédaction de La Pensée et de la rédaction d'Actuel Marx. Dernier ouvrage paru ): Critique de la religion. Une imposture morale, intellectuelle et politique, Éd. La ville brûle,

 

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20 décembre 2016 2 20 /12 /décembre /2016 12:44

Des artistes lancent un appel contre l'"effritement du réseau culturel"

Par  @Culturebox

Mis à jour le 11/12/2014 à 10H38, publié le 09/12/2014 à 17H35

Plusieurs dizaines d'artistes français lancent un "appel collectif et solennel" à tous les élus et au gouvernement pour le maintien du réseau culturel en France dont ils constatent "l'effritement déjà visible". Cet appel signé notamment par Mathieu Almaric et Emmanuelle Béart sera lancé officiellement mercredi au Théâtre de la Colline à Paris.

"Le divertissement se substitue à la culture"

"A l'heure où le populisme grandit, où le divertissement se substitue à la culture et où trop de responsables politiques semblent abandonner le défi de l'émancipation humaine, il n'est plus possible de se taire", indique l'appel lancé par le Syndeac (Syndicat national des entreprises artistiques et culturelles).

"Le budget consacré par la Nation à la culture n'a pas cessé de baisser en euros constants", déplore le Syndeac, qui dénonce aussi des atteintes à la liberté de création.

"Une conjonction d'éléments peut nous faire disparaître à grande vitesse s'il n'y a pas un sursaut", a expliqué à l'AFP Madeleine Louarn, présidente du Syndeac. "C'est tout le réseau issu de la décentralisation qui est menacé d'effondrement".
   
"Un peu partout, les budgets de la culture sont la première victime des restrictions budgétaires", souligne-t-elle. "On voit de plus en plus d'élus qui interviennent à la fois sur les budgets et sur les contenus mêmes. De nouveaux maires veulent choisir eux-mêmes la programmation des théâtres, c'est un peu comme si le maire intervenait sur les contenus de l'éducation nationale", s'insurge-t-elle.

Le monde du théâtre et du cinéma particulièrement mobilisés

Parmi les signataires de cet appel lancé par le Syndeac (Syndicat national des entreprises artistiques et culturelles), figurent de grands noms du théâtre et du cinéma comme Mathieu Amalric, Emmanuelle Béart, Denis Podalydès, de nombreux acteurs de la Comédie-Française dont son administrateur Eric Ruf, des metteurs en scène de premier plan (Jean-Pierre Vincent, Ariane Mnouchkine, Stéphane Braunschweig) et directeurs de théâtres comme Jean-Michel Ribes (Rond-Point).

Les raisons de la montée de l'inquiétude

Dans plusieurs villes, l'alternance politique a conduit des élus à retirer leur confiance aux équipes qui géraient les lieux de spectacle, des décisions dont le Syndeac s'est ému. Comme au Blanc Mesnil, où le directeur Xavier Croci s'est vu reprocher une programmation "élitiste". A Roanne, le directeur du théâtre Abdelwaheb Sefsaf avait aussi été limogé brutalement par la municipalité.

L'Etat s'est engagé à stabiliser le budget de la culture sur trois ans, mais vient d'imposer un gel de 8% aux crédits d'intervention du ministère de la Culture, comme à l'ensemble des ministères.
  
Contraint de présenter un budget amputé de 302.000 euros, le Festival d'Avignon a annoncé qu'il envisageait de réduire de deux jours sa programmation et de ne pas ouvrir un de ses lieux emblématiques, la Carrière de Boulbon.

   
Le gouvernement a aussi baissé ses dotations aux collectivités, ce qui les conduit à couper dans leurs dépenses culturelles. Deux orchestres d'envergure internationale, Les Musiciens du Louvre à Grenoble et Les Arts Florissants à Caen, ont vu remise en cause la convention qui les liait à la ville.

La réforme territoriale, qui va chambouler l'équilibre des financements croisés Etat-Villes-Régions-Départements, est également une source d'inquiétude pour le monde de la culture. 

"Il faut que le spectacle vivant ait une place particulière dans la loi de réforme territoriale, que l'Etat garantisse la création partout sur e territoire", juge Madeleine Louarn.

Outre l'appel, une lettre ouverte à la ministre de la Culture Fleur Pellerin doit être rendue publique mercredi. "Nous demandons à la ministre de prendre la parole sur le spectacle vivant. On l'a beaucoup entendu sur le numérique et un peu sur la création, mais cela ne suffit pas face aux menaces qui pèsent sur le secteur", a souligné Mme Louarn.
 
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30 septembre 2016 5 30 /09 /septembre /2016 18:01
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BRUNO FORNACIARI

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