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13 novembre 2017 1 13 /11 /novembre /2017 19:37

Adieu à Jack Ralite par Jean-Pierre Léonardini

DIMANCHE, 12 NOVEMBRE, 2017
HUMANITE.FR

L’élu, l’ancien ministre, le lutteur de classe à la tête poétique avait quatre-vingt neuf ans,

Ce dimanche 12 novembre 2017 à 15 heures on apprend la mort de Jack Ralite à l’hôpital. Quel crève-cœur ! On savait de longue date sa santé altérée, mais on l’avait eu au téléphone il y a encore trois semaines.

On avait parlé de théâtre et du recueil de ses discours sur la culture qu’il collationnait en vue d’un livre. C’est donc en deuil violent qu’on se trouve brutalement jeté, à l’annonce de la disparition de cet homme éminemment fraternel, lutteur de classe exemplaire, qui sut toujours mêler le poétique au politique, autodidacte émérite,  lecteur insatiable, curieux de tout et de tous, adepte sans fin résolu du plus juste partage de la pensée.

Jack, au cours de ses nombreux combats politiques, n’a eu que des adversaires, jamais d’ennemis. C’est aussi qu’au fil des ans, du journaliste des débuts (à « l’Humanité-Dimanche ») à l’élu municipal devenu maire, député puis ministre de la Santé et enfin sénateur, on a reconnu la figure constante d’un homme politique pas tout à fait comme les autres, dans la mesure même où il mena ses missions en artiste. Et combien les artistes l’ont aimé, d’être si proche d’eux. Mais pas seulement les artistes, car il savait s’adresser à tout citoyen désireux de tendre l’oreille à sa parole de raison au plus haut prix.

C’est quasiment de sa main qu’a été édifié le Théâtre de la Commune d’Aubervilliers avec l’ami Gabriel Garran au temps de la décentralisation heureuse. C’est Jack qui fut à l’initiative du large mouvement des États généraux de la Culture, qui essaimèrent à l’échelle européenne et bien au-delà. Je me rappelle les beaux jours de résistance drolatique à l’immixtion de la publicité sur les chaînes publiques, qu’il avait organisé dans un petit village gaulois.

A l’évoquer, c’est une magnifique levée d’images qui survient, accompagnée du son de voix si reconnaissable dans le plaisir de citer les poètes à l’appui de ses démonstrations sans fin tournées vers l’intelligence du monde. C’est ainsi que le cœur gros, dans « l’Humanité » du lundi 13 novembre, nous rendons hommage à Jack Ralite.

chronique théâtrale
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23 octobre 2017 1 23 /10 /octobre /2017 16:06

Le film de Raoul Peck, 
projeté en avant-première 
à l’université d’été des communistes à Angers, avait fait l’objet d’un accueil enthousiaste parmi les participants. 
Malgré le trop faible nombre de cinémas le projetant dans le pays (à peine 100), ils sont plusieurs dizaines de milliers à avoir trouvé le chemin du Jeune Karl Marx dans les salles obscures : un public souvent jeune, désireux d’en savoir un peu plus sur cet étrange personnage dont les analyses, nées en ce lointain XIXe siècle, disent tant encore pour notre temps. 
Dans un esprit d’éducation populaire, les communistes, dans bien des villes et villages du pays, appuient cette diffusion, quand ils n’organisent pas des projections-débats en lien avec les salles de cinéma et les diffuseurs. Ainsi, lundi 16 octobre, une centaine de de spectateurs étaient réunis à l’initiative des communistes parisiens. 
En effet, il est certain que ce film, parce qu’il reste peu proposé dans les cinémas, a un vaste public potentiel... si celui-ci trouve un lieu accessible pour le voir ! 
Plusieurs camarades ont ainsi pris leur bâton de pèlerin (si l’on peut dire) pour animer des débats autour du film. Jean Quétier, rédacteur en chef de la revue d’action politique du PCF, Cause commune, et auteur avec Florian Gulli de Découvrir Marx, se rend ainsi à Strasbourg, Bourges, Châlon... Saliha Boussedra (Cause commune) et Lydia Samarbakhsh (CEN/secteur international) ont animé également une grande soirée Cause commune/Le Jeune Karl Marx à Toulouse. 
Quand art et politique se rencontrent, quand aujourd’hui n’oublie pas hier, le meilleur est toujours à attendre... 

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1 octobre 2017 7 01 /10 /octobre /2017 08:58
JEUDI, 28 SEPTEMBRE, 2017
 
L'HUMANITÉ

L'DÉOLOGIE

Écouter les mots par François Taillandier.  Je voudrais rappeler une différence, trop négligée, entre deux notions : les idées et les idéologies.

Je voudrais rappeler une différence, trop négligée, entre deux notions : les idées et les idéologies. Les idées tiennent compte d’une réalité ; on peut les argumenter, les vérifier, les contester, les rectifier. L’idéologie, en revanche, oublie ou masque la réalité. Louis Althusser la définissait comme étant « un rapport imaginaire à un rapport réel ». Exemple classique : le patron dit que l’entreprise est une famille, et qu’il est le père de ses employés. Vision idyllique, dont il a intérêt à convaincre tout le monde. Mais c’est tout bonnement faux, ce n’est pas une famille et il n’est pas le père. C’est tout ce qu’on peut en dire.

Lorsque des syndicats et des salariés manifestent contre les nouvelles lois sur le travail, ils ont pour cela des motifs et des arguments, ils font valoir les conséquences jugées néfastes de ces lois. On est au niveau des idées.

À l’inverse, quand Jean-Luc Mélenchon clame que c’est « la rue qui a chassé les rois et abattu les nazis », on entre dans l’idéologie. M. Mélenchon, qui invite le président à « consulter l’histoire de France », sait très bien que Louis XVI n’a pas été détrôné par « la rue », mais par la dynamique des états généraux, devenus Constituante, qu’il avait lui-même convoqués et qui étaient élus ; puis par ses propres fautes politiques. Il sait aussi que le nazisme n’a pas été abattu par « la rue ». Il se plaît seulement à convoquer une mythologie révolutionnaire.

Mais le problème de l’idéologie, c’est que le réel est tenace. Ainsi, la République n’a pas été fondée par « la rue » ou « le peuple », mais par Adolphe Thiers, le fusilleur de la Commune, qui, au prix d’une manœuvre parlementaire, se fit attribuer le pouvoir qu’il convoitait. C’est peut-être contrariant, mais c’est ainsi. Et puis enfin « la rue », tout dépend dans quel sens on l’emprunte, et sur quel trottoir. Les émeutes fascisantes de février 1934, c’était « la rue » ; la Manif pour tous, c’était aussi « la rue » ; je ne crois pas que pour autant M. Mélenchon les porte dans son cœur. Y aurait-il une « bonne » rue et une « mauvaise » rue ? Il ne s’agit pas de m’acharner contre le leader des insoumis. J’aurais pu faire la même démonstration, par exemple, à propos des gender studies ou de la thèse du « grand remplacement ». Les idées nous aident à voir le réel, les idéologies nous ferment les yeux. Et à marcher les yeux fermés, on risque simplement de se casser la figure.

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4 mai 2017 4 04 /05 /mai /2017 01:10

ÉTRANGES ÉTRANGERS, Jacques Prévert

Kabyles de la Chapelle et des quais de Javel
Hommes de pays loin
Cobayes des colonies
Doux petits musiciens
Soleils adolescents de la porte d’Italie
Boumians de la porte de Saint-Ouen
Apatrides d’Aubervilliers
Brûleurs des grandes ordures de la ville de Paris
Ébouillanteurs des bêtes trouvées mortes sur pied
Au beau milieu des rues
Tunisiens de Grenelle
Embauchés débauchés
Manœuvres désœuvrés
Polacks du Marais du Temple des Rosiers
Cordonniers de Cordoue soutiers de Barcelone
Pêcheurs des Baléares ou du cap Finistère
Rescapés de Franco
Et déportés de France et de Navarre
Pour avoir défendu en souvenir de la vôtre
La liberté des autres.
 
Esclaves noirs de Fréjus
Tiraillés et parqués
Au bord d’une petite mer
Où peu vous vous baignez
Esclaves noirs de Fréjus
Qui évoquez chaque soir
Dans les locaux disciplinaires
Avec une vieille boîte à cigares
Et quelques bouts de fil de fer
Tous les échos de vos villages
Tous les oiseaux de vos forêts
Et ne venez dans la capitale
Que pour fêter au pas cadencé
La prise de la Bastille le quatorze juillet.
 
Enfants du Sénégal
Départriés expatriés et naturalisés.
Enfants indochinois
Jongleurs aux innocents couteaux
Qui vendiez autrefois aux terrasses des cafés
De jolis dragons d’or faits de papier plié
Enfants trop tôt grandis et si vite en allés
Qui dormez aujourd’hui de retour au pays
Le visage dans la terre
Et des hommes incendiaires labourant vos rizières.
On vous a renvoyé
La monnaie de vos papiers dorés
On vous a retourné
Vos petits couteaux dans le dos.
 
Étranges étrangers
 
Vous êtes de la ville
Vous êtes de sa vie
Même si mal en vivez
Même si vous en mourez.
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26 février 2017 7 26 /02 /février /2017 02:09
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10 février 2017 5 10 /02 /février /2017 21:03

Livre du Samedi : Charonne, 8 février 1962 / Alain Dewerpe

18AVR

image
Charonne, 8 février 1962 : anthropologie historique d’un massacre d’Etat / Alain Dewerpe

Ouvrage dédié à sa mère Fanny Dewerpe qui fut, à l’âge de 31 ans, l’une des victimes.

 

la revue Vacarme a publié cet entretien avec Alain Dewerpe

8 février 1962. Après une série d’attentats perpétrée par l’OAS, une manifestation est organisée à Paris malgré l’arrêté préfectoral qui l’interdit. La police charge les manifestants alors qu’ils se dispersent à la station de métro Charonne. Huit sont tués sur le coup. Quelques mois après la répression meurtrière de la manifestation du FLN le 17 octobre, ce nouveau drame conduit à s’interroger sur les conditions de possibilité d’un massacre dans un État démocratique.

Dans l’introduction de votre ouvrage, vous qualifiez le massacre de Charonne d’« événement déraisonnable qui a ses raisons » : qu’entendez-vous par là ?

La factualité brute du 8 février nous apparaît simple, alors qu’en réalité il faut, pour en rendre raison, faire jouer un ensemble complexe de données historiques. Il convient en effet de prendre en compte plusieurs échelles d’analyse, qui sont ancrées dans des épaisseurs historiques très diverses. Celles-ci vont à un moment coaguler pour, non pas expliquer — le terme est trop fort —, mais énoncer les conditions de possibilité du massacre, qui est un possible ouvert mais ne survient pas par nécessité.

Qu’est-ce qui alors fait que Charonne a lieu ?

Dans une première direction, le massacre est rendu possible parce que la police parisienne, qui agit selon des logiques qui lui sont propres, a des habitus de violence. Ceux-ci sont historiquement situés, et ils se sont déjà manifestés dans des périodes historiques particulièrement révélatrices : chasse aux résistants et rafles de Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, répression anti-communiste pendant la Guerre froide, répression des nationalistes durant les guerres coloniales (Madagascar, Indochine, Algérie). Pour les policiers, ces combats politiques ont désigné des ennemis, identifié des personnes ou des groupes susceptibles d’être objets de violence, tout en leur permettant d’acquérir les moyens les plus brutaux de lutte contre eux. Une deuxième direction concerne laconjoncture : la fin de la guerre d’Algérie est particulièrement tendue et propice à un déchaînement de la brutalité. La profondeur des engagements, l’importance des enjeux portent plutôt à la montée aux extrêmes qu’à la réduction de la violence. La manifestation du 8 février 1962 a ainsi lieu dans un contexte d’opérations meurtrières du FLN contre la police, et d’une campagne d’attentats de l’OAS, c’est-à-dire dans une situation de pré-guerre civile. C’est un moment d’hésitation et de doute des institutions d’ordre. Ça a été le cas pour l’armée au moment du putsch d’avril 1961, et c’est le cas pour la police parisienne dans l’hiver 1961-1962. Troisième niveau enfin : la décision d’une politique répressive, alors qu’étaient ouvertes d’autres possibilités.

Pourquoi est-ce l’interdiction de la manifestation qui est retenue par le pouvoir ?

Les raisons n’en sont pas très explicites, car les sources nous disent peu du processus de décision (et de moins en moins quand on monte dans l’appareil d’État). Je retiens l’hypothèse, déjà formulée par les contemporains, que l’interdiction s’inscrit dans l’appréciation qui est faite par le pouvoir du rapport de forces entre acteurs politiques en cette période finale de la guerre. Avant la négociation d’Évian qui aboutit en mars, les délégués français et algériens se sont rencontrés aux Rousses en février ; il devient clair que le conflit va se terminer, et que le terme en sera l’indépendance algérienne, mais les modalités et les rythmes demeurent opaques. Le gouvernement, le chef de l’État, le Premier ministre, ont probablement jugé que ne pas réprimer la gauche anticolonialiste pouvait donner des arguments à l’OAS, aux partisans de l’Algérie française, aux hésitants à l’intérieur de l’État (police, armée, haute fonction publique), bref qu’il ne fallait pas être soft on communism. La répression libérait les sommets du pouvoir d’une imputation de faiblesse, voire de complicité.

Votre livre présente Charonne comme un massacre d’État, en l’inscrivant dans une série d’autres moments où des décès sont liés à l’usage de la force publique. Pouvez-vous revenir sur cette notion ?

L’étude du 8 février permet d’analyser un cas très particulier de violence politique. Le mot massacre implique une modalité de quantité — pas une mais de nombreuses victimes. Mais combien faut-il de morts pour que ce soit un massacre ? Si j’ai choisi ce mot, c’est parce que la dimension collective est importante dans l’interprétation que nous pouvons donner de la violence d’État. Or si l’échelle compte, c’est qu’elle renvoie à la présence de conduites partagées, de comportements collectifs, de pratiques communes, qui sont le fait d’un grand nombre de policiers, et qui ne se trouvent pas, ou pas toujours, dans le cas de meurtres d’État qui ne font qu’une seule victime et qui pourraient passer pour des « accidents ». Le fait qu’il y ait eu le 8 février neuf tués et des dizaines de blessés, dont certains l’ont été très grièvement et avec des séquelles de longue durée, nous oblige à penser les conditions de construction sociale de la violence, donc tant les logiques de l’institution policière que les arbitrages politiques qui les activent. Le second mot est État : Charonne est un massacre en démocratie représentative, commis par l’instance considérée comme le garant des principes de fonctionnement (représentation, arbitrage, réduction des conflits, transparence) de l’espace public. La question de l’usage légitime (ou illégitime) de la violence se pose donc ici dans un cadre très différent de celui des massacres en régime de tyrannie, là où il n’existe pas de contradiction apparente entre les principes d’un gouvernement fondé sur la force et les modalités de son exercice.

Il n’y a pas besoin de prouver une volonté de tuer pour parler de massacre d’État ?

Il y a des événements qui « arrivent ». Ils ne font pas l’objet d’une délibération préalable, ne sont pas le fruit d’un projet conscient. Mais ils n’arrivent pas « par hasard ». C’est le cas pour la tuerie de Charonne, où la répression a fait l’objet d’une décision politique du pouvoir, mais pas le massacre lui-même. Il existe certes, en démocratie, d’autres formules possibles, comme celle du massacre planifié, la violence étant conçue, et parfois revendiquée, comme un outil politique. Un bon exemple est celui de la stratégie de la tension dans l’Italie des années 1970. On ne peut pas dire du massacre de la gare de Bologne [1] qu’il est « arrivé » : des personnes ont déposé des bombes et savaient qu’elles le faisaient ; des commanditaires ont décidé et planifié l’attentat. Celui-ci a été pensé comme une arme politique.

Le 17 octobre 1961, on tue en plusieurs endroits de Paris, plusieurs compagnies sont impliquées. Par contraste, Charonne semble localisé. Peut-on toutefois penser ces deux événements dans une continuité ?

Absolument. Certes, d’un côté, les différences sont fortes. Les circonstances d’abord : une manifestation du FLN pour protester contre le couvre-feu imposé par la police aux Algériens et une manifestation politico-syndicale française pour protester contre les attentats de l’OAS. Le nombre de victimes ensuite, beaucoup plus élevé le 17 octobre (plusieurs dizaines, voire plus d’une centaine de morts) et le caractère presque clandestin de la répression du 17 octobre qui, bien qu’ayant eu de nombreux témoins, permet au pouvoir de le censurer quasi totalement (on ne connaît toujours pas aujourd’hui le nombre exact de victimes). Les réactions de l’opinion publique, des partis de gauche et des syndicats enfin, dont les protestations ont été discrètes après le 17 octobre, massives après le 8 février. Pourtant les rapprochements faits par de nombreux contemporains nous invitent aussi à prendre en considération la continuité, comme une sorte de filiation, de l’un à l’autre. C’est en effet la même logique répressive qui prévaut. Non seulement le pouvoir adopte une posture agonistique très explicite, mais par la suite, dans les deux cas, il nie, se tait, censure. Ce sont d’ailleurs le même gouvernement, les mêmes institutions, les mêmes policiers. On retrouve dans les deux massacres le même modèle de « laisser faire, laisser aller » de la brutalité d’État.

Le livre donne l’impression d’être le récit détaillé d’un événement vécu de l’intérieur [2]. Quand est né le projet, et à partir de quand commencez-vous à accumuler de la documentation ?

J’ai commencé fin 1996, mais pendant 4 ou 5 ans j’ai fait ça de façon très incidente, pour mon tiroir. À partir de 2001-2002, les sources devenant plus accessibles, j’y ai consacré plus de temps. L’histoire de la collecte de la documentation est compliquée. J’ai d’abord commencé avec l’idée que les sources publiques seraient soit inexistantes, soit inaccessibles. J’ai donc utilisé des sources alternatives classiques, comme la presse et les entretiens avec des acteurs ou des témoins. C’est peu à peu que j’ai découvert des sources, publiques (préfecture de police, ministères de l’Intérieur et de la Justice, présidence de la République, Premier ministre, conseil d’État), et privées (CGT, CFTC, Secours populaire français, PCF), et que j’ai pu mener un travail plus classique d’historien. Un deuxième élément à prendre en considération est que, à la lecture de la presse, il était manifeste qu’il existait des contradictions, en particulier en ce qui concernait les responsables du déclenchement de la violence, dans les récits de la manifestation (que reflétaient bien les points de vue opposés des manifestants et de la police dans la controverse qui a suivi le massacre). J’ai donc été amené à m’interroger longuement sur le déroulement « événementiel » des faits, ce qui exigeait de reprendre le dossier à zéro. C’est probablement ce qui contribue à donner une impression de « récit de l’intérieur ».

Vous utilisez aussi beaucoup la presse. Comment avez-vous travaillé avec ces sources ?

La presse s’est révélée une source riche. D’abord par la pluralité des positions des journalistes : peu de choses en commun entre le reporter, qui décrit la manifestation, et l’éditorialiste, qui la commente. Pluralité des récits — L’Humanité ne voit pas la même chose que L’Aurore. Pluralité des médias : au texte s’ajoute la photographie, un vecteur important de présentation et d’interprétation de l’événement.

À travers la presse, vous étudiez aussi la genèse et la structuration de la controverse qui naît après le massacre.

La presse a produit un récit, le premier, et un récit qui s’est inscrit dès l’origine dans une controverse dans l’arène civique. Pour les uns la manifestation était une émeute, les manifestants ayant attaqué la police, qui avait dû se défendre ; pour les autres, le massacre était le produit d’une répression policière organisée contre un cortège pacifique. Plusieurs versions opposées formulaient donc explicitement la question décisive : « à qui fallait-il imputer la responsabilité du massacre ? ». De ce point de vue, la presse est ici une source moins importante pour l’établissement des faits que pour ce qu’elle nous permet de comprendre du travail de production d’un récit légitime, susceptible d’être tenu pour vrai par les lecteurs. Je m’en suis tenu à une analyse, très élémentaire, de contenu, et il est sûr qu’il faudrait aller beaucoup plus loin et analyser en détail le champ journalistique à la fin de la guerre d’Algérie. Plusieurs points se sont néanmoins dégagés, qui tiennent aux modalités de circulation de l’information et de l’interprétation. Ainsi l’hétéronomie d’une partie de la presse est patente, presque caricaturale : jeune journaliste ayant couvert la manifestation comme reporter, Jean-François Kahn a raconté qu’a été substitué à son récit un texte qui dédouanait la police et imputait la responsabilité de la violence aux manifestants. Cela lui a suffisamment déplu pour qu’il ait répété plusieurs fois son témoignage, sans d’ailleurs être démenti. Un second point concerne le combat pour l’imposition d’une interprétation légitimement reconnue. On peut ainsi voir, face à des récits de presse qui, pour l’essentiel, valident le point de vue du pouvoir, comment les organisations manifestantes luttent efficacement, par le témoignage oculaire, afin d’imposer leur propre point de vue et résoudre la controverse en leur faveur.

Vous montrez que l’AFP a joué un rôle important dans la stabilisation d’un récit légitime de ce qui s’est passé.

On peut montrer clairement que les dépêches de l’AFP fournissent le récit premier, un canevas sur lequel broder, qui est ensuite retravaillé dans chaque rédaction. La structure du récit, les étapes de la narration, la chronologie des articles, sont copiées sur les dépêches. Mais il est en revanche plus difficile de faire la part de ce qui revient aux informations rapportées par les reporters censément présents dans la rue et racontant ce qu’ils ont vu et celles contenues dans les dépêches de l’AFP.

Vous citez les travaux du journaliste Jacques Derogy comme vous citeriez un collègue, alors que vous mettez en œuvre une critique des sources pour les autres. Pourquoi ?

Jacques Derogy était un bon journaliste, qui a réalisé sur le 8 février un vrai travail d’enquête. Le récit publié par L’Express s’appuie sur des témoignages de manifestants, et est vérifié (mais ces sources ne sont pas citées) par des informations provenant de syndicalistes policiers. Ces informations sont précises, détaillées — le jet de grilles d’arbre sur les manifestants entassés dans la bouche de métro, l’identification des unités de police ayant chargé, etc. De ce point de vue, Derogy a donné le premier récit public vrai de la répression, qui n’a pas été substantiellement modifié depuis, alors que certains récits d’historiens contiennent de nombreuses inexactitudes. Il s’agit donc, en un sens, d’un travail d’historien du présent.

À la suite du Dimanche de Bouvines de Duby et donc des Annales, votre ouvrage prend pour objet un événement, mais le dépasse largement : vous vous intéressez à Charonne pour ce qui s’y passe ce soir-là, mais aussi pour ce que cet événement donne à voir.

S’il faut éviter de prétendre qu’un événement témoigne pour tout fait analogue à lui, son étude peut contribuer à poser des questions sur des réalités proches et sur les ensembles historiques plus larges à l’intérieur desquelles celles-ci s’inscrivent. Du coup, Charonne nous dit quelque chose sur le fonctionnement de l’État démocratique au XXe siècle, sur le rapport des citoyens à la violence, sur les formes de mobilisation dans l’arène civique, sur le mensonge d’État. Mais cette généralisation implicite, en fond de champ, n’est valide qu’au travers de l’étude précise de l’événement lui-même et de ses conditions de possibilité.

Votre précédent ouvrage, Espion, était semblablement sous-titré « une anthropologie historique du secret d’État contemporain ». Pouvez-vous précisez ce que recouvre ce terme pour vous ?

Dans les traités de sciences politiques qui font autorité, le secret est très discret… On devrait donc en conclure qu’il s’agit là d’une question intellectuellement illégitime ou inintéressante. C’est un peu contre cette perspective, ces oublis, que j’ai choisi ce sous-titre. L’anthropologie historique, c’est une manière de ne pas prendre l’instance politique comme quelque chose d’autonome, de replié sur soi, une tentative de croiser plusieurs types de questionnements, souvent séparés de la discipline historique, et dans une approche plus pragmatique que théorique.

Lors du choix du sous-titre de Charonne…, l’une des possibilités était histoire politique, qui n’a finalement pas été retenue. Ce qui me séduit dans anthropologie historique, c’est l’accent mis sur le fait que sociologues, historiens, anthropologues, politistes peuvent parler la même langue.

Post-scriptum

Alain Dewerpe est l’auteur de Charonne, 8 février 1962. Anthropologie historique d’un massacre d’État, Gallimard, « Folio-Histoire », 2006.

Notes

[1] Entre 1969 et 1980, plusieurs attentats frappent l’Italie. Le 12 décembre 1969, plusieurs bombes éclatent à Rome et à Milan. Celle posée devant la Banque nationale de l’agriculture, sur la piazza Fontana à Milan, fait 16 morts. Le 2 août 1980, 85 personnes sont tuées dans une explosion à la gare de Bologne. Immédiatement attribués à l’extrême gauche, les attentats furent en fait réalisés par des groupuscules néo-fascistes et commandités par des responsables politiques. Ils sont dénoncés comme autant de « strage di Stato », terme souvent traduit en français par « massacre d’État » mais qui connote ici l’intentionnalité et la préméditation.

[2] La mère d’Alain Dewerpe est l’une des victimes de Charonne.

entretien réalisé par Étienne Ollion

Publiée dans Vacarme 40, été 2007, pp. 84-87.

 
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3 février 2017 5 03 /02 /février /2017 05:32

Patrick Boucheron : « Il faut réinventer une manière de mener la bataille d’idées »

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR STÉPHANE SAHUC ET LUCIE FOUGERON
JEUDI, 5 JANVIER, 2017
HUMANITÉ DIMANCHE
Photo Magali Bragard
Photo Magali Bragard

L’«Histoire mondiale de la France » paraît le 12 janvier aux éditions du Seuil, sous la direction de Patrick Boucheron, médiéviste, dont la leçon inaugurale au Collège de France, « Ce que peut l’histoire », fin 2015, avait eu un écho inhabituel pour cette institution. Avec 122 autres auteurs, ils se sont donné pour programme d’« écrire une histoire de France accessible et ouverte », un livre enthousiasmant qui réconcilie l’art du récit et l’exigence critique. Entretien.

Qui a dit que nos ancêtres étaient les Gaulois ? Qu’il fallait retrouver les racines chrétiennes de la France ? Restaurer notre « récit national » ? Etc., etc. L’histoire et son enseignement sont encore et encore convoqués à la barre d’un débat public crispé sur l’identité nationale, comme ultime rempart contre les divers maux de la société française. Entretien avec Patrick Boucheron, historien, professeur au Collège de France

HD. Pourquoi une histoire « mondiale » de la France et pas une simple histoire de France ?
Patrick Boucheron. Le monde étant notre souci, notre travail, notre effort permanent, c’est notre histoire dans son ensemble qui devient mondiale. Ce livre ne propose rien d’autre qu’une histoire de France telle que la mondialisation de notre regard l’a transformée. Elle ne se réduit pas à l’histoire de la France mondiale, une histoire impériale, des conquêtes ou des influences. C’est juste une histoire transnationale : une histoire longue de la France qui ne peut se réduire au prisme national.

HD. Les chapitres sont ouverts par des dates : pourquoi ce choix également surprenant d’une présentation chronologique de cette histoire ?
P. B. Nous savons ce que la chronologie fait manquer, en particulier en surévaluant l’histoire politique par rapport à l’histoire économique et sociale. Notre geste éditorial consiste à raconter l’histoire par dates précisément pour l’arracher à la nostalgie et à la facilité du légendaire patriotique. On peut parler de l’an 800 et du couronnement de Charlemagne sans en faire une histoire étriquée et réactionnaire. Entre ceux qui s’abandonnent au récit entraînant du roman national et ceux qui font profession de déconstruire cette entreprise idéologique, les premiers seront les plus facilement entendus. Voilà pourquoi il est nécessaire de réinvestir la forteresse de l’histoire exemplaire. On ne peut plus se contenter aujourd’hui d’opposer à ces récits simplificateurs et mensongers le démenti de la déconstruction des discours, sur l’air lassant du « c’était plus compliqué que cela ». Mais à partir de cette pensée critique qui est notre seule méthode, il convient de relancer un récit qui soit également entraînant tout en étant scientifiquement rigoureux. Abandonner la narration serait inconséquent car on connaît son efficacité.
 
HD. Comment avez-vous retenu les 146 dates qui composent le livre ? Certaines sont des classiques, comme 987 ou 1515, quand d’autres sont plus déroutantes, voire inconnues…
P. B. C’est une chronologie qui propose des moments et des séquences mais n’a pas l’ambition de repériodiser l’histoire. Nous ne prétendons nullement proposer un contre-récit, encore moins un anti-manuel. La date est un moyen puissant de donner à voir l’histoire mais qui n’en saisit pas tout. C’est cette faiblesse de la chronologie qui nous permet d’intercaler des dates plus surprenantes ou des dates factices comme « 1105, mort de Rachi », ou « 2008, mort d’Aimé Césaire » : elles ne sont pas des événements en soi, mais permettent de raconter une histoire. Rachi, rabbin de Troyes, est peut-être le premier écrivain français. Aimé Césaire met en jeu le rapport de la France avec la diversité, la francophonie… Autour d’une date, les auteurs nouent une intrigue théorique. C’est pour cela que le trait est souvent très large : pour raconter l’ordonnance de Villers-Cotterêts (1539) et l’histoire de l’empire du français, on commence au XIIIe siècle et on termine au référendum de Maastricht…
 
HD. Cet ouvrage est-il aussi une réponse au traitement de l’histoire dans les mass media, de la réédition du Lavisse « augmenté et complété » par Dimitri Casali en passant par les émissions de Stéphane Bern ?
P. B. La réédition « complétée » d’Ernest Lavisse est une escroquerie intellectuelle et éditoriale. Il faut donc organiser la résistance face à ce type d’offensive idéologique, car ce sont aussi des impostures. Je suis moins inquiet du succès de Stéphane Bern ou de Lorànt Deutsch. L’histoire éditoriale récente montre que l’écart a toujours été important entre une histoire savante popularisée et une histoire populaire de très grand public. Au moment où Georges Duby et Emmanuel Le Roy Ladurie vendaient beaucoup de livres, André Castelot et Alain Decaux en vendaient bien davantage. Ce qui ne doit pas décourager les historiens de sortir de leur zone de confort pour aller chercher d’autres lectorats.
 
HD. La première date est 34 000 avant notre ère : pourquoi ?
P. B. Elle correspond à notre volonté de neutraliser la question des origines. C’est un tic journalistique que de prétendre traiter tous les problèmes « De l’Antiquité à nos jours » ou pire « Des origines à nos jours ». Ce n’est pas parce que je suis médiéviste qu’il me faut être un militant des généalogies reculées. Prenons un exemple : si l’on travaille sur la vague actuelle de terrorisme islamiste, on peut légitimement se poser la question de savoir s’il trouve son point de départ dans les années 1990 avec le GIA et les conséquences de la guerre civile algérienne. Mais si l’on croit pouvoir le faire remonter au temps des croisades et de la secte des « assassins » dans la Syrie du XIIIe siècle, on tombe dans le piège idéologique commun à tous les fondamentalismes identitaires qui exaltent l’origine pour nier l’histoire. Les origines de la France, ce n’est pas Clovis, ni saint Louis. Une des manières de déjouer le piège est de dire : dans les frontières de la France, quelle est la plus ancienne attestation archéologique de présence humaine ? Il semble que ce soit la grotte Chauvet. On commence donc avec la préhistoire.
 
HD. Est-ce que ce besoin de défendre l’histoire montre que la bataille idéologique autour de cette discipline s’est renforcée et va encore s’intensifier avec la campagne présidentielle ?
P. B. L’histoire n’est pas un art d’acclamation ou de détestation mais un savoir critique sur le monde. Or, cette évidence que l’on croyait acquise rencontre tant d’adversaires aujourd’hui qu’il est bon de la défendre à nouveau. Il a été surprenant de voir resurgir intactes des questions qui nous semblaient réglées depuis longtemps. Le sentiment d’être sur le reculoir peut être décourageant. Mais il faut trouver les moyens de se remettre dans le sens du jeu, comme disent les rugbymen – et pas seulement dans le domaine de l’histoire…
 
HD. Cela ne va-t-il pas de pair avec un discours très « âge d’or de la IIIe République » : retour de l’uniforme à l’école, présentation par certains candidats, particulièrement à droite, de la colonisation comme une œuvre de civilisation ?
P. B. On constate effectivement une tendance générale à ce que l’on appelle aujourd’hui la « post-vérité » : plus que le mensonge, c’est l’indifférence au déni du réel. Mais c’est la même chose sur les chiffres de l’immigration, sur la question climatique… Et malheureusement cela ne vient pas que de la droite. Une partie de la gauche et même de la gauche radicale se perd dans cette pratique d’une histoire qui exalte et simplifie, au mépris de la complexité du réel : ce n’est pas le même tri que celui fait par la droite, mais c’est tout de même un tri.
 
HD. Cette cristallisation du débat politique sur l’histoire est-elle quelque chose de nouveau ?
P. B. Dans « les Origines de la France », Sylvain Venayre (1) montre que la question des origines et de l’identité enfle au XIXe siècle puis perd de son intensité dans les années 1920, avant de connaître un regain dans les années 1930 puis de s’effacer à nouveau… avant de resurgir aujourd’hui. Pourtant cette question des origines de la France est réglée sur le plan scientifique dès le début des années 1960. Ce retour de flamme ne repose donc sur rien de scientifique. Peut-être avons-nous été inconséquents de nous cantonner dans un procès en récusation. À partir du moment où on nous pose cette question, et de manière obsessionnelle, il faut lui apporter une réponse. Ne pas le faire devient trop dangereux. Nous sommes dans un moment paradoxal où l’histoire est convoquée comme science auxiliaire d’un discours idéologique, ce qui la transforme en fausse science.
 
HD. Dans votre « Ouverture », vous revendiquez l’héritage de Michelet…
P. B. Le Michelet qui nous intéresse, celui qui écrit : « Ce ne serait pas trop de l’histoire du monde pour expliquer la France », se dit fils de la Révolution française, écrit une histoire en totale rupture avec ce qui se faisait avant lui, et aboutit à une fusion lyrique entre son moi et la France. Il l’a fait une fois, pourquoi le recommencer ? Relire Michelet, c’est se vacciner contre ses vils imitateurs. Il y a au fond deux manières de comprendre le lyrisme micheletien. La France est un pays qui, comme tout autre, ne peut s’expliquer uniquement par lui-même : on fera donc une histoire mondiale de la France. Mais en même temps, à certains moments de son histoire, on peut avoir le sentiment que la France n’est pas tout à fait un pays comme les autres et a une capacité à mobiliser émotionnellement quelque chose comme l’universel. Dans la plupart des pays du monde, l’enseignement de l’histoire est strictement national, et ne cesse de l’être qu’au moment d’aborder la Révolution française. Et là aussi c’est micheletien : cette histoire mondiale de la France relève le pari de l’universel que portent les Lumières et la Révolution. Remarquons que l’on est aujourd’hui dans un moment très intéressant : la Révolution française semble historiquement un thème pour demain, moins peut-être du point de vue de l’écriture de l’histoire, comme c’était le cas lors du grand débat Soboul-Vovelle-Furet, que parce qu’elle est énergiquement réinvestie par la littérature (le « 14 Juillet » d’Éric Vuillard), le théâtre (Joël Pommerat et sa pièce « Ça ira, fin de Louis »)… 
 
HD. à ce sujet, une entrée est consacrée à « 1989 : la Révolution est terminée »… Est-ce à dire que la tentative de « tuer » la Révolution française aurait échoué ?
P. B. Dans notre ouvrage, la dernière séquence, qui va de 1989 à 2015, est intitulée « Aujourd’hui en France » : cela ne veut rien dire de précis, sinon que nous touchons à la limite de notre capacité historienne à la lucidité politique. Il ne s’agit pas de dire que l’histoire du temps présent n’existe pas, il s’agit juste de remarquer que nous entrons dans une période incertaine où ce que nous vivons ne peut pas encore être qualifié. Cet événement en cours a commencé en 1989 et nul ne sait sur quoi il débouchera. Voilà pourquoi l’image que nous avons choisie pour l’illustrer est celle de Jessye Norman chantant « la Marseillaise » lors de la cérémonie du bicentenaire de 1789. Cette parade du publicitaire Jean-Paul Goude, qui a été tellement insultée, était peut-être une réponse à la question de l’identité française, avec la mise en scène des « tribus planétaires »… Il s’est passé là quelque chose de déterminant dans notre rapport à l’identité nationale. Et celle-ci était à l’époque un thème de gauche ! Dans son ouvrage « Dire la France », Vincent Martigny (2) montre que le thème de l’identité française naît à la fin des années 1970, plutôt à gauche, intègre les cultures minoritaires, est fondé sur l’anti-américanisme, et est repris par Jack Lang comme grand thème de sa politique pour inspirer « l’exception culturelle » : l’identité française est alors culturellement définie par sa diversité. Puis, en 1985, cela bascule : le thème est repris par la droite, la gauche s’en dessaisit. Et l’ouvrage de Braudel, « l’Identité de la France », est pris dans ce basculement : au moment où il paraît, il est mort, et le thème est passé à droite et devient une critique de la diversité… On pourrait faire cette histoire en racontant les commémorations : 1987, le millénaire capétien, « la création de la France » ; 1996, le 1 500e anniversaire du baptême de Clovis, avec Jean-Paul II… Ce que peut l’histoire, c’est organiser, contre la falsification par les discours politiques, un rappel à l’ordre du réel, qui est celui de la complexité historique.
 
HD. Vous allez rencontrer des écoliers pour parler avec eux de « Comment se révolter »… Ce n’est pas courant pour un professeur du Collège de France…
P. B. J’essaie de parler à tous les publics ! Ce sujet – les révoltes médiévales – m’est venu du contraste entre la manière dont on parle du Moyen Âge à l’école – la seigneurie, la féodalité, une sorte d’enfance de l’obéissance, une vision incroyablement normative – et les rayons jeunesse des bibliothèques municipales où l’on trouve « Robin des Bois », « Ivanhoé », des histoires d’enfants qui se révoltent, de gens en rupture de ban. Le Moyen Âge est plutôt une période énergique, créative, encourageante. Or, l’histoire ne vaut que si elle devient un art de l’émancipation. La première de ces conférences a eu lieu en janvier 2016, dans une ambiance très lourde, et j’ai essayé de raconter aux enfants qu’on se sort toujours de n’importe quelle situation, qu’il y a toujours une fin, pas forcément celle qu’on attend, et que ceux qui disent que l’on est condamné à toujours reproduire les mêmes haines ont tort.
 
HD. Dans votre leçon inaugurale au Collège de France, le 17 décembre 2015, vous disiez d’ailleurs : « Pourquoi se donner la peine d’enseigner sinon, précisément, pour convaincre les plus jeunes qu’ils n’arrivent jamais trop tard… »
P. B. Oui, parce que c’est un sentiment que ma génération – je suis né en 1965 – a pu avoir, de vivre à l’ombre de « la » Génération, celle qui a vécu les grandes choses… C’est après que j’ai compris qu’eux-mêmes étaient dans la répétition, la reprise, peut-être même la parodie : ils refaisaient la geste de la Résistance… Il ne faut pas s’étonner d’une forme de désenchantement, à ce moment-là, et du sentiment que les choses importantes étaient derrière nous. Ce qui est absurde car nous avons vécu des événements considérables depuis 1989. La seule chose dont mon fils de 19 ans est persuadé, comme tant d’autres de son âge, est qu’il vivra plus mal que son père, une croyance aussi solidement ancrée que l’était celle de mon propre père, persuadé de vivre mieux que le sien. Le monde va à sa perte : voilà ce qui apparaît à mon fils comme une évidence, presque une fatalité. Le défi qui est devant la gauche est celui de réarmer l’idée de progrès. On voit comment il a été compromis, par ceux qui le contrarient, par ceux qui le critiquent, et de quel prix et de quelles compromissions on l’a payé. Il faut réinventer une manière d’y croire à nouveau et de mener la bataille d’idées.
 
HD. Ne vous semble-t-il pas que l’histoire « vue d’en bas », celle des vaincus, des opprimés ou des oubliés, ou encore des imprévus, parvient à dépasser les cercles militants de l’histoire critique ?
P. B. En effet, et ma génération s’est peut-être enfermée dans une sorte de « chic intellectuel », une conception un peu « artiste » de l’histoire, de son écriture, inévitablement élitiste dans son allure et dans ses sujets. Quand j’étais étudiant en histoire à la Sorbonne, lieu légitime par excellence, les sujets les plus courus en histoire médiévale portaient sur les révoltés, les marginaux, les prostituées… Aujourd’hui, il n’y en a plus que pour l’histoire de l’Église, des intellectuels, des dominants. Ma génération a sans doute une responsabilité : elle n’a pas vu que cette histoire se poursuivait dans un cadre « militant », par exemple sur la Première Guerre mondiale, poursuivant quelque chose que nous avions délaissé. Maintenant il faut s’en ressaisir. On voit bien que l’histoire des mémoires coloniales, par exemple, s’est développée dans les bas-côtés de l’histoire universitaire légitime – elle n’avait pas vraiment droit de cité dans « les Lieux de mémoire » de Pierre Nora. Aujourd’hui, quelle est l’histoire militante qui se développe de manière véhémente sans doute, approximative peut-être, mais énergique, et qui pour cela mérite d’être considérée ? Où est notre angle mort ? Si on n’y prend pas garde, les hiérarchies symboliques des positions académiques calquent les hiérarchies des sujets et de leur dignité supposée.
 
HD. Vous avez été nommé il y a un an professeur au Collège de France, et, en particulier depuis votre leçon inaugurale, « Ce que peut l’histoire », vous êtes sorti d’une certaine ombre médiatique. Comment vivez-vous cela ?
P. B. Je mentirais si je disais que je n’ai pas souhaité l’écho donné à cette leçon. Cette notoriété nouvelle m’a par exemple permis de participer activement à l’organisation au Collège de France du colloque de rentrée sur « Migrations, réfugiés, exils », un thème en plein dans l’actualité, ce qui était une réponse. La question est de savoir quel projet d’influence on a…
(1) « Les Origines de la France. Quand les historiens racontaient la nation », de S. Venayre. Éd. du Seuil, 2013.
(2) « Dire la France », de V. Martigny. Presses de Sciences-Po, 2016.
 

POUR EN SAVOIR PLUS

 
 
 

« Histoire mondiale de la France », sous la dir. de Patrick Boucheron, éditions du Seuil, 2017, 798 pages, 29 euros.

Cette aventure éditoriale collective nous offre en 146 dates (de 34000 avant notre ère à 2015) le résultat d’une ambition « politique, dans la mesure où elle entend mobiliser une conception pluraliste de l’histoire contre l’étrécissement identitaire qui domaine aujourd'hui le débat public », affirme Patrick Boucheron dans son « Ouverture », qui est en soi un manifeste. Il s’agit d’écrire « une histoire vivante, parce que constamment renouvelée par la recherche, (…) en espérant qu’un peu de cette joie saura faire front aux passions tristes du moment ». Chaque date est le nœud d’une intrigue, brossée en 4 pages par des historiens sortant de leur « zone de confort ». Avec comme guide le principe du plaisir à faire cette « Histoire mondiale de la France », « parce qu’elle est tellement plus intéressante ainsi ! »

Patrick Boucheron a notamment publié « Conjurer la peur, Sienne, 1338, Essai sur la force politique des images » (Seuil, 2013), « L’Exercice de la peur » (débat avec C. Robin, PUL, 2015 ; voir  « l’HD » n°491), « Ce que peut l’histoire. Leçons inaugurales du Collège de France » (Fayard, 2016), « Comment se révolter ? » (Bayard, 2016).

 

Note de lecture.

Dans un récent billet, je vous parlais de l'ouvrage collectif dirigé par Patrick Boucheron, "Histoire mondiale de la France". Il connaît un beau succès avec déjà 50 000 exemplaires vendus en trois semaines et trois réimpressions. Ce n'est pas rien. Ce récit d'une France ouverte sur le monde, qui s'intéresse aux circulations des hommes et des idées, et non aux replis identitaires, aux stigmatisations et aux rejets, arrive dans un moment où l'idée de gauche et de progrès relève enfin la tête.

L'espoir est là. Fragile.

Alors que Hollande et Valls ont été degagés, et avec eux ce quinquennat de renoncements et de trahisons, une espérance collective commence à gagner les consciences et les cœurs. En être ou ne pas en être va être la grande question des prochains jours. Et si la prochaine "surprise" était de ne pas se faire imposer un second tour Le Pen/Macron, présenté par les grands médias et les instituts de sondage comme la prochaine "évidence" ? Une écrasante majorité de personnes regardent cette présidentielle avec un questionnement : " comment cela va-t-il se terminer ?".

Celles et ceux qui se reconnaissent dans les valeurs de gauche, qui ne croient pas un instant que le remplacement de Fillon par Macron soit la solution, sont aujourd'hui disponibles pour tourner la page et construire du neuf, pour décider des politiques à conduire pour nos vies, des rassemblements et des majorités pour les mettre en œuvre. Il y a toujours trop de retard, trop de prudence, trop d'obstacles entre les possibles, l'effervescence politique et sociale et la construction politique pour y répondre. Nous l'avons vécu lors du débat sur la déchéance de nationalité, puis avec la loi El Khomri. Ce coup-ci, il faut y aller, y aller pour de bon.

Je reviens sur "Histoire mondiale de la France". Quel bonheur de lire la réaction d'Alain Finkielkraut dans le figaro. " Pour les nouveaux historiens, mondialiser la France, c'est dissoudre ce qu'elle a de spécifique dans le grand bain de la mixité, de la diversité, de la mobilité et du métissage". Zemmour évoque lui le retour du clivage entre " le parti de la France et le parti de l'Etranger". Ils s'agacent car ils sentent bien que l'Histoire frappe de nouveau à la porte. Toc...Toc...

 
 
 
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28 janvier 2017 6 28 /01 /janvier /2017 19:43
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21 janvier 2017 6 21 /01 /janvier /2017 07:28

la ritournelle.

 

Il n’est pas rare, c’est une euphémisme, d’entendre sur toutes les antennes et sur tous les écrans, sans être contredits, « qu’il n’y a pas d’argent ». Et puis, « que l’on n’y peut pas grand-chose, avec ces multinationales (transnationales) sociétés anonymes dirigées par des conseils d’administrations sur sièges éjectables au bon vouloir des actionnaires (dont le bon peuple que nous sommes fait  partie puisque nous possédons des actions…)

 

Paradis fiscaux et richesses dénommés.

 

Page 40 de l’explosif livre des frères Bocquet (l’une est député et l’autre sénateur communiste) je lis que outre le Suisse, les paradis fiscaux se trouvent au « Luxembourg, iles Caraïbes, celles de Delaware, sur la côte Est des États-Unis, Singapour, hong-kong, les îles Marshall, le Vanuatu, l’îlot corallien Niue » sans oublier le Panama…papiers. Toujours page 40, l’on y apprends que’ « une étude Natixis a chiffré pour 2012 des avoirs européens, déclarés ou non, à 705 milliards d’euros et à 5 milliards leurs revenus annuels. Une étude américaine a estimé elle, le volume mondial de la gestion privée offshore à 7800 milliards de dollars à la fin 2010 dont 2100 en Suisse, soit 28 %. »

 

Des  noms sur ces milliards

 

« Dans le récent classement annuel des 300 plus grosses fortunes de Suisse publié en novembre 2014 par le magazine économique helvétique Bilan la première est

la famille fondateur d’IKÉA, Ingvar Kamprad avec 35 milliards d’euros 

Figurent aussi sur la liste 49 français soucieux de bénéficier d’un régime fiscal favorable. Le total de leurs patrimoines cumulés serait de l’ordre de 46 milliards d’euros

Dans la catégorie des fortunes les plus élevées, supérieures à 5 milliards de francs suisses (4,6 milliards d’€) figurent ainsi la famille Wertheimer (Chanel), les Castel (boissons et eaux minérales) Patrick Drahi (Numéricable-Sfr notamment).

Nous poursuivons en début de page 41 du livre « sans domicile fisc » le bien nommé: 

« Avec des « cagnottes »  plus modestes, entre 1,6 et 2,5 milliards d’euros, citons la famille Primat (Shlumberger), Benjamin de Rothschild (groupe financier Edmond de Rothschild), la famille Peugeot, (groupe PSA), la famille Lescure (SEB, Rowenta, Krups, Moulinex, Calor, etc;), ou encore la famille Bich (groupe Bic)

 

« elle est pas belle la vie » ? 

 

« La longue tradition suisse de discrétion, d’opacité est illustrée par le secret bancaire. »

 

C’est ce que s’attache à faire découvrir ce livre. Évasion, optimisation fiscale et fraude font perdre chaque année entre 60 et 100 milliards d’euros au budget de la France et plus de 1000 milliards en Europe.

 

 Les deux auteurs , rapporteurs de commissions d’enquêtes parlementaires sur le sujet, n’ont toujours pas été invités par les grand médias d’actualités, ni littéraires. allez savoir pourquoi ?

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4 janvier 2017 3 04 /01 /janvier /2017 18:07

2016 : premier bilan, Gérard Streiff

 

 Dans un des romans de la rentrée 2016, Oscar de Profundis (chez Sabine Wespieser), l’auteure Catherine Mavrikakis imagine le monde vers 2070. La caste au pouvoir, celle des ultra-riches, repliée sur ses terres, prospère ; elle est à la tête d’un État mondial, parfaitement uniformisé, servi par une police également universelle, alors que les pauvres hantent des villes à l’abandon, hordes de gueux vouées à la disparition.
Est-ce qu’on irait vers ça ?
Ou est-ce qu’on retournerait au chaos des années 1930, comme on l’entend dire ici ou là, juste avant la grande conflagration ? Ou encore s’offrirait-on un remake du XIXe siècle, genre Germinal 2.0 ?

Rien de tout cela très certainement. La cata qui semble s’annoncer, celle qu’appréhendent tant de nos concitoyens, ne devrait ressembler à rien de connu mais exacerberait sans doute la crise dans toutes ses dimensions, économiques, sociales, politiques, morales, humaines.

Écrire cela, est-ce céder à un fatalisme morbide ? À un air du temps défaitiste ? Mais comment ne pas y songer quand la (encore) première puissance mondiale vient de se donner comme chef une sorte d’aventurier ? Quand tant de pays d’Europe cèdent aux chants de politiciens irresponsables (Brexit), de démagogues fascisants (Autriche) ou glissent vers la dictature (Turquie) ? Quand des dizaines de milliers de jeunes gens venus du Sud risquent tout, simplement pour tenter de survivre ? Quand des murs s’élèvent un peu partout, en Palestine, en Europe de l’Est, à Calais, au Mexique ? Quand la misère s’installe et qu’on s’y habitue ? Quand une droite française plébiscite un notable qui promet sans vergogne la suppression d’un demi-million de postes de fonctionnaires ? Quand la rage identitaire est un mal qui traverse la planète ? Quand la police des mœurs pointe son groin en Iran, en Pologne, aux états-Unis, en France ?
Alors, oui, on peut se dire que le monde dérive. Que ça tangue grave. Et que ça inquiète.
Oui mais. Dans le même temps, ça résiste, ça crée, ça invente, ça régénère, ça se rebelle, ça tient tête. On a connu en 2016 de beaux moments d’humanité, comme les Jeux olympiques de Rio qui faisaient la nique à tous les fanatiques de la terre. On a vu la campagne de Bernie Sanders aux États-Unis, totalement bluffante, et prometteuse. On a assisté, outre-Manche, au réveil d’un travaillisme populaire et réellement de gauche. On a vibré aux batailles épiques du peuple grec humilié. On a noté que la conscience écologique universelle marquait des points. On a participé ici à un mouvement social tenace contre la loi Travail, mouvement qui laissera des traces. La notion d’engagement a la cote, notamment dans la jeunesse, et on s’en félicite. Le mouvement citoyen, associatif fait preuve d’une belle vitalité. La générosité n’est pas un vain mot pour nos concitoyens. Et puis, cerise sur le gâteau : on nous a dégagé du paysage politique le personnage de Nicolas Sarkozy !
Alors on se dit que « le pire n’est pas sûr », pour citer à peu près Claudel. Que tout est question de rapport de forces. Que de belles batailles nous attendent. Pour ce qui les concerne, les communistes, après un riche débat, ont fait le choix du rassemblement en 2017 (voir le grand entretien).
Le choix 1 retenu par la majorité des votants est celui d'une campagne communiste autonome appelant à voter Jean-Luc Mélenchon, « considérant qu'un rassemblement peut s'opérer avec cette candidature et qu'elle porte une grande partie des propositions de la gauche alternative à l'austérité ». Ce choix indique également que « les communistes poursuivront leurs efforts pour une candidature commune, porteront cet appel en conservant leur autonomie, critique et constructive, travailleront à un cadre collectif de campagne élargi afin d'œuvrer à la construction d'un rassemblement le plus large possible ».

2016 se meurt, vive 2017 ! Et sans plus attendre, au nom de toute la rédaction, bonnes fêtes à toutes et à tous ! 

Gérard Streiff
Rédacteur en chef
de La Revue du projet

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